LIVRE SEPTIÈME
mettait la révolution en danger. Il était bien l’homme d’une telle entreprise. Il avait le dévouement inébranlable et le talent viril nécessaires à une pareille tâche. Son esprit était très-grand. Il avait attaqué les évêques et réclamé le divorce. Il portait la chaleur et la lumière dans toutes les questions. Il fut le plus éclatant des controversistes et le plus lyrique des publicistes. Voltaire, qui proclame Milton un poète divin, l’appelle un mauvais prosateur. Cela prouve qu’il avait beaucoup lu les vers de Milton et qu’il n’avait pas même parcouru ses traités, où il y a autant de dialectique et de verve qu’il peut y avoir d’imagination dans le Paradis per àu.
On a dit que Milton fut maître d’école, lui dont le père exerçait les fonctions lucratives de notaire, lui qui revenait d’Italie où il avait voyagé pour son instruction et pour son plaisir. Miltc^n néanmoins n’avalt pas assez d’aisance. Pour ajouter à ses ressources, il consentit à diriger les études de deux de ses neveux et de quelques autres jeunes gens. Il fut ainsi un professeur distingué, un maître d’école si l’on veut, mais le maître d’une école de littérature, d’une école d’éloquence, de poésie * et de philosophie. Il était connu, et c’est sur sa renommée que Cromwell l’appela. Indifférent au poète, Cromwell ne l’était pas au patriote, à l’écrivain et à l'homme dans Milton. Il ne le considérait pas à la façon de Whitelocke, lequel en parlait comme d’un subordonné et d’un scribe ordinaire. Non, Cromwell avait plus d’estime pour Milton. Il le choisit après l’avoir deviné. Il l’attacha au conseil d’Etat du parlement, puis du protectorat en qualité de secrétaire-interprète pour la langue latine, cette langue de la science dont le futur dictateur voulait faire la langue de la diplomatie et des conventions internationales. Il faut s’en rapporter au génie pour découvrir le génie. Cromwell pressentit Milton en causant avec lui, il l’apprécia en lisant ses pamphlets, il comprit que la révolution défendue par un pareil athlète s’affermirait davantage, et l’on peut induire du bon sens du vainqueur de Preston qu’il tenait plus au burin de Milton qu’à l’épée de Lambert.
Le grand poète était un indépendant ou plutôt il était supérieur aux indépendants, aux anglicans et aux presbytériens.
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
C’était an* citoyen zélé, mi philosophe pieux. Il fit dans sa polémique contre ce qu’avait fait-le colonel Hut-
chinson dans le procès de Charles I**'.. Hutchinson n’avait pasenvie d’ètre un des juges du roi. Naturellement humain, il ne se. souciait pas de sévir; il prévoyait aussi les longues suites du régicide. Cependant, lorsqu’il fut nommé juge, il se soumit à cette dure nécessité qu’il déplorait comme à un devoir, et, quand il fallut porter une sentence, il eut’ recours non-seulement au recueillement, mais à la prière. Il se persuada qu’il votait la mort du roi sous la dictée de Dieu. Eh bien î c’est religieusement aussi et nationalement que Milton se servit du glaive de la parole, du glaive spirituel contre VEikon Basilikè. Il s’arma du- génie et du nom de briseur d’images (iconoclaste), afin de réduire en poussière le livre d'où l’on tentait de faire sortir une réaction en faveur des Stuarts.
’ Milton, avec son goût délicat et son tact littéraire, s’aperçut le premier que ce livre communicatif n’était pas de Charles 1®^. Le roi n’avait pas tant de raffinements, de théologie et d’antithèses, Il n’écrivait pas ainsi en père de l’Église, mais au courant de la plume, sans nulle prétention et en cavalier. Milton avait le courage de ses opinions. Ce qu’il pensait, il le dit dans VIconocîaste (1649) et il le dit cruellement , réfutant l’ouvrage et niant l'auteur avec une vive éloquence. Car Milton, cet Homère chrétien, fut d’abord le Juvénal du pamphlet politique.
Les royalistes crièrent au sacrilège, et cependant Milton avait touché juste. C’est lui qui avait raison.
h'Eikôn Basilikè n’était pas de Charles I®*". L’imprimeur Royston avait reçu le manuscrit du docteur Symmonds, lequel prétendait le tenir de l’un des chapelains mêmes de Charles, de Duppa, plus tard évêque de Salisbuiy. Tous ces détails étaient des vraisemblances; la vérité, c’est que VEikôn Basilikè appartient au docteur Gauden, depuis évêque d’Exeter sous la Restauration. Les conversations de Gauden avec Duppa, les confidences qu’il en put recueillir, quoique indirectement de Charles I®*", l’inspirèrent. Il contrefit à merveille le roi, et le monde n’applaudit pas seulement, il fondit en larmes.