LIVRE SEPTIÈME
terre. »* Un autre conventionnel, Barrère, dira : « — L’arbre de la liberté ne peut croître qu’arrosé du sang des rois. »» Ro bespierre dira : « — Le tyran est condamné, mais il vit encore. C’est par humanité que vous ne devez pas mettre d’intervalle entre la sentence et le supplice. *> Legendre proposera de couper le cadavre royal en quatre-vingt-quatre morceaux , afin de les envoyer comme une satisfaction aux quatre-vingtquatre départements.
Fox rétablira la vérité morale en s’écriant (24 janvier 1793) dans la chambre des communes : « — Les Français ont commis un crime exécrable. *• L’exemple leur venait des Anglais.
Cette question, au reste, et c’est sa grandeur, n’est ni anglaise ni française : elle est divine. Il la faut dénouer par la clémence, non par la haine. La clémence est le plus beau droit des peuples comme des rois : elle est la justice de Dieu. Est-ce à dire qu’une nation sera désarmée devant son tyran? Non, non. Le tyran sera gardé dans une forteresse ou exilé du territoire. Il est permis de le dompter jusqu’à l’impossibilité de nuire ; il n’est pas permis de se venger. Un roi dans la situation de Charles I" était un vaincu. On emprisonne un vaincu ou on le conduit hors des frontières, on ne le tue pas.
Milton eut donc tort de protéger le régicide de sa parole. Il eut tort plus qu’un autre ; car il rendit le venin de sa doctrine indestructible en l’enchcàssant dans l’or pur de son style. Voilà pourquoi je blâme l’aberration d’un si grand homme; voilà pourquoi je dis du haut de l’histoire aux longs-parlements, aux conventions futures et aux législateurs qui les composeront : — Si vous êtes jamais juges, songez que vous serez jugés à votre tour par votre conscience, par Dieu et par la postérité ; si vous ôtes juges, que vos jugements soient empreints de miséricorde! La cruauté peut être la justice d’un jour; il n’y a que la miséricorde qui soit la justice des siècles!
Le plus impénétrable bouclier autour de la mémoire de Cromwell, c’est Milton. Milton n’aurait jamais servi un simple tyran. Il pensa que dans Cromwell il y avait un dictateur moins hostile à la liberté que les Stuarts. La Restauration prouvera qu’il ne se trompait point. Quoi qu’il en soit, Milton,
246 HISTOIRE d’olivier CROMWELL
qui ne se dissimulait pas les inconvénients du rôle et du caractère de Cromwell, est aussi le garant de ses intentions, et rien ne me fait tant estimer le lieutenant général que l’amitié d« poëte pour lui. Ils s’étaient compris l’un l’autre. Milton voyait en Cromwell l’adversaire invincible de la papauté et du despotisme traditionnel, le Moïse de la délivrance d’Égypte, l’introducteur du peuple dans la terre promise de l’avenir, dans l’horizon tant désiré de la liberté religieuse, et Cromwell voyait dans Milton un Aaron, non pas orateur mais écrivain, un prophète de sa droite, un archange Michel dont la plume valait dix mille lances. C’est ainsi que s’apparurent, à travers les troubles de la terre et du ciel, ces deux grands hommes l’un de l’épée, l’autre de l’esprit.
Charles I®' était un coupable aux yeux de Milton ; et Milton, qui avait la fibre républicaine, légitima le régicide. Je ne puis m’associer à ce sentiment, bien que je tienne aussi Charles I*' pour coupable et que j’approuve la révolution d’avoir sapé le droit divin des Stuarts. — C’est que vous êtes inconséquent, me dira-t-on, et que vous n’avez pas l’audace pratique de votre logique. Pourquoi, en efiet, si Charles est coupable, ne l’immolez-vous sans scrupule? — Pourquoi? Parce que, je l’ai dit déji^, et il vaut la peine que je le redise, parce que je me serais éloigné de la miséricorde qui est la justice de Dieu et qui doit être la justice de l’homme. J’ajoute que non-seulement je me serais abstenu par clémence, mais par politique.
Ce fut le billot de White-Hall qui rendit si pathétique Y Eikôn Basilikh et qui fit la restauration de Charles II. Si le peuple anglais eût agi en 1G49 comme il agit en 1688, la révolution aurait triomphé plus tôt. Voyez ce qu’osa le peuple angto ■contre Jacques II ! Le bourreau excepté, il osa autant que contre •Charles I*'. Il abandonna le roi, il le força à fuir, il disposa de son trône en faveur de Guillaume d’Orange. Seulement il supprima le sang qui amène les larmes et qui, par les larmes, produit les réactions contre les révolutions les plus légitimes. Si donc le parlement d’Angleterre eût voté contre le coup de hache qui abattit la tête de Charles I", il aurait, en retranchant la pitié qui s’attacha aux Stuarts, empêché leur restauration.