LIVRE SEPTIÈME
Plus. la révolution eût été 'miséricordieuse, plus elle eût été irrévocable. C’est ce que Milton neiprévit pas dans le feu- de ia lutte, et ce qu’il aurait merveilleusement exprimé, s’il l’avait prévu. Milton eut deux langues d’un charme presque égal, le latin et l’anglais; sous sa plume, arrachée à l’aigle de Pathmos, le latin, la langue de ses pamphlets, et l’anglais , la langue de ses poëmes, semblent l’une et l’autre ses langues maternelles.
En politique , Milton est très-grand par les pressentiments. Son apologie du régicide est ime erreur, mais sa cause est celle de l’avenir du monde. 11 aime, il chante, il sert la liberté, la dignité humaine, la raison individuelle, la conscience. Il combat avec la lyre et avec le burin Rome et le moyen âge, comme Cromwell les combat avec le canon et avec l’instinct irréâstible des temps modernes. C’est un hasard heureux pour Cromwell d’avoir rencontré Milton, ce grand poëte, ce grand écrivain et ce grand caractère , qui rayonne sur tout ce qu’il a connu.
Après avoir étudié sa vie , ses pensées, c’est un plaisir et un enseignement de plus que la contemplation de son portrait. Lumière précieuse , pénétrante que celle • du visage , parce qu’elle n’est en réalité que la splendeur de l’àme, jaillissant d’un ardent foyer intérieur.
Milton a de grands cheveux négligés qui lui retombent sur les épaules, comme la crinière d’un lion de la dispute. Son front est aussi élevé que large. Il contraste par son calme avec les tempes fiévreuses d’où s’échappent, tour à tour, la strophe et le syllogisme. Le nez droit et le pli tragique marqué entre les sourcils annoncent la volonté rigide , autant que les yeux annoncent le génie. Ces yeux, du creux de leurs belles arcades, éclairent soit des mondes de poésie, soit des questions immortelles de théologie et de politique. Quand ils seront voilés et qu’ils ne luiront plus au dehors, ils luiront au dedans, semblables à des torches retournées. Le fond de Milton, ce fut le divin qu’il dévoila dans l’énergie de sa dialectique et dans l’éclat de sa poésie. Homme privilégié entre tous , même lorsqu’il fut aveugle, car, à ce moment néfaste, il y eut encore plus de clarté dans ses ténèbres que dans le jour des autres
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
hommes! Sublime cécité qui eut Dieu pour soleil dans sa nuit! Les joues de Milton sont labourées, ses pommettes accentuées, son menton très-fort, comme celui de sa race insulaire. La bouche intrépide , un peu contractée , indique la secrète et longue patience d’un patriote qui ne désespéra ni de l’Angleterre ni du genre humain. Cette bouche triste dans sa fermeté, mais plus courageuse que mélancolique , ne prononça jamais que des vœux d’affranchissement pour la raison.
La physionomie de Milton captive et fascine. L’austérité trèsimposante du poëte tient à la majesté sérieuse de son âme. Il n’est ni dur ni fanatique à la manière des puritains dont il n’a que l’enthousiasme ; il n’est ni léger ni téméraire à la façon des cavaliers dont il n’a que la grâce, une grâce même plus chaste et plus simple. Qu’est-il donc? Il est Milton, le plus grand poëte de son pays avec Shakespeare, le meilleur des citoyens, un éloquent controversiste , un publiciste mâle, fier, transcendant , un artiste prodigieux dans un protestant vaste ; pour tout dire, un philosophe qui eut cette ambition désintéressée et persévérante de briser le joug de la tyrannie religieuse. Il avertit Cromwell d’une voix grave et vibrante. « Sauve, s’écrie- t-il dans un sonnet, sauve la conscience des griffes du loup hurlant et dévorant. *» Milton eut cette passion de la liberté des âmes. C’est sa plus grande grandeur.
Cromwell n’était pas sourd aux conseils de Milton et des indépendants, mais mille soins l’absorbaient en 1649. Immédiatement après la mort de Charles I®"*, les presbytériens et les cavaliers, encore attachés à la monarchie , désiraient, sinon le prince de Galles et le duc d’York , trop ennemis de la révolution, du moins le petit duc de Glocester ou la princesse Élisabeth, qu’on pourrait plier aux idées nouvelles et réprimer par des garanties libérales, par des lois patriotiques. Quelquesuns même auraient accepté Charles-Louis, électeur palatin, • fils de la reine de Bohême, frère aîné des princes Rupert et Maurice.
Ce parti des Stuarts était bien faible. L’immense majorité réclamait la république. La république entraînait et ralliait les esprits. La chambre des communes, sous le nom de parle-