LIVRE SEIZIÈME
accusaient l’incapacité du marquis, les autres sa trahison. Charles fut magnanime : il écrivit à son général malheureux qu’il ne le rendait pas responsable des hasards de la fortune, et, pour l’encourager autant que pour le consoler, il lui envoya l’ordre de la Jarretière. C’était agir en ami plus qu’en roi. Il n’est pas d’une bonne politique de rompre tout équilibre entre les services et les récompenses. La légèreté, si ce n’est l’incapacité, ne doit pas se payer de la même monnaie que la gloire.
Ce beau succès du colonel Jones accéléra Cromwell, qui mit à la voile le 13 août. Il allait en Irlande pour y être le représentant de la république et du protestantisme, pour y grandir «ncore au milieu des victoires. Arrivé à Dublin avec trente-deux vaisseaux, il fut rejoint par Ire ton, que l’orage poussa de la route de Munster sur la capitale, et qui amena ainsi à Cromwell soixante navires chargés de troupes et de munitions. Après quelques jours de repos et la jonction des différents corps, Cromwell fit la revue de son armée, qui montait à dix-sept mille hommes.
Il assiégea d’abord Tredagh. Cette ville avait quatre mille hommes de garnison, et le gouverneur était le vaillant sir Arthur Ashton. Cromwell voulait frapper fort son premier coup «et tout soumettre auprès et au loin. Il espérait ricocher sur l’Irlande par la cruauté qui ferait la terreur, comme le bruit fait l’écho. Sir Arthur Ashton, qui avait perdu une jambe dans la guerre et dont la bravoure était célèbre, n’était pas homme . à se laisser intimider aux sommations de Cromwell. Le lord lieutenant, ne pouvant réussir par la diplomatie, réussit par l’assaut. Il entra l’un des premiers à travers la brèche avec ses vétérans. Le combat, qui avait commencé sur les remparts, continua dans les rues. - Pas de quartier »* était l’ordre de Cromwell, et cet ordre fut exécuté ponctuellement. Le carnage fut universel; il dura trois jours; les soldats égorgèrent plus de mille habitants, après avoir tué à peu près toute la garnison. Le vieux et intrépide sir Arthur Ashton fut criblé de blessures •et resta gisant sur le pavé. Il était tombé en héros, l’épée à la main. Les puritains de Cromwell s’empressèrent de le dépouiller, et ils eurent une déception. Ils cherchaient dans la
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
jambe artificielle de sir Arthur une jambe d’or ; ils ne trouvèrent qu’une jambe de bois. Le sang ruisselait dans les carrefours et y formait des rigoles comme l’eau de la pluie après un ouragan. - Il ne s’est sauvé qu’un seul officier ennemi, »» mandait Cromwell à William Lenthall. « Nous sommes maîtres de Tregahy écrivait de son côté Hugh Peters à l’un de ses amis de Londres. On y a massacré plus de trois mille cinq cents Irlandais. Ashton, le gouverneur, est au nombre des morts. On n’a épargné personne. Je sors de la grande église où je viens de rendre grâces à Dieu. »»
Le lord lieutenant ne s’écarta] pas de ce* système infernal : sommer d’abord une garnison, puis à la moindre résistance tout passer par les armes. Il s’empara de Verxford, de Trim, de Duiidalk, de Carrick, de Dungarvon, de Clonmel. Il se préparait au siège de Waterford, lorsqu’au mois de février, il fut rappelé en Angleterre. Il ne se pressa'pas, remit la conduite de la guerre à son gendre Ireton, parcourut le Munster et les places qu’il avait réduites, établit partout l’administration et les tribunaux que les circonstances comportaient, puis, ces devoirs accomplis, il s'embarqua pour Bristol, où l’attendaient les acclamations de l’Angleterre. Du mois d’août 1649 au mois de juin 1640, il avait versé le sang à flots en forban, et organisé la conquête en législateur.
Il était sans scrupule. Il écrivait à son ami lord Wharton, qui en avait eu sur la mort du roi et sur d’autres violences : « Milord et cher ami, ne vous offensez pas de la manière dont Dieu agit; peut-être n’y en avait-il pas d’autre. Le Seigneur a témoigné qu’il approuvait et acceptait ce zèle... Chez vous, il y a difficulté, embarras; chez moi, il y a sûreté, contentement, sagesse; chez vous, doute, obscurité; chez moi, satisfaction. »
Il V avait chez lui satisfaction même de sa conduite en Ir-
lande ; il y avait même satisfaction dans le peuple d’Angleterre. « Cromwell, dit Whitelocke, par ses succès en Irlande et par l’ordre qu’il y avait établi dans les affaires civiles, s’était acquis une grande influence, non-seulement parmi les officiers de l’armée d’Irlande et de l’armée d’Angleterre, mais encore au sein du parlement, du conseil d’État et de tout leur parti. »»