‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 138 sur 217 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

nèbre, au contraire, s'inquiète peu de ce qu'il y a sous les draperies de ses héros et de ses héroïnes. Elle s’étudie à cacher de ces draperies flottantes les difformités. Elle distribue l’ombre et fait jaillir la lumière à sou gré pour le plus grand triomphe de l’éloquence et de la poésie. En un mot, elle aspire à l'idéal, mais à un faux idéal , à l’illusion, tandis que l’histoire , sans oublier l’idéal divin, cherche à cette splendeur éternelle h. vérité, supérieure même à la beauté.

Je comprends les faiblesses de la veuve de Charles 1®*“, mais je les constate. Elle les expiera par ses malheurs, par les duretés de Jermyn, par les légèretés et les ingratitudes de ses fils, par les passions de sa fille Henriette , qui , descendant des Bourbons et des Stuarts , résumera dans une perfection orageuse les perfides coquetteries de ses deux lignées. Qui n’a suivi ses amours avec Louis XIV, son beau-frère , avec le comte de Guiche, avec bien d’autres? Qui n’a démêlé sa négociation de 1670 avec Charles II? Louis XIV, à l’aide de la duchesse d’Orléans, détachera de l’alliance de la Hollande, dont il avait résolu la ruine, le roi d’Angleterre. Henriette ne perdit pas son temps durant ces conférences de Douvres. Elle mena pour son compte une intrigue de cœur avec le duc de Montmouth ; elle donna beaucoup d’argent, elle en promit davantage et sembla désigner pour maltresse à Charles II la plus charmante de ses filles d’honneur, mademoiselle de Kéroual, qui devint plus tard la duchesse de Portsmouth. De l’or et une belle personne, voilà les arguments irrésistibles de Henriette auprès de son frère. Et voilà comment elle arrive à ce traité qu’exalte Bossuet. Écoutons. « La confiance de deux si .grands rois, s’écrie le prélat, élevait la princesse au comble de la gloire. »• Ainsi, de ce démon de grâce, Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, l’oraison funèbre fera un ange de vertu. C’en était un de séduction, de perdition, et Bossuet, là comme ailleurs, avec tout son génie n’imposera que l’étonnement ; il ne forcera pas la conviction. Le miracle, chez ce pontife, le plus grand des évêques, le plus éloquent des orateurs, le plus original, le plus créateur et le plus biblique des écrivains, c’est de rédiger en chefs-d’œuvre des légendes orthodoxes ou officielles. C’est

ÎSÎ90 HISTOIRE d’olivier CROMWELL

beaucoup sans doute; mais la conscience moderne, dont le grand Leibnitz a été l’interprète, exige plus : sous les enchantements de la beauté, elle voudrait la vérité.

Ce qui est incontestable ici , c’est que la veuve de Charles I®' fut plus violente encore et égoïste que spirituelle. C’est elle qui le dissuada obstinément de quitter l’Angleterre, même lorsqu’il le souhaitait le plus. Sans la reine et sans l’instrument de la reine, le courtisan Ahsburnham, Charles aurait évité le billot. “ Selon lord Clarendon (VI, 192), dit Hallam {Uist. const., III, 57), la répugnance qu’avait Henriette de France pour la fuite du roi se manifesta même lorsque cette fuite parut le seul moyen d’assurer la vie de Charles, prisonnier dans l’île de Whigt. »» Hallam ajoute : « On pourrait soupçonner que Henriette s’était trop bien consolée avec lord Jermyn pour désirer le retour de son mari. »»

Telle était l’héroïne de Bossuet. Elle avait tellement abusé (le son influence sur Charles B*" que son despotisme de famille lui paraissait de droit divin, non moins que la couronne. Quand elle tint sous son toit du Louvre ses enfants les plus aimables, le prince de Galles, devenu Charles II, et Henriette, — trèslibres dans leur corruption, ils eurent pourtant à compter avec leur mère, toujours remuante et dominatrice. Elle ne dédaignait pas à l’occasion la fourberie. Lord Clarendon en fit souvent l’épreuve, une fois entre autres que voici. Il ne déplaisait pas à la reine que Charles II eût pour maîtresse une jeune dame qu’il aimait; seulement il lui déplaisait fort qu’il la logeât au Lou\Te. Que fît la reine? Elle eut l’art d’engager M. Hyde (depuis lord Clarendon) à obtenir du roi que la personne suspecte sortirait du Louvre, et en même temps elle eut soin de persuader aux amis de l’offensée que le chancelier était l’unique auteur de cet outrage, s’en lavant les mains et aussi prompte qu’adroite à dégager traîtreusement sa responsabilité.

Page 1