‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 139 sur 217 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

Kltîvation tle Cromwell au retour d'Écosse. — Acte de navigation. — Blake. — (iuerre avec la Hollande. — Mort d’Ireton. — Entretien de Cromwell et Whitelück.— Bataille dès Dunes, 28 février 1653. — Coupd’État de Cromwell. — Dispersion du parlement, 10 avril 1653. — Cromwell au conseil d’Êtat. — E'ière réponse de Bradehaw. — Conseil militaire. — Parlement Burlebone, juillet 1653. — Ses travaux, sa démission. — Résistance de Harrison. — Cromwell nommé lord protecteur, 16 décembre 1653. — Victoire navale de Blake, 30 juillet 1653. — Mort de Tromp.

Mais revenons à l'Angleterre. Il n’y a plus là de roi, ni de

dynastie, ni de Stuarts: il y avait encore un peuple cependant.

Il y avait surtout un homme. Cromwell remplissait les trois

royaumes, et l’Océan, qui borne sa’ patrie, ne limitait pas sa

renommée. Il datait de loin. Ce propriétaire rustique de l’île

d’Ely, cet éleveur de bestiaux, nommé au parlement à cause

de ses convictions religieuses et de sa parenté avec Hampden,

a laissé peu à peu tomber les épiscopaux; il a trompé, puis

battu dans les chambres et à la guerre les presbytériens. Il

s’est servi contre eux d’un des leurs, — 'de Fairfax. Il les à

presque détruits, ainsi que les cavaliers. Il a chassé par l’épée

C^iarles II, après avoir décapité par la hache Charles I®*". Il a

fait de l’Irlande un désert, puis une colonie; il a soumis #

l’Ecosse, et il y a placé pour la gouverner le colonel Monk, dont il a fait un lieutenant général et dont il a compris l’habileté servile, tant que lui, Cromwell, vivrait. Il a; achevé toutes choses par la victoire couronnante de Worcester. La gloire a sacré ce grand capitaine, ce grand politique; elle a même dé-

HISTOIRE d’olivier CROMWELL

robé son crime dans un éblouissement immoral. Cromwell est ■en situation de prétendre à tout maintenant, et, sous quelque nom que ce dictateur nécessaire, avant d’être un dictateur légal, désigne ou déguise sa puissance, cette puissance ne saurait être que souveraine.

Par un bonheur singulier, cet homme étonnant se faisait entendre d’une façon saisissante, et, malgré le préjugé contraire, sa parole n’était pas moins grandiose que son action.

Ce style de Cromwell, parfois opaque et diffus, avait des nuages ou des éclairs merveilleux, qui enténébraient ou illuminaient le point précis des difficultés, soit politiques, soit religieuses. Il était familier ce style, simple, ambigu, viril, jovial et sublime tour à tour. S’il s’adressait aux soldats, c’était un clairon; au peuple, c’était un tocsin. Il imposait aux assemblées ou il s’insinuait à leur oreille. Le style de Cromwell était Cromwell lui-même, qui ensorcelait partout, quelquefois violemment haï, mais à l’épreuve du dédain comme certaines armures sont à répreuve des balles.

Olivier Crom^vell avait tous les sentiments de la famille. Mais hors du foyer, il avait deux passions qui coexistaient, inséparables l’une de l’autre. Ces passions étaient comme deux métaux fondus ensemble, que l’on ne reconnaît plus à leur état primitif et qui ne font plus qu’un, bien qu’ils soient deux. Cromwell était à la fois passionné pour Dieu et passionné pour le pouvoir. Il avait une flamme de théologie et une flamme d’ambition, qui en se confondant brûlaient plus fort. Il en était dévoré également, ü aspirait k son salut et au salut de ses frères ; il aspirait à la liberté de conscience, qui était la condition de ce salut, et à l’ordre civil, qui était la garantie de cette liberté de conscience. Voüà le programme de Cromwell. Pour être complet, ajoutons que, sous un triple voile de modestie, le vainqueur de tant de champs de bataille n’entendait pas que la grande régénération de l’Angleterre se fit sans lui ou même par un autre que lui. Quelle que fût sa diplomatie d’humilité, il ne se serait pas contenté d’être le troisième ou le second ; il ne lui était possible d’être que le premier.

Son bon sens si prodigieux qu’il était du génie , sa volonté si

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intense qu’elle était du destin, sa piété si sincère qu’elle était du miracle, toutes les facultés ardentes, tous les instincts irrésistibles de cet homme extraordinaire se concentraient dans l’unité complexe de ces deux frénésies sourdes ou violentes, mais toujours entières : la théodicée et l’autorité. Or, de là, de ce double élément de vie en Cromwell naissait, comme je l'ai dit, une langue à lui, une langue de feu, qui jaillissait dans les grands moments de son àrae insondable. Cette langue était diverse, selon les heures, sectaire, bizarre, soldatesque ; mais, lorsqu’il le fallait et à la minute où il le fallait, — d’une énergie soudaine et d’une suprême éloquence dans son mystère. Ne vous inquiétez pas. Cet homme des brumes et du Nord, cet énigmatique anglo-saxon, pour qui vous demandez excuse sous le prétexte indulgent qu’il n’a pas eu l’occasion d’apprendre les beaux préceptes classiques, il a une langue dont vous ne vous cloutez pas, une langue que les Machiavel, ces hommes du Midi, ont parfois atteinte, mais qu’ils n’ont jamais dépassée. Cette langue a des crépuscules, des obscurités profondes et accumulées ; — qu’importe, si la foudre en sort avec les oracles!

Le long parlement avait été inauguré par Charles I®*", le 3 novembre 1640. Il avait détruit la monarchie, tué le roi, fondé la république. Il était, après la bataille de Worcester, la seule autorité. Les victoires successives avaient fait de Cromwell une autre autorité. Le parlement reculait sa dissolution. Forcé dans ses retranchements, il sentait la nécessité de cetto dissolution ; mais il ne consentait à l’accomplir qu’en instituant un conseil, qui gouvernerait jusqu’au prochain parlement. Cromwell, lui, qui désirait être l’autorité unique, méditait de prévenir la dissolution volontaire et armée de la chambre en l’exécutant dictatorialement.

Le parlement devinait Cromwell, et parmi les expédients qu’il inventait pour retarder sa chute, il en est un plein de grandeur sur lequel il convient d’insister.

On se souvient qu’à propos de la pèche aux harengs par les Hollandais sur les côtes de la Grande-Bretagne, Grotius fit un traité intitulé Mare libermi, la mer est libre à tous. Selden répondit par un autre traité. Mare clausnm. Il fermait la mer

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à tous les navires étrangers, et il décernait la prééminence nautique à l’Angleterre, qui la convoitait déjà. Le parlement réveilla cette fureur d’orgueil national, et il l’imposa à Cromwell. Ce n’est pas la seule pensée grandiose inspirée du peuple au parlement et du parlement au lord général. Quoi qu’il en soit, cette idée-là, qui recelait un âpre monopole, ne demeura pas stérile.

La Hollande, à cette époque, était très-hostile à Cromwell et à la république d’Angleterre. Cromwell résolut de .se laisser forcer la main par la chambre et, tout en froissant la Hollande, de transformer dans des proportions inconnues la marine, qu’Élisabeth avait la première tant développée. La chambre, qui crut prendre par là dans la marine un point d’appui contre l’armée de terre, seconda Cromwell. Elle vota une ordonnance qui interdisait aux vaisseaux de décharger dans les ports anglais des denrées autres que celles du pays auquel ces vaisseaux appartenaient. C’était la guerre avec la Hollande ; car le commerce de cette nation ne consistait qu’à transporter des marchandises étrangères d’un peuple chez un autre. C’était même la guerre universelle. Comment admettre en effet chez tous les gouvernements une résignation impossible? C’est pourtant cette résignation qui s’enracina peu à peu. L’Angleterre, par son parlement et par Cromwell, fit d’un acte de navigation une charte maritime, qui défendait à chaque contrée de transporter sur ses navires d’autres produits que ceux de son sol, tandis que cette charte décrétait que les seuls vaisseaux britanniques auraient le privilège de distribuer partout les richesses diverses, soit de l’Asie, soit de l’Afrique, soit de l’Amérique. Certes, ce n’était pas l’empire des mers, c’en était la tjTannie, le monopole. Et cependant l’Angleterre fonda sa prospérité, ses trésors, sa puissance sur cette loi du plus fort, qui lui imposait l’obligation d’avoir une marine supérieure à toutes les marines ensemble. De là des df*oits monstrueux pour la Grande- Bretagne, — comme de faire visiter tous les autres vaisseaux par les siens, — comme d’exiger l’abaissement de tout pavillon devant son pavillon. Il n’y avait qu’une révolution égoïste chez le plus personnel de tous les peuples pour imaginer de

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