LIVRE Hl ITIKME
pareils droits et d’autres qui en dérivaient; il n’y avait que Cromwell, le plus rapace des dictateurs, le dictateur anglosaxon, pour les faire exécuter. Un homme encore était indispensable pour accomplir et fixer ce despotisme prodigieux. Cet homme se trouva dans l’armée. Il s’appelait Robert Blake. Sur terre, où il combattit longtemps, il avait du talent; sur mer, il eut du génie, un génie inspiré, indomptable. C’est qu’il était par-dessus tout un héros de l’Océan.
Blake naquit dans le comté de Somerset, à Bridgewater. Il était fils d’un négociant. Sa vocation fut d’abord obscure. Les grandes eaux la lui révélèrent quoique assez tard. Il s’était cru soldat et il était marin. Il était marin comme on est poëte, orateur, historien , par un entraînement irrésistible. Les grandes aptitudes de la nature sont des décrets de la Providence. Il faut y obéir à la fin. Blake s’était déclaré vite pour la révolution, et, à cause de son puritanisme, il avait été élu député au parlement. Il se distinguera partout ailleurs qu’à la chambre, — dans la poursuite du prince Rupert jusqu’en Portugal, dans la réduction des îles de Scilly et de Guernesey, dans la prise de nie de Man , l’île du comte Derby, et dans des combats de mer sans nombre. Cromwell le nommera amiral pour en faire le demi-dieu de la nation anglaise, et pour faire par lui de cette marine, la première du globe.
Rien ne s’était jamais vu de pareil à la lutte de Blake contre van Tromp et Ruytér. Les amiraux de la Hollande étaient au foi^d les amiraux de toutes les nations, et c’est le monde qu’ils défendaient en attaquant les flottes de la Grande-Bretagne 'Blake admirait Ruyter; il admirait et aimait van Tromp. Ils étaient plus rivaux qu’ennemis. Quand van Tromp eut battu Blake aux Dunes, sa fierté héroïque soulagea toutes les poitrines européennes. Il fit arborer un balai à son grand mât pour indiquer par ce signe qu’il avait nettoyé la mer de vaisseaux anglais. Tous les peuples auraient dû applaudir et se liguer avec la Hollande. Il n’en fut pas ainsi. Blake battit à son tour van Tromp, et fut, sous les auspices de Cromwell qu’il détestait, le créateur de la marine révolutionnaire. Il la développa en tous sens et il la sacra d’une gloire immortelle. Drake avait com-
mencë, Nelson continuera; mais entre eux Blake est culminant , à cause des amiraux avec lesquels il se mesura et du mouvement qu’il imprima à la marine anglaise. Depuis Blake^ le matelot anglais n’a pas plus son semblable que le fantassin français. Cromwell, à qui le parlement avait jeté Blake comme un obstacle , s’en servit comme d’un instrument pour répandre au delà de l’Océan , son propre pouvoir comme il s’était servi de Fairfax pour élever ce pouvoir dans sa patrie. Blake était son Fairfax maritime. Seulement Blake fut beaucoup plus grand et ne fut pas dupe. Fairfax, qui était presbytérien, avait agi pour les indépendants et pour Cromwell ; Blake, lui, bien que contraire au régicide, était un puritain énergique, son parti était celui des indépendants, et il ne songeait qu’à l’Angleterre. Comme Fairfax, il était un homme spécial, mais dans des proportions si magnifiques et si vastes, que Fairfax ne peut être nommé à côté de lui que dans l’équation des avantages que Cromwell tira de l’un et de l’autre.
Le lord généralissime perdit, en 1651, un homme dont la vie lui avait été bien utile et dont la mort lui fut peut-être aussi très-profitable. Cet homme est Ireton, son gendre et son meilleur ami, qu’il avait institué en Irlande et qui avait pratiqué dans ce malheureux pays la môme politique , une politique de conquête militaire d’abord, puis légale.
Ireton s’efforçait de porter en toute chose la plus exacte impartialité; il n’y parvenait pas toujours. Il avait, du moins, l’intention de l’équité. Il cédait parfois à des sophismes de jurisconsulte dont il avait mené assez loin les études. Il était prudent au conseil, hardi, infatigable dans l’action, dura luimême et sévère aux autres. Whitelocke et les mémoires du temps attestent l’affection mutuelle du beau-père et du gendre. Ludlow s’exagère peut-être le républicanisme d’Ireton et les empêchements qu’il aurait mis à l’ambition du généralissime. Il est vraisemblable qu’il eût été séduit, soit par tendresse, soit par intérêt. Cependant je ne voudrais rien affirmer. Il était capable d’une magnanimité stoïque.
D’une très-bonne famille, Ireton était un homme bien élevé. Il s'honorait d’être le proche parent du colonel Hutchinson,