LIVRE HUITIÈME
comme sir Henri Vane; des militaires comme Ludlow, cet utopiste de la république, comme Hutchinson, ce héros de la conscience ; il n’y avait pas d’homme assez puissant et d’un assez éclatant prestige, Blake ne s’en mêlant pas, pour balancer Cromwell.
Le parlement s’obstinant à vivre, Cromwell se décida subitement à en finir. Il eut plusieurs conciliabules. Il s’entendit avec les généraux les plus influents, avec les officiers les plus énergiques, avec Harrison entre autres.
On était au 20 avril 1653. La veille 19, il y avait eu chez Cromwell une conférence de trente membres du parlement. Le désir du lord général avait transpiré par les insinuations et même par les discours de ses amis. Il souhaitait que le parlement le dispensât de la force, en choisissant dans son sein et dans l’armée quarante membres qui, sous la direction de Cromwell, formeraient un gouvernement entre la dissolution immédiate de l’assemblée et la convocation d’une assemblée nouvelle. Cette pensée de Cromwell persista le 20, dans une seconde conférence. Ce qui le prouve bien, c’est qu’il rompit la délibération afin que les députés pussent remplir leur devoir à la chambre. Harrison était d’accord avec Cromwell et répugnait aussi à la violence, sans se l’interdire toutefois au besoin. Quand il s’aperçut qu’au lieu de se dissoudre, le parlement s’égarait dans une question de souveraineté qui devait se prolonger beaucoup de séances, il chercha par la persuasion à rectifier le débat. Il échoua complètement. Le colonel Ingoldsby, un autre conspirateur régicide, s’empressa d’aller instruire Cromwell de l’effort inutile de Harrison et de l’opiniâtreté de la chambre. Le lord général, enflammé de colère et d'impatience, brusqua son coup d’État. Il aurait préféré le mode pacifique de la dissolution volontaire, mais il n’hésita plus. Il marcha à Westminster avec plusieurs compagnies de grenadiers, de dragons et de mousquétaires. Il posta les grenadiers et les dragons autour du palais, les mousquetaires dans le vestibule même, et il entra inopinément à la chambre. Il était dans un costume fort négligé et qui éloigna toute idée de préméditation. Sur le récit d’Ingoldsby, il s’était décidé sans se préoccuper
HISTOIRE d’olivier CROMWTÎLL
de ses vêtements. Il avait donc gardé ses souliers larges, ses bas gris, son habit noir usé,, et s’était présenté à- l’assemblée dans cette tenue un peu familière. Il s'assit, écouta quelques instants, et, appelant d’uu geste significatif le- major générai Harrison, il lui dit : “ Le parlement est mûr pour la dissolution; puisqu'il s’y refuse,. accomplissons-Ia, »» Le major général répondit : «» C’est une grave détermination, monsieur; réfléchissez. »» Cromwell attendit encore un quart d’heure. Alors^ voyant que le parlement persévérait dans le dessein d’un certain gouvernement intérimaire, il appela de nouveau Harrison et dit : - Voici le moment; agissons. Il le faut, il le faut, «r Harrison s'inclina, et Cromwell, ôtant son chapeau, commença par un exorde modéré un discours énergique. Il avait à la porte ses mousquetaires commandés par le lieutenant-colonel Worsley. De tels clients lui étaient nécessaires pour qu’il osât une telle heu’angue. Au lieu de la flûte et des thyrses qui accompagnaient l’orateur antique dans les rostres du Forum, Cromwell avait en réserve à Westminster des clairons et des sabres prêts à sonner et à jaillir. Son éloquence était soutenue. Il est vrai de dire qu’il paya audacieusement de sa personne. D’abord assez calme, il s’anima peu à- peu et se jeta bientôt dans l’invective. “ Vous n’avez pas dans le cœur, s’écria-t-il, l’intérêt public. Vous êtes les fauteurs des presbytériens et des jurisconsultes. Vous voulez éterniser votre tyrannie. Mais le Seigneur a choisi d’autres instruments que vous, des instruments plus digues de son œuvre! » Cromwell était hors de lui,, et dans son trouble sa vigueur était irrésistible.
Peter Wentworth essaya pourtant de répondre. « C’est un langage antiparlementaire, dit-il, et je m’étonne qu’il nous soit tenu par notre serviteur, par celui que nous avons élevé à la hauteur où il est, par celui que nous avons comblé de toutes nos complaisances. *•
« Allons, allons, s’écria Cromwell, je vais faire cesser tout ce babil. » Et remettant, enfonçant son chapeau, il s’élança de sa place au milieu de la salle, se promenant çà et là, gesticulant et frappant du pied. Soudain, d’une voix de tonnerre, il dit : - Vous n’ètes plus un parlement; je vous jure que vous