‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 154 sur 217 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

épée et devant sa hache, comme s’il eût été l’un d’entre eux et même parmi eux le premier. Ils ne traitèrent pas seulement avec Cromwell, ils le flattèrent. Ils ne se contentèrent pas d’ètre ses égaux, ils furent ses courtisans.

Le Portugal était trop faible pour se révolter contre le protecteur d’Angleterre; il en supporta tout, jusqu’aux outrages.

Les petits Etats d’Allemagne, moitié par curiosité, moitié par attrait de protestantisme, ne refusèrent pas leurs hommages.

De grands gouvernements comme l’Espagne et la France se disputèrent l’amitié du dictateur insulaire. Lui ne se prononçait pas. Il recevait avec politesse les adulations de l’ambassadeur don Louis de Cardenas et les empressements du cardinal Jules de Mazariii. Il rejeta fièrement le titre de « mon cousin »* que les deux souverains de Madrid et de Paris tentèrent de lui donner. Ne pouvant pas décemment, lui qui n’était pas roi et qui avait tué un roi, leur imposer de le nommer « mon frère »», il exigea qu’on l’appelât « monsieur le protecteur »» et « Votre Altesse ", maintenant d’ailleurs avec les ambassadeurs étrangers l’étiquette d’un roi de naissance et pliant à cette étiquette toutes les dynasties. Philippe IV, du reste, ni Louis XIV, ne gagnèrent rien aux souplesses de leurs ministres. Cromwell ne se hâtait pas. Il distribuait de bonnes paroles comme l’aurait pu faire un vieux roué de chancellerie, et il attendait que le poids de son intérêt fit pencher la balance de l’un ou de l’autre coté.

De tous les monarques, aucun ne témoigna pour Cromwell plus d’engouement que Christine, auprès de laquelle Whitelocke était accrédité. Christine fut très-bienveillante pour ce jurisconsulte homme d’État qui était incapable d’un crime, mais qui était capable de beaucoup de bassesses , soit avec un roi, soit avec une république, soit avec un lord protecteur, soit avec une reine. Il avait fasciné Christine par les diplomaties de son esprit. Cette fille de Gustave-Adolphe, une folle née d'un héros, gouverna sagement tant qu’elle subit l’influence d’Oxenstiern. Depuis 1G49, livrée à des caprices de pouvoir avec des courtisans corrompus, elle était, en 1654, sur le point

HISTOIRE d'olivier CROinVELL *

(l’abdiquer, lorsqu’il fut question de reconnaître Cromwell. Avant de descendre du trône, il ne déplut pas à Christine d’être favorable à un régicide; cela était bizarre et cela lui parut piquant.

Le lord protecteur fut d’abord très-sensible à l’enthousiasme de cette singulière personne, mais elle lui paraissait un peu insensée. Elle l’était, en effet. Son étrange aspect la révélait tout entière. Sa physionomie était pleine de désordre. A ce grand visage, à ces cheveux épars, à ce front intelligent, à ce nez hardi, à ces yeux brillants et durs, à cette bouche impitoyable, 011 comprend que les goûts de Christine sont illogiques autant que sa vanité est féroce et son âme sèche. C’est au fond un académicien de province déguisé en reine, un basbleu couronné. Elle commettra un attentat sur Monaldeschi, son écuyer et son amant, lorsqu’elle aura déposé la souveraineté, et, lorsqu’elle ne croira plus à rien, elle ira mourir • catholique à Rome. Ce qui la grave donc en médaille, c’est un crime et une bêtise. Je lui pardonne la bêtise; mais le crime, comment l’en absoudre? La pierre funéraire de la petite église d’Avon, près de Fontainebleau, pèse plus sur la mémoire de ' Christine que sur les restes du pauvre Monaldeschi. Fille de Gustave-Adolphe par le sang et de Descartes par l’esprit, elle est la honte de ses deux pères, qui furent l’un et l’autre si grands !

Cromwell, le plus réfléchi des généraux, se trouva tout naturellement un négociateur circonspect. Ce caractère impétueux savait temporiser. Dans cette guerre de ruse, il battra Mazarin lui-même.

Il commença par la Hollande, dont il exploita les propositions de paix. Ces propositions, modifiées par Cromwell, furent rédigées en un traité le 5 avril 1654. La guerre avait été de dixhuit mois, et Segredo, l’ambassadeur vénitien qui résidait à Amsterdam, affirme que cette courte guerre coûta à la Hollande plus d’argent et de navires que les vingt années de ses luttes avec l’Espagne. Elle diminua comme puissance maritime; l’Angleterre grandit immensément. L’une avait perdu Van Tromp et l'autre conservait Blake, ce qui facilita tout à Cromwell. Il

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