‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 158 sur 217 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

de Westminster? Il contenait une déclaration, que tout député était tenu de signer avant de franchir le seuil du parlement. Cette déclaration était ainsi conçue ; — « Je promets librement d’être fidèle envers le lord protecteur et la république d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande. Conformément à mon mandat de député, je ne proposerai aucune altération du gouvernement tel qu’il existe en la personne d’un citoyen et d’un parlement. ”

Les principaux républicains se refusèrent à l’ignominie de cette formalité. Pour eux signer eût été forfaire. Mais Lenthall, qui était flexible, signa, et en quelques jours trois cents députés signèrent comme leur président. La cour du protecteur fut dès lors en majorité dans la chambre qui avait perdu, par ce manège de Cromwell, les cent membres les plus énergiques de l'opposition.

La mère du lord protecteur mourut quelque temps après cette victoire parlementaire de son fils. Les généalogistes la rattachaient de loin aux Stuarts. Elle ne croyait guère à ce blason. Malgré les flatteries héraldiques, elle était restée modeste. Elle y répondait volontiers en disant qu’elle n’avait pas eu plus de cent livres sterling de patrimoine. Elle n’avait qu’un orgueil : Cromwell. Elle était fière de son Olivier ainsi qu’elle l’appelait toujours; elle en eût été heureuse sans un effroi perpétuel. De son coté, avec lady Claypole et sa petite fille Ireton, ce que Cromwell aimait le plus, c’était sa mère. Il soutint son agonie et pleura son trépas. Elle méritait bien la tendresse du lord protecteur, elle qui, à chaque bruit de poudre, tressaillait et disait : — Est-ce lui qu’ils ont tué? Elle ne respirait qu’en le revoyant. Lui, la reprenait de ses terreurs et lui reprochait doucement d’être une mère de la nature plutôt que de la bible.

Il la fît inhumer dans l’abbaye de Westminster sous l’éclat d'autant de flambeaux que si elle eût été une reine. Il n’y eut peut-être dans cette pompe funéraire que de la vanité; mais dans les larmes de Cromw'ell, il y eut un cœur.

Le lord protecteur, qui avait échappé à tant de périls, manqua de succomber à un accident (5 octobre IG54). Il avait reçu . du duc de Holstein le magnifique présent de six chevaux d’une

HISTOIRE d'olivier CR0^I\VELL

beauté admirable. Un jour, qu il avait dîné à Hyde-Park sous les chênes avec Thurloe, il fît venir son attelage danois et l’essaya. Cromwell fut ravi de la vitesse de ses chevaux.- Les voyageurs qui auront éprouvé le plaisir que donne la rapidité de cette race dans les plaines du Holstein, de la Fionie ou de laSeeland, comprendront l’enivrement du lord protecteur. Ses chevaux d’un blanc de neige volaient à travers les allées, ‘Comme si chacun avait eu huit ailes aux quatre pieds. Ils ne •touchaient pas la terre. Il prit à Cromwell la fantaisie de f laisser Thurloe dans, la voiture et de monter sur le siège du cocher. Exécuter ce caprice fut l’affaire d’un moment. Cromwell lança de nouveau son attelage dont il avait saisi les rênes, et lui, qui menait trois nations, fut renversé par six chevaux ■ moins patients que les hommes. Il les avait fouettés témérai-

• rement : ils se vengèrent en jetant le protecteur, d’abord sur le

• timon, puis sous la voiture. Un pistolet de Cromwell qui partit : anima encore l’ardeur de ces chevaux fougueux. Par un bon- ' heur surprenant, Cromwell ne fut pas touché des roues. Les ; gardes accoururent. Ils relevèrent le protecteur presque éva-

• noui, et Thurloe qui, ayant sauté de la voiture, avait été secoué

• plus violemment que Cromwell. Tous deux regagnèrent péni- ‘ blement White-Hall, où ils furent retenus assez longtemps. Lés

cavaliers ne manquèrent pas de dire que si Cromwell portait des armes, c’est qu’il avait peur. Ils ajoutèrent que la première •' fois ce ne serait pas d’un carrosse qu’il tomberait, mais d’une charrette. Le lord protecteur dédaignait ces sarcasmes et s’af- I fermissait de plus en plus. Seulement quand les royalistes dél>assaient la mesure, il les envoyait en prison rejoindre Harrison

• et les séditieux de tous les partis.

Il vivait laborieusement à White-Hall. Ce palais, depuis que ' Cromwell s’y était installé, n’était plus un palais* de fêtes, de comédies et de bals comme dans les belles années de Charles I"

‘ et de la reine Henriette. Non, à l’exception de quelques circonstances .solennelles où l’étiquette reparaissait, par exemple pour la réception d’un ambassadeur ou pour un dîner politique, White-Hall ressemblait à une demeure de haute bourgeoisie où s lady Cromwell et ses filles faisaient un peu prétentieusement

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les honneurs. Le lord protecteur réparait quelques inconvenances et quelques. disparates, en se montrant toujours avec une grande simplicité de manières,. et en jetant involontairement par sa présence un rayon de gloire devant lequél pâlissait même l’ancienne splendeur monarchique. Le château de la tradition n’était pas trop vaste pour Cromwell, dont le foyer pouvait bien être égal à celui des rois, qu’il surpassait en génie. Hors des grands appartements où il se conduisait comme un souverain et des petits appartements où il aimait, soit à jouer ave^ sa petite-hlle Ireton, soit à causer. avec sa fille lady Claypole, — son logement à lui était sévère. Mais que d’épisodes, d’interlocuteurs, le variaient à toute heure ! C’était quelquefois un cloître protestant -où il donnait audience aux sectaires et aux théologiens ; quelquefois, c’était un ministère de la police où il interrogeait des espions; souvent, c’était une caserne où il accueillait les généraux, les colonels, les officiers de tous grades et les sous-officiers de l’armée; c’était toujours un multiple cabinet d’étude où il devinait, où il manœu\Tait les hommes politiques, où il traitait les questions intérieures et extérieures de la république avec une profondeur étonnante, prompt quand il fallait devancer ou fixer l’occasion; et, quand il fallait l’attendre, d’une lenteur imperturbable. Il avait fait à son secrétaire Thurloe un domicile à White-Hall ; Milton, le secrétaire des dépêches latines, n’était pas l’hôte du palais, il en était le grand écrivain. Lorsque Cromwell mandait Milton, il trouvait en lui cette flamme religieuse et cette ouverture vers la tolérance qu’il avait aussi, et que le poète illustrait dans une prose immortelle. Le lord protecteur avait plus habituellement besoin de Thurloe, en qui il rencontrait l’interprète pratique de ses plans et de ses pensées. Thurloe, un ami, un confident, un intermédiare, rédigeait en décrets ou en traités les

illuminations de Cromwell. Le jurisconsulte était nécessaire à

toute heure au grand homme d’Etat de l’Angleterre et il excellait dans son rôle utile comme Milton dans son rôle brillant.

Cromwell, qui avait alors cinquante-cinq ans (1654) et qui avait toujours été assez indifférent aux femmes, ne leur accordait que peu de place dans sa vie. Il était aimable pour elles par mo-

HISTOIRE d’olivier CROMWELL

raents, et son rare sourire avait une grande séduction ; mais sa courtoisie n’allait ni jusqu’à la passion, ni même jusqu’à la galanterie. Tous les contes qu’il a plu aux historiens superficiels ou romanesques de débiter sur ses relations soit avec madame Lambert, soit avec d’autres, ne sont pas avisés du tout. Malgré des brusqueries de tempérament, Cromwell n’eut jamais ce qu’on appelle une maîtresse, en 1654 moins qu’à aucune autre époque. Il avait plutôt des pruderies puritaines. Il cessa tout à coup d’inviter un très-grand seigneur danois qui l’avait charmé d’abord par son esprit, pour la raison que ce seigneur, il l’avait appris, était un effronté libertin. Il refusa de recevoir en Angleterre la visite de Christine, dont il était le héros, parce que, disait-il, une reine si débauchée ne pouvait lui être agréable et scandaliserait les saints. Le lord protecteur savait très-bien se passer de femmes, et ses plaisirs domestiques tantôt avec sa famille, tantôt avec ses amis lui suffisaient. Il endormait sur ses genoux sa petite-fille Ireton, ou bien il lutinait lady Cromwell sur certains détails de ménage, de dépense et de luxe, ou bien il prenait lady Claypole par une boucle de ses cheveux et il lui faisait un petit sermon.

Il y eut peut-être une exception, non pas dans le cœur, mais dans l’imagination de Cromwell, pour une seule femme, pour lady Dysert, depuis duchesse de Lauderdale. Elle était la fille aînée d’un gentilhomme qui avait été page de Charles et que ce prince avait fait comte. Ce gentilhomme s’appelait Murray, et il avait marié sa fille à Lionel Tallmarsli de Suffolk. Après la mort de son père, la jeune femme se fit appeler lady Dysert. Elle devint la maîtresse de lord Lauderdale, qu’elle épousa plus tard, lorsqu’ils furent tous deux veufs. Son amant ayant été pris à Worcester , pour le servir et aussi pour se contenter, elle essaya de conquérir l’amitié de Cromwell. Elle l’obtint un moment, cette amitié, et elle en fit, sinon de l'amour, du moins de la fascination.

Lady Dysert était vraiment un démon d’audace. Elle était fort belle et très-prodigue. Elle rêvait sans cesse des hommages et de l’or. La renommée d'ailleurs l’ensorcelait. Elle voulut soumettre Cromwell, qui pouvait tout lui donner. Si elle ne le

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