LIVRE DIXIÈME
ladroite : en touchant à la liberté, elle la blesse. Elle avait d’ailleurs 'grandi depuis le dernier parlement, cette tyrannie brutale et glorieuse. Les membres admis se résignèrent lâchement, et la protestation des membres exclus éveilla assez d’échos pour l’indignation, mais pas assez pour la révolte.
Le parlement épuré fut tout au protecteur. Chaque député devint un courtisan. La majorité presque unanime organisa des précautions infinies de sécurité autour de la personne du protecteur. Elle prononça la nullité de tous les droits prétendus de la maison de Stuart. Elle proclama la légitimité de la guerre avec l’Espagne et consacra d’un premier élan quatre cent mille livres sterling à cette guerre. Cromwell, charmé de cette entente avec le parlement, le reçut dans la chambre peinte, écouta la lecture des bills et les sanctionna législativement par ces mots : « Nous consentons. »» Et cependant cette réciproque bienveillance d’un parlement décimé et d’un lord protecteur despote n’était qu'un mensonge fondé sur une violence. Les apparences y étaient, et cela suffisait à Cromwell. Il pensait qu’on oublierait le triage des représentants, un attentat indélébile, et il se félicitait d’avoir composé ce bon parlement si prompt à voter un budget, si dévoué à sa personne et si hostile aux Stuarts.
Le protecteur néanmoins jugeait trop fanatiquement superstitieuse cette assemblée, où il y avait beaucoup de presbytériens. Il était, comme Milton, l’homme de la liberté de conscience. Il haïssait les persécutions religieuses. Seulement, lorsque des enthousiastes troublaient l’ordre public, il appelait le magistrat et réclamait quelques jours ou quelques mois de prison ; mais les mutilations et la mort, si communs avant la révolution, Cromwell les repoussait. Cela ressort de tous les documents, des papiers d’État de Tliurloe comme des papiers d’État de Milton, des mémoires de Whitelocke, de Ludlow, comme du Journal de Fox, du témoignage des amis et des ennemis. Aussi les discussions théologiques étaient respectées par le lord protecteur, et les sectes les plus diverses prospéraient.
L’une de ces sectes, la secte des quakers, avait été fondée, en 1648, par George Fox, né à Drayton, dans le comté de Lei-
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
cester. George Fox fut d’abord un zélé presbytérien. Fils d’nn pauvre tisserand, et lui*même cordonnier, il vécut,* dès son enfance, dans une .sorte de misère qu’il aima, parce qu'elle lui parut la simplicité évangélique. Entraîné un jour à une foire du Leicestersliire, la vue des danses, les bruits de la musique, les chants du cabaret le pénétrèrent de pitié pour tant d’âmes en détresse. Elles allaient se .perdre, il fallait les sauver. George Fox fut touché de la grâce. Il avait déjà gravé en luimême la vraie doctrine. Cette doctrine s’en tenait à l’Évangile ; elle n’admettait ni culte extérieur ni hiérarchie; elle rejetait la guerre et les procès, qui sont autant de guerres privées. b’Ile interdisait comme des bassesses d’incliner la tète ou de fléchir le genou, et défendait le serment. Du reste, elle était toute foi envers Dieu, tout amour, toute charité envers les hommes. .George Fox prêcha cette doctrine, vivant, à l'occasion, de l'air •du temps, couchant sous le ciel, habillé d’une veste et d’une •culotte de peau, toujours le plus humble, le plus infatigable, le plus ardent des apôtres, malgré la faim, la soif, les sueurs; souvent le plus éloquent, malgré son ignorance et ses préjugés. Il avait parcouru l’Angleterre, la Hollande* et l’Amérique. Il abordait les puissants comme les faibles. Il aa'ait des disciples qui, à son exemple, agissaient sous l’impulsion de l'esprit. Ces inspirations individuelles menaient par instants fort loin, — jusqu’à la divagation, jusqu’à la folie.
James Nevler le montra bien. C’éüiit un ancien soldat de Lambert. Le général disait de lui : Il a été deux ans mon
quartier-maître et il m’a été très-utile.-Je m’en suis séparé avec peine. Sa vie et sa conversation étaient irréprochables. »• Or Neyler, s’étant déclaré pour Fox, improvisa aussi des sermons. Il eut des succès. Quelques femmes .se persuadèrent qu’il était bien supérieur à Fox, puisqu’il était le Christ, et elles convainquirent Neyler de cette grande vérité. Neyler n’en douta pas. Il crut qu’il était le Christ de Nazareth ressuscité en Angleterre. Il permit qu’ou l’adorât. Il fit une entrée triomphale à Bristol, comme autrefois à Jérusalem. N'ayant pas trouvé . d’ànesse, il montait une haridelle. II était précédé et suivi . de béats. Deux femmes le dirigeaient par le bride de son-