‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 169 sur 217 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

qu’il devait commettre son attentat sur la personne du lord protecteur. Mais Took et Cecil révélèrent tout ce qu’ils savaient et ils furent arrêtés en même temps que Syndercomb. Leurs aveux les sauvèrent, tandis que Syndercomb fut condamné au dernier supplice. Avant le jour fixé pour l’échafaud, il fut relevé sans vie dans sa prison.

Sexby, l’instigateur de Syndercomb, aborda en Angleterre pour organiser de nouveaux guet-apens contre Cromwell. 11 avait répandu à des milliers d’exemplaires le traité écrit probablement par le colonel Têtus et où se lisait cette maxime fondamentale : « Tuer n’est pas assassiner. »* Sexby était un Brutus niveleur. Il avait contre Cromwell une haine inextinguible. Surpris le 25 juillet 1657, il fut conduit à la Tour, où, soit meurtre, soit suicide, comme Syndercomb, on le trouva rcort le 2 janvier 1658. Le même mystère plana sur la fin de ces féroces ennemis de Cromwell.

Le protecteur, lui, n’envoyait pas des assassins, mais des espions, à Charles II. Il en avait jusque dans la maison du prince, Henri Manning, par exemple.

Un gentilhomme qui avait servi Charles sollicita de Cromwell la permission de faire un voyage sur le continent et l’obtint à la condition de ne pas visiter Charles II. Il alla néanmoins à Cologne, où il eut du roi une audience de nuit. Ils causèrent confidentiellement, et le voyageur se chargea d’une lettre de Charles II qu’il cacha dans son chapeau. De retour en Angleterre, le gentilhomme, interrogé par Cromwell, nia qu’il eût vu le roi. •* Il est vrai que vous ne l’avez pas vu, répondit le protecteur, car la nuit était profonde et quelqu’un (c’était Henri Manning) avait emporté les flambeaux. » Le gentilhomme continuant d’affirmer son innocence, Cromwell lui demanda encore ce que lui avait dit le roi. « Il ne pouvait pas me dire un mot, » repartit le gentilhomme. Alors le protecteur prenant le chapeau du cavalier, y saisit la lettre du roi et logea le voyageur à la Tour.

Olivier Cromwell profitait de tout. Harrison, qui ne s’effrayait de rien, en était épouvanté. Il s’indignait d’avoir trop subi la fascination du protecteur. Ludlow s’étant présenté chez

HISTOIRE d’olivier CROMWELL

l’obstiné général-major, afin de s’informer auprès de lui pourquoi il avait aidé Cromwell dans son attentat contre le long parlement : « J’ai agi, répondit Harrison, parce que j’étais persuadé que cette assemblée n’était plus utile au Seigneur. » Il cita la Bible : Les saints prendront le rojaume et le possé-

deront. »» Harrison était un fanatique pur. Il avait été dupe de l’astuce de Cromwell et se disculpait par ses bonnes intentions. « Que l’iniquité, ajouta-t-il, retombe sur ceux qui l’ont commise ! »» Il ne faisait allusion qu’à Cromwell dans cet anathème ; Cromwell seul était coupable. Harrison, selon son texte du prophète Daniel, avait pris le royaume pour Dieu, tandis que Cromwell l’avait pris pour Cromwell.

Il l’avait pris et il le gardait de parlement en p?.rlement, mais toutes ces assemblées étaient trop mutilées pour être légitimes et leur suffrage était bâtard.

Cependant Blake avait passé l’hiver entre Cadix et Lisbonne. Pressé par Cromwell de lui conquérir des galions et de lui être plus qu’un parlement par ce budget de la gloire, l’amiral scrutait les mers. Il apprit, le 8 avril, qu’une flotte espagnole était amarrée dans l’île de Ténériffe , au port de Santa-Cruz. Le 19 du même mois, Blake touchait aux Canaries. Il explora immédiatement la baie de Santa-Cruz et ses alentours. Elle abritait dix vaisseux marchands et six galions qui, rassurés par le feu du château et par les batteries du rivage, ne s’inquiétaient guère de l’arrivée des Anglais. Blake, pourtant, n’était jamais plus formidable que dans l’impossible. H avait examiné toutes les positions, et ses matelots avaient remarqué tous qu’il portait parfois la main à ses moustaches, ce qui n’était pas un augure pacifique. Le 20, en effet, précédé du capitaine Stayner, qui montait une frégate, Blake avec ses vaisseaux se précipita dans le port, sous la mitraille du château, des côtes et des navires ennemis. Pendant quatre heures, il chassa les équipages de ces navires sur les galions et des galions sur l’ile. Le vent, favorable pour entrer dans le port, étant contraire pour en sortir, Blake brûla les galions ; puis le vent ayant changé subitement, l’amiral, après cet incendie de ■la flotte espagnole, gagna la pleine mer, riche d’honneur et

Ln’RE DIXIÈME

pairvre ée trésors^ Cette \rictoire fut la dernière de Blake. Il ramena jusqu’à Plyœouth son pavillon triomphant; mais ce pavillon, lorsqu’il fut salué dans la rade, ne flottait plus que sur un cadavre. L’amiral était mort en plein Océan. C’était une seconde patrie pour lui, une patrie de tempêtes et de combats qu’il n’avait pas quittée depuis trois années. L’hjdropiste , qui n’avait pu l’empêcher de vaincre, l’empêcha de vivre. 11 expira stoïquement, cet homme qui, simple officier de terre, eut le génie d’un amiral dès qu’il fut à son bord, — et quel génie? un génie double, le génie le plus spontané et le plus réfléchi tout ensemble, un Condé et un Turenne d’escadres, ces deux héros fondus en un seul qui s’appela Blake, le premier aventurier et le premier tacticien de cette Grande-Bretagne qui compte Drake et Nelson.

Cet illustre amiral, déjà légendaire, qui avait rendu le dernier soupir à la vue de Plymouth, le 17 août 1657, fut descendu respectueusement sur le port par ses matelots en deuil et en pleurs. Les sanglots* de tout un peuple se mêlaient aux sanglots des marins et de l’Océan. Cromwell décida que le corps de Blake serait embaumé et exposé à Greenwich, puis transporté dans une chaloupe couverte de velours noir par la Tamise à Westminster. Il fut accompagné d’une flotte innombrable de barques, et l’Angleterre sut gré à Cromwell d’ouvrir à ce grand homme dans l’abbaye royale la chapelle de Henri VIII.

Il y a de Blake un portrait rare et curieux qui suffirait à le dévoiler. La figure est fort lumineuse dans son cadre sombre. Ses cheveux sont épars, comme s’ils étaient fouettés par l’orage sur le pont d’un vaisseau de guerre. Les moustaches sont longues et se relèvent en pointes. On n’en parlerait pas sans l’habitude qu’avait l’amiral de les toucher aux grands moments. Le front n’est ni très-haut ni très-vaste ; il est encore moins bas et étroit. Ses proportions sont celles de la volonté et de l’intelligence sans exagération et sans eflbrt. Le menton est solide, la bouche d’une fermeté naturelle; les yeux sont clairs comme des rayons pour percer les nuages de l’artillerie et les nuages de l’atmosphère. En tout, une physionomie souveraine.

HISTOIRE d’olivier CROMWELL

Ce républicain est un roi de l’Océan, — bien plus qu’un roi, un grand capitaine des grandes eaux, un oracle du destin, un arbitre de la fortune, l’étonnement de ces puritains d’Angleterre que rien n’étonnait. Il attire, il électrise. Il respire le mépris de la mort, de la mer, du danger sous toutes les formes. Il a le secret des vents et des flots, l’instinct rapide des évolutions navales les plus compliquées sur un champ de bataille mobile, sur un gouffre insondable en profondeur, en étendue. Blake porte dans son aspect la certitude de la victoire. Il n’est pas énigmatique, il est irrésistible. On sent une grande âme qui se possède au milieu des éclairs du ciel et du feu des canons; et non-seulement elle se possède, mais elle calcule, elle combine, elle commande; elle se soumet le sort, tant elle frappe juste et tant elle frappe mortellement, tant elle est infaillible et soudaine, tant elle se compose de mathématique et de foudre. C’était assez pour triompher de la nature, de van Tromp ou de Ruy ter, et de Witte ; ce n’était pas assez pour triompher de Cromwell, car Blake n’était pas politique. Ni pour ni contre Cromwell, plutôt contre cependant, son imagination l’entraînait à la tête des escadres.. Ce ne fut jamais le lord protecteur qu’il rêva pour antagoniste, — c’était l’Océan ou la tempête, ou l’un des formidables amiraux de la Hollande. De là sa destinée toute navale !

A cette époque (1C57), Cromwell maria sa troisième fille à lord Falconbridge.

La quatrième, lady Francis, avait dû épouser Charles II. Elle désirait par vanité cette union, lord Broghill y poussait par dévouement aux Stuarts et au lord protecteur. Cromwell eut le bon sens et l’orgueil de rejeter un tel dessein qui eût été une mésalliance pour Charles II, et pour lui-même une dégradation : car eût-il été connétable, il se serait toujours subordonné à son gendre roi. Pour un homme de la trempe de Cromwell, il valait mieux rester roi sous le titre de lord protecteur. Éveillée de son rêve romanesque, lad}’ Francis avait aimé Jerry White, un chapelain de son père, un favori de l’Église et du monde, un pasteur peu grave, mais très-spirituel et très-séduisant. Cromwell déjoua encore cette

Page 1