LIVRE DIXIÈME
compta ainsi une centaine de députés de plus, tous hostiles, tous déterminés, tous implacables. Haslerigh, que Cromwell avait désigné pour la chambre des lords, où il eût été déporté et impuissant, préféra la chambre des communes, où il demeura avec toute son influence, heureux de donner par son choix une preuve de son estime aux communes et de jeter aux lords son dédain.
Le parlement de 1656, dans sa seconde phase de 1657, fut donc divisé en deux chambres et en deux esprits. La chambre des communes, sourde aux exhortations de Cromwell, qui lui insinuait la concorde, s’exalta de plus en plus sous la parole ardente de Haslerigh et de Scott. Elle attaqua la chambre des lords, composée par le protecteur de la famille du protecteur, de ses flls Richard et Henri, de son gendre Fleetwood, de son beau-frère Desborough , d'officiers et de jurisconsultes, ses créatures , en un mot, de législateurs presque tous serviles. L’opposition allait très-loin dans ses espérances. Le projet de ses chefs était tout radical. Ce n’était rien moins que la résurrection de la république sans protecteur et sans chambre des lords. Cromwell savait tout à mesure. Il consultait pour la forme Thurloe et ses principaux conseillers. Quoique consumé d’une flamme intérieure, il paraissait calme. Il observait en silence le progrès de la sédition légale. Il ^e contint pendant quatorze jours. Tant qu’on ne touchait pas à l’armée, il patientait ; mais lorsqu'il apprit qu’on se disposait à infester les régiments d’une pétition suspecte et tumultueuse, il fit explosion. Il sortit, un matin, de White-Hall avec douze gardes et son neveu Henri Cromwell, du même nom que son second fils. Il monta dans une voiture très-simple à deux chevaux et courut à Westminster. Il pénétra vivement dans la chambre des lords et causa un moment avec Fleetwood qui le suppliait de se modérer; mais sans plus de retard, il manda les députés des communes, et, les regardant en face, il les apostropha en homme qui a pris son parti. Sa démarche était comme une stratégie, et son discours comme une de ces charges qu'il exécuta d’un élan imprévu à Worcester et dans toutes ses grandes journées militaires.
368 HISTOIRE d’oLFVTER CROMWELL
- Messieurs, dit-il, ce n’est pas moi qui ai rien usurpé, c’est vous qui m’avez fait ce que je suis. Le ciel et la terre m’en sont témoins. Croyez-vous que je n’aurais pas mieux aimé garder mon troupeau de brebis à la lisière de ma forêt? Mais puisque, sur votre demande, j’avais accepté le protectorat, je devais compter sur votre appui. Cependant vous soulevez des troubles dans la nation et dans l’armée. Et à quel moment? alors que les cavaliers et les niveleurs se donnent la main, alors que les papistes se remuent, alors que Charles Stuart médite une descente sur nos cotes. Si Dieu m’aide, je préserverai ce pays de l’anarchie et de la conquête. Que peut-il résulter de vos séances, sinon le désordre, la rébellion? Puisque vous n’avez pas permis que je fisse mon devoir avec vous, je le ferai sans vous. Je pense qu’il est grandement temps de vous dissoudre et je dissous ce parlement. Que Dieu soit juge entre vous et moi ! — Amen, »* répondirent Haslerigh et d’autres membres de l’opposition. Cromwell ne punit pas individuellement cette indignation des patriotes. Il n’imita pas les colères royales et puériles contre les parlements. Cette fois encore il avait agi en grand et il triomphait.
C’était le quatrième parlement qu’il chassait. Ainsi, en moins de vingt ans de distance, Cromwell, le représentant de la révolution, ne pouvait pas plus gouverner avec les parlements, que Charles le représentant de la contre-révolution ! Toute la différence est dans l’habileté des hommes. Cromwell est plus fort et calcule mieux ses coups ; et puis on le supporte mieux qu’un roi perpétuel, ce dictateur passager. Mais le fait formidable des parlements incompatibles subsiste. Et cependant ce sont les parlements qui resteront ! Charles est mort de la hache, Cromwell mourra d'une fièvre : les parlements seuls ne mourront pas. Ils sont aussi indestructibles que le peuple anglais. Ils sont la tradition et ils sont le droit. Ils vivront donc et ils mériteront de vivre, malgré des interruptions, des transitions, des attentats ; ils vivront et ils mériteront de vivre tant qu’il y aura un cœur anglais pour les désirer, une éloquence anglaise pour les réclamer, un courage anglais pour les imposer et pour les défendre.