LIVRE DIXIÈME
Toutefois, il y a de rapides dictatures nécessaires, et la dictature de Cromwell était peut-être de celles-là. Car tout en faussant la révolution, il la personnifiait.
Il avait, en dispersant son quatrième parlement, la conviction d’être providentiel. Il remplit la cité et la république de son nom et de ses bonnes intentions. Il fit peur aux citoyens qui avaient encore besoin de lui. Il s’entoura des magistrats municipaux et maintint l’ordre de la rue. Il destitua beaucoup d’officiers ; il épura jusqu’à son propre régiment pour résister à Charles II. Le colonel Hacker lui-même, le gardien de Charles I®’^ avant l’échafaud, fut atteint. « Moi, s’écria-t-il (111, 166, Journal de Burton), moi qui l’avais servi quatorze ans, moi qui avais commandé un, régiment sept années sans jugement ni accusation, il m’a rejeté d’un souffle de ses narines î »»
A cette heure difficile de son histoire, Cromwell est magnifique de génie et de volonté. C’est le plus glorieux des coupables. Il a grandi et sauvé l’Angleterre. Il empêche l’avénement des démagogues et la restauration des Stuarts. Il combat la superstition méridionale, la superstition italienne et espagnole. 11 abrite le protestantisme du monde, et laisse à la philosophie de l’avenir son horizon de liberté, de tolérance. Il venge toute injure faite au nom anglais dans la personne du moindre trafiquant, et ce nom est aussi respecté, sous Cromwell, jusqu’aux extrémités de l’univers, que dans l’antiquité le nom romain. Il poursuit à outrance ses ennemis les Espagnols, •et ses amis les Français, il les détache de Charles II, il les •constitue en bienveillance avec les protestants et avec les Vau- •dois. Il leur dépêche des auxiliaires, mais à quel prix? au prix de Dunkerque. Nous enlevons Dunkerque à l’Espagnol et ce sera pour Cromwell. Dès le 13 août 1657, il écrivit à Lockart, son ambassadeur : - Nous entendons que Dunkerque soit votre but — et non Gravelines, et nous souhaitons beaucoup mieux Dunkerque, — l’une des deux néanmoins plutôt que rien.
« Réellement, monsieur, prenez dans cette affaire de la hardiesse et de la liberté avec les Français.
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Et non-seulement il convoite Dunkerque, il l’aura; il va plus loin, il convoite aussi Gibraltar. Tl écrit à l’un de ses amiraux : « Ne serait-il pas opportun d’attaquer la ville et le château de Gibraltar? Ne pourrions-nous pas nous en emparer et les conserver? ” Quelle prévoyance ! Quarante -six ans plus tard, la Grande-Bretagne accomplira cette visée du lord protecteur. Il n’avait pas seulement illustré la marine par Blake, il ne l’avait pas seulement recréée, cette marine, par ses règlements et par ses budgets, non content d’en être le bienfaiteur, il en était le législateur et le prophète. C’est que personne ne savait mieux que Cromwell combien l’Angleterre était appelée à multiplier ses forteresses et ses garnisons navales, afin d’ètre partout présente dans toutes les mers, soit pour porter de prompts secours, soit pour inspirer une sécurité permanente à ses colonies, à ses comptoirs, à son industrie et à son commerce.
Voilà quel était Cromwell lorsqu’il expulsa le parlement (4 février 1658). Il avait tort constitutionnellement; il se peut que politiquement il eût raison. La double conspiration des cavaliers et des niveleurs allait éclater. L’armée et le peuple chancelaient. Il raffermit tout par sa décision. Ni la houlette ni le sceptre n’auraient suffi; Cromwell serra la poignée de son épée, et cette épée de Worcester qu’il avait tirée du fourreau éblouit de ses éclairs peuple, année, Europe.
Arrêtons-nous un instant, afin de mieux connaître cet homme extraordinaire, cet Olivier Cromwell qui allait traverser d’autres périls que la sédition de son parlement : je veux parler de la dernière conspiration royaliste qui l’enveloppa.
C’est vraiment une grande date pour Cromwell que cette année suprême de 1658! Il vient de dissoudre le parlement, de rallier les masses; il veille aux intérêts et à la gloire de l’Angleterre sur toute l’étendue de la mappemonde. Il a cinquanteneuf ans, et je ne sais quelle lueur mélancolique éclaire cette colossale figure, l’une des plus prodigieuses des annales du genre humain. Ce grand homme est doué d’une vigueur aussi forte que celle de la jeunesse, quoique plus tranquille. Tout n’est pas h}^pocrisie en lui et fout n’est pas bonne foi. Je l’ai déjà dit, n s’est arrangé avec le ciel. Il sera récompensé dans