LIVRE DIXIÈME
les siècles des siècles, car ce qu'il a conçu pour le Seigneur, c’est par le Seigneur qu’il l’a exécuté. Cromwell est un David insulaire dans une communication intérieure et continue avec Dieu. Seulement il ne fait pas des psaumes ; il fait des discours.
J’ai de lui un portrait rare et expressif, de 1658. Malgré l’ombre du destin qui l’obscurcit déjà, ce portrait conserve une vie puissante. Il a même un sens d’une si merveilleuse profondeur que l’art n’est plus que secondaire. Cette estampe est un monument historique.
Le corps, moyen, paraît robuste , bien qu’un peu affaissé. Cromwell est solide sur ses jambes chaussées de bottes éperonnées. Son cou nerveux porte une tête si énergique dans son ampleur, qu’il s’en échappe une épouvante. C’est une puissante phj^sionoraie anglo-saxonne. Les mâchoires sont massives et les joues sillonnées de plis. La bouche, hardie et pieuse, est plus prête néanmoins au commandement qu’à la prière. Le nez est lourd et coloré. Les yeux, creux, sont préoccupés et roulent une sorte d’effarement, soit de l’infini, soit de la guerre civile. Le front est pensif et sinistre. Les cheveux retombent sur les larges tempes.
Au premier aspect, Cromwell a l’air d’un simple gentilhomme campagnard. En y regardant mieux^ il devient grandiose. Quelle est cette intensité terrible et pathétique de tout le visage? Que signifie-t-elle? Quel problème tourmente cet homme énigmatique? 11 aspire à deux choses peut-être contradictoires. U veut entrer dans le royaume des deux et il veut posséder le royaume de la terre. Voilà ce que veut ce taureau du Lincolnshire, que le quaker Fox appelait un Taureau de Basan, et voilà ce qui est empreint sur sa face avec une arrière -tristesse mâle qui témoigne de son double orage et de la vieillesse qui s’avance.
Loin de s’endormir au milieu des dangers de son pouvoir, il pratiquait l’indulgence. Harrison, qu’il aurait pu frapper de mort comme un conspirateur perpétuel, il se contentait de l’incarcérer à la Tour; la crise passée, il le délivrait. Le marquis d’Ormond étant à Londres pour sonder l’opinion et pour
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
préparer les voies à Charles II, Cromwell se borna à le faire partir. Il dit à lord Broghill : « Un de vos anciens amis est ici. Il loge à Drury-Lane chez un chirurgien papiste. Je ne sais pas seulement qu’il est à Londres, mais pourquoi il y est. Conseillez-lui de s’en aller. ** Le marquis s’évada, et Cromwell n’inquiéta pas la marquise d’Ormond restée en Angleterre : même il lui faisait payer très-exactement une pension de deux mille livres sterling sur les fiefs confisqués de son mari.
I^e lord protecteur était son meilleur ministre de sa police anglaise et européenne. Il avait des espions partout et de toutes les conditions. Le plus célèbre est Willis. C’était un raffiné de corruption, un scélérat de bonne compagnie. Il avait toute l’estime du parti royaliste , à commencer par Charles II et par lord Clarendon. Ce parti, frivole, tapageur, étourdi, instruisait de tout Willis, qui conseillait selon l’inspiration de Cromwell. Willis naturellement était surtout dévoué au lord protecteur qui lui accordait autant de confiance et plus d’argent que Charles II. Ce singulier agent avait fait ses conditions. Il ne nommait pas toujours les conjurés ; il pouvait sauver un ami au besoin, et il ne devait avoir de rapports qu’avec Cromwell ou avec Thurloe. Le lord protecteur n’avait pas chicané. Pour être informé, ce grand politique ménagea môme cette fausse générosité, ce dandysme capricieux, cette épicurienne fatuité d’un mouchard aristocratiqfue.
Cromwell avait été plein de mansuétude avec les niveleurs ; il avait été indulgent aussi avec les royalistes. Il ne les rendit pas prudents par sa modération. Moins ils le craignirent, plus ils osèrent. Les cavaliers le poussèrent à bout. Après le voyage du marquis d’Ormond, les associations pour les Stuarts, loin de se séparer, continuèrent de susciter l’insurrection. L’une d’elles, entre autres, délivrait des commissions militaires et conférait des grades. Elle créait peu à peu une armée qui deviendrait l’armée du roi à son débarquement. Cette association téméraire attira le fils d’un régicide, Stapley, et ne s’en défia pas. Il n’était pas un traître en effet, mais il fut déconcerté, puis confessé par Cromwell, qui avait connu son père et qui lui parla avec bonté. Le lord protecteur obtint de cette