LIVRE ONZIÈME
Situation de Cromwell en Europe, en Angleterre et dans sa famille. — Mort de sa fille lady Claypole. — Maladie de Cromwell. — Sa mort (3 septembre 1658),
Examinons un peu la situation de Cromwell. La France r^randit, la Suède, le Danemark et l'Allemagne le prennent pour arbitre, l’Espagne et l’Italie le craignent. Il a fasciné l’Europe et pacifié les trois nations qu’il gouverne. Le parti niveleur, le parti républicain et le parti royaliste se taisent. Les conspirations sont domptées et paraissent déracinées. Les cultes vivent l’un à côté de l’autre et se tolèrent par l’influence de Cromwell. Il a des chapelains de toutes les sectes et même un théiste parmi eux, Jereraiach White, ce qui explique bien comment le lord protecteur soutint contre la chambre des communes et ne cessa de secourir John Biddle, père des unitaires anglais, lesquels étaient des théistes. L’exemple vient de haut. Ce grand caractère, qui a mis l’ordre dans la rue, est un grand esprit qui voudrait mettre la liberté dans les consciences. Il permet tout comme théologien, — excepté les intrigues des sacristies et les émeutes des carrefours qu’il réprime comme magistrat. Il a donc donné à l’Angleterre la tranquillité au dedans et la gloire au dehors.
Et néanmoins il a deux troubles secrets et profonds. Comment conservera-t-il sa popularité dans l’armée? Par l’argent. Mais comment aura-t-il de l’argent? Par une représentation nationale. La question de l’impôt est la même que celle du
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
parlement, et cette question, suprême pour Charles 1®*“, ne l’est pas moins pour Cromwell. Elle était le plus poignant souci du lord protecteur.
Il avait observé aussi avec déplaisir l’union des presbj^tériens et des cavaliers. Fairfax n’avait-il pas fait son gendre de Buckingham? Le lord protecteur eut sa dernière entrevue avec lord Fairfax, à l’époque où nous sommes (1658), et lui accorda la grâce de Buckingham qu’il allait exiler à Jersey. Cromwell s’inquiétait toujours de V Eikon Basilikèy le livre qui prépara le plus la restauration des Stuarts, en gravant dans les cœurs les tragiques infortunes de cette race superstitieuse et sacrée, malgré ses fautes, avec son auréole de siècles, de haches et de proscriptions. Toutefois, quoiqu’il n’ignoràt pas la sourde et fatale végétation de V Eikon Basilikèy le lord protecteur ne chercha pas à en tarir la sève. Il n’essaya point de couper l’arbre par la racine. Cromwell n’était pas hostile aux idées. Il respectait les œuvres de l’intelligence humaine. Il favorisa les sciences et les lettres. S’il fut sévère pour Cowley et Davenant, deux poètes de la reine douairière, veuve de Charles F*’, il aimait Milton et Waller; il comblait de dons les universités, et singulièrement celles de Cambridge, de Durham, de Dublin.
Quand il n’entretenait pas d’affaires Thurloe, ou son conseil, ou les ambassadeurs étrangers, ou ses instruments innombrables de politique, d’administration, de guerre, de diplomatie et de police ; quand il ne discutait pas au milieu de ses chapelains, il se délassait, ainsi que je l’ai dit, dans la famille. L’année 1658 fut l’une de ses années les plus paternelles, les plus domestiques. Il avait rappelé Richard, son fils aîné, du Hampshire où il demeurait au manoir de Hursley. Il s’était séparé avec peine de Henri, son second fils, qu’il avait nommé lord lieutenant d’Irlande, et qui montra dans ce poste difficile autant d’application que d’habileté. Il s’entoura de plus en plus de ses quatre filles, qui égayaient le vide laissé par sa mère morte à quatre-vingt-quatorze ans et qui réjouissaient sa femme, la bonne Élisabeth Bourchier.
L’aînée, lady Bridget, était fort républicaine, et puritaine