LIVRE ONZIÈME
comme Ireton et Fleetwood qu’elle épousa successivement. La fille qu’elle avait eue d’Ireton et qui fut mistriss Bendysh, cette enfant spirituelle tantôt turbulente et tantôt pensive, reverdissait la vieillesse de Cromwell. Mais celle qu’il préférait à tous et à toutes, même à sa mère, même à miss Ireton, était sa fille Élisabeth, lady Claypole. Elle avait, en 1658, une maladie interne fort douloureuse, redoublée par la perte d’un enfant qu’elle adorait. On a beaucoup dit, sur la foi des cavaliers, qu’elle exhortait son père à rendre la couronne aux Stuarts; on a répété qu'elle lui r^eprochait le régicide, et que, dans des accès fréquents, elle lui prophétisait la vengeance. Nul témoignage de quelque valeur ne confirme ces calomnies. Qui avait entendu le père et la fille dans l’intimité? Y a-t-il une indiscrétion un peu imposante de cette intimité orageuse ? Aucune. Toutes les révélations par les lettres, tous les documents authentiques prouvent la tendresse mutuelle entre le père et la fille. Il y avait môme dans leurs conversations une onction de théologie mystique dont le lord protecteur était heureux, et qui' consolait lady Claypole dans ses souffrances. •« Elle cherche, disait Cromwell; après ceux qui trouvent, c’est elle qui a la meilleure part. «
A cette heure de sa vie, lady Claypole, qui n’eut, je l’ai démontré, ni amour pour le docteur Hewet, ni impatience dénaturée contre son père, le consultait, au contraire, sur Dieu et sur l’immortalité. Elle était au bord de l’éternité et elle la sondait timidement. Elle inclinait vers les épiscopaux. Cromwell ne la contraignit pas sur le culte. Il croyait que le meilleur est celui qui germe, qui naît en nous, celui que nous créons, que nous fécondons, celui qui étant plus nôtre est plus vif en nous et nous est plus cher. Le lord protecteur donc, sans attaquer le culte de lady Claypole, inondait le cœur de sa fille de sévères délices en lui ouvrant des perspectives d’immortalité. Il lui - prêchait le Christ et il dut lui promettre qu’elle reverrait son enfant et son père dans une existence future. Si l’on ne sait pas les paroles textuelles de cet homme biblique, on sait qu’elles furent non moins suaves que celles d’une mère, car lady Claypole en vivait. La maladie cependant.
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
malgré les médecins, malgré les prêtres, malgré Cromwell lui-mème, empirait de crise en crise. Le lord protecteur souffrait de ces crises de lady Cla}T)ole plus que de tout; il souffrait aussi de l’exaltation de lady Fleetwood, de l’apathie de Richard, du bon sens un peu étroit de sa femme; il souffrait de l’orgueil de lady Marie, sa troisième fille, qui avait épousé lord Falconbridge, et des vanités de lady Francis, qui s’était alliée à la haute aristocratie par son union avec Robert Rich, petit-fils du comte de Warwick; Cromwell souffrait des afflictions et des défauts de tous les siens, mais il jouissait encore plus de leurs qualités et de leur dévouement.
Telle était la situation de Cromwell dans le monde, dans sa patrie et dans sa famille en 1658. Son immense prestige s’accroissait toujours. Au milieu de tant de bruit de complots, pas un n’avait reçu un commencement d’exécution sur sa personne. Aussi sa sécurité était plus grande que ne le racontent des écrivains crédules d’après des anecdotes satiriques. Qu’il portât des armes sur lui, selon la coutume des guerres civiles, cela est certain ; mais qu’il ne couchât pas deux nuits de suite dans la même chambre, qu’il redoutât ses amis et ses gendres, qu’il se privât de sortir, qu’il variât et mêlât sans cesse les heures et les routes de ses promenades, qu’il tremblât dans ses palais comme la feuille sur les arbres de ses parcs, ce sont là des fables que de frivoles cavaliers inventèrent dans les orgies de tavernes et que de graves historiens ont répétées dans leurs récits. Après avoir prouvé le néant de l’amour attribué mensongèrement à lady Claypole pour le docteur Hewet, l’invraisemblance et môme l’impossibilité des reproches de régicide adressés par une fille si tendre et si respectueuse à un père si bon et si grand, je n’aurai pas beaucoup de difficulté à dissiper les tressaillements de femme nerveuse imputés à ce terrible soldat, dont le danger, depuis trente ans, était l’habitude et la fête. Vraiment, pour s’être copiés les uns les autres, les annalistes les plus distingués, du reste, ont fait de Cromwell, ce héros d’histoire, un héros de roman et de mélodrame. Restituons-le à la lumière des sources, des événements et de la nature. Puisque, parmi les meurtres médités, nul ne fut tenté