LIVRE DOUZIÈME
recueillit son véritable salaire, le mépris. Ce n’est pas le plus odieux, mais le plus vil des hommes. C’était un laquais en uniforme de général. Il mentit toujours sans pudeur. Charles II, qui lui devait tout, ne pouvait rien lui refuser. Monk s’était vendu très-cher. Il fut fait membre du conseil privé, chevalier de la Jarretière et duc d’Albermale. C'était plus qu’il ne valait; mais il était le maître de la situation. 11 avait naturellement des prétentions exagérées qui devenaient fabuleuses par l’ascendant de sa femme, insatiable d’or et de rapines. Ce scélérat de bassesse, dont la conscience était nulle et qui ne craignait pas Dieu, avait peur de sa femme. Sa cupidité y gagna.
Après avoir tout trompé, Monk avait tout pris sous sa sauvegarde. Il s’était engagé par mille protestations avec les patriotes. Il avait juré à Ludlovv et aux amis de Ludlow que pas un cheveu ne tomberait d’une tête de réiricide. Mais le bonheur
d’un serment pour Monk, ce n’était pas seulement que ce serment le tirait d’embarras, c’était surtout le pressentiment qu’il avait de le violer infailliblement tôt ou tard. Il mentait comme on boit.* La fourberie était son ivresse. Il était un escroc en épaulettes, comme Charles II fut un débauché auguste et Jacques II un jésuite laïque sous la couronne.
Aussi i’Anglererre souffrira vingt-huit ans, de 1660 à 1688; elle souffrira dans toutes ses libertés, dans tous ses instincts, avant de se revendiquer elle-même. Elle sera pillée, moquée, outragée, mutilée, et l’on pourra suivre aux traces de son sang qui ruissellera des échafauds les progrès de son affranchissement.
Les régicides furent d’abord recherchés. La parole de Monk fut rétractée impudemment. La clémence de Y£ikôn BasilikK dont on avait fait tant de bruit, était oubliée, et Charles II accomplit à coups de hache par le bourreau, ou bien à coups de mousquetons par des, meurtriers gagés le pardon de son père Charles
Cromwell était mort, son fils Richard avait abdiqué, la double influence du long parlement et de l’armée s’était changée en une double impuissance. ^lonk avait pu escamoter l’Angleterre au profit des Stuarts.
SC
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
Leurs partisans accoururent. Charles II, qui était le plus ingrat des princes, en éloigna beaucoup. Il en accueillit un •très-petit nombre. Il se souvint cependant par exception de -quelques-uns de ses libérateurs de 1051, après la bataille de Worcester. Cinq des frères Penderell (l’un d’eux était mort) vinrent saluer le roi à White-Hall. Charles les reçut en ami {15 juin 1060) et les récompensa en roi. Ils s’en retournèrent heureux , après avoir contemplé sous le manteau roj^al à Londres celui qu’ils avaient si bien déguisé en bûcheron et -dérobé sous les ombres du bois de Boscobel. Charles fit assigner par les deux chambres à mistriss Lane, qui l’avait conduit •cliez mistriss Norton à travers les hasards de la guerre civile, la somme de mille livres sterling, à laquelle il ajouta d’autres présents. Par allusion au chêne royal où ils s’étaient cachés ensemble, le monarque conféra aussi au major Careless pour armoiries un chêne surmonté de trois diadèmes, et pour cimier une couronne des feuilles de cet arbre avec une épée et un sceptre en sautoir.
S'il se rappelait un petit nombre de ses serviteurs, il n'oubliait aucun de ses ennemis. Il lança contre les régicides sa police acharnée. Elle arrêta le major général Harrison, John •Carew, le grand juge Cook, Hugh Peters, Thomas Scott, Grégoire Clément, le colonel Adrien Scroop, le colonel John Jones, le colonel Francis Hacker et le colonel Daniel Axtell. Ces dix furent aussitôt destinés k servir d’hécatombe aux haines de la nouvelle cour, non moins cruelle que voluptueuse. Des jurés furent choisis; des commissaires, parmi lesquels on regrette de trouver Denzil Hollis et le comte de Manchester, furent nommés. Orlando Bridgeman, un ancien espion de Cromwell, poursuivit les prévenus. Il essaya de démontrer qu’ils avaient mérité l’échafaud pour avoir exercé un mandat criminel, au nom d’un parlement et d’un peuple qui n’avaient nul pouvoir coërcitif sur un roi d’Angleterre. ,
Toutes les atrocités furent commises contre les accusés. On 4es interrompait, on les raillait, on les insultait en face. Eux, sans se déconcerter, répondaient avec un calme imperturbable qui exaspérait les juges dans leur salle lugubre d’Old-Bailey.