LI\TIE DOUZIÈME
Ces vaillants régicides, constitués en tribunal par le long parlement, croyaient avoir rendu devant Dieu une sentence aussi juste qu’elle était légale devant les hommes. Hors des dix, c’était la même conviction. Le colonel Hutchinson ne cessa de dire : - Moi et mes collègues, nous avons fait notre devoir, et je ne m’en suis jamais repenti. »» Le colonel Ludlow dira aussi dans sa maison de Vevey : « C’est bien à messieurs de Berne, et aussi équitables que généreux, de protéger comme ils le font les régicides anglais dont j’ai l’honneur d’être. >»
Lorsqu’au mois d’octobre 1660 Harrison parut dans la salle d’Old-Bailey, tout le monde fut frappé de la dignité douce du captif. Il dit qu’il avait été juge par l’autorité du parlement et qu’il avait condamné avec l’approbation du Seigneur un roi qui avait déclaré la guerre à son peuple et fait couler le sang. Ni les colères, ni les menaces, ni les outrages ne troublèrent le major général Harrison. Il était tranquille et même souriant, comme autrefois sur les champs de bataille. Après avoir entendu son arrêt, il dit d’un accent pénétré : ** Béni soit le nom du Seigneur ! » Sa poitrine était pleine de mots admirables. Ils tombaient de ses lèvres avec simplicité ou avec sublimité. Ses gardes s’avançant pour lui mettre les fers aux pieds : « Soyez les bienvenus, s’écria-t-il; que sont mes souffrances auprès de celles dont le Christ fut victime pour moi? — Nous devons, disait-il, accepter docilement de notre Père la tâche difficile comme la tâche aisée. Il murmurait tout bas : ** Mon Dieu suffit à tout. — Quelle grâce, reprenait-il plus haut, le Seigneur m’accorde de m’employer à cette épreuve d’opprobre où je suis ! »»
Sur le point de quitter le vestibule de la prison pour le supplice, une femme l'abordant, lui dit : “ Je loue le Dieu <les armées de ce qu’il vous accorde la force de rendre ainsi témoinage. ♦» Les gardes repoussant cette femme, Harrison dit : “ Ménage/-la. car ses intentions sont bonnes et elle parle la langue des Écritures. *» Passant devant des bandits incarcérés pour crimes, il les exhorta, se laissa lier, monta sur le traîneau fatal qui traversa lentement la foule. Harrison priait et s’écriait par intervalles : « Je vais donc mourir pour la bonne
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
\ieille causel Quelqu’un, haussant les épaules et poussant un éclat de rire, répondit de la rue : « La bonne \ieille cause! Ah ! tu fais bien d’en parler. Où est-elle maintenant? — Là, reprit pieusement Harrison en mettant la main sur son cœur, et tout mon sang va couler pour elle. »» Parvenu à la potence, un domestique fidèle, aussi fervent que son maître, lui dit : « Monsieur, je vois dans le ciel une couronne préparée pour vous. — Je la vois aussi, •» repartit Harrison. Il serra contre sa poitrine ce serviteur tout en larmes , se dégagea de cette étreinte, atteignit l'échafaud, et là, sans lenteur, sans impatience, il continua un dialogue intérieur avec Dieu. Il fit un discours au peuple, un signe d’affection à son domestique, ôta son habit militaire et s’abandonna au bourreau. Chose horrible ! il n’était pas encore expiré lorsqu’on lui ouvrit le ventre. Par ce raffinement de cruauté il sentit l’arrachement de ses entrailles, et il put voir l’exécuteur les jeter au feu toutes sanglantes. {State
trials, t. V.)
M. John Carew, un gentilhomme de Cornouailles, ne se rétracta pas plus que Harrison, son ami. 11 fut interrompu aussi au tribunal, empêché dans sa défense, traité en tout avec une brutale colère. C’était, disaient les partisans de la restauration, un de ces opiniâtres qui ne reconnaissaient d'autre roi que Jésus. Il mourut avec intrépidité, plein de cette doulile foi : que la république renaîtrait en Angleterre et que son âme à lui ressusciterait au ciel. Il fut exécuté à Charing-Cross, le 15 novembre KiGO, deux jours après le major général Harrison.
John Cook, grand juge d’Irlande, l’ancien procureur général dans le procès fie Charles P'*, et Ilugh Peters, ministre de l’Evangile, furent placés sur deux traîneaux. Ils furent ainsi conduits le même jour au même supplice. On avait fixé sur le traîneau de John Cook, afin de l'épouvanter sans doute, la tête de Harrison; Cook en fut plutôt consolé. « Puissé-je, dit-il, retrouver bientôt ce juste à la droite du Seigneur! *»
Le IG octobre 16G0; M. Thomas Scott, un gentilhomme trèslittéraire, et M. Grégoire Clément, un spéculateur de Londres qui fit une immense fortune dans son commerce avec l'Espagne, avaient été dirigés sur un seul traîneau à Charing-Cross. Scott