LIVRE DOUZIÈME
eut de grandes tristesses dans sa prison, mais il les surmonta toutes et affermit son courage jusqu’à écouter stoïquement la fin tragique de Harrison. « La chair et le sang frémissent en moi, dit-il, mais mon àme n’est pas troublée. » Il fut digne de ses plus héroïques amis, et il n’abaissa point son drapeau. M. Grégoire Clément, qui s’était laissé entraîner par sa famille à « plaider coupable *• pour toucher ses juges, ne se pardonnait point cette faiblesse. Ce scrupule d’honneur, qu’il éprouvait amèrement, rehaussait sa défaillance d’un moment et l’effaça.
Le colonel Adrien Scroop et le colonel John Jones, illustres par leur brillante valeur, tous deux d’une naissance distinguée, de belles manières, d’un caractère chevaleresque, touchèrent les cœurs par la sérénité de leurs derniers instants. Ils furent joints l’un à l’autre sur le traîneau de M. Thomas Scott et de M. Grégoire Clément. En attendant que ce traîneau revînt de Charing-Cross, afin de les y mener à leur tour, ces deux héros en cheveux blancs ne trahirent aucune impatience. Scroop, qui était fatigué, dormit paisiblement, et Jones médita sa Bible. Lorsque le traîneau roula jusqu’à la grille de la prison pour cette nouvelle fournée, on fut obligé de réveiller les captifs, l’un de son sommeil, l’autre de sa lecture.
Daniel Axtell et Francis Hacker, deux autres colonels de l’armée, avaient été très-durs, Axtell surtout, pour Charles I®L Hommes de révolution, ils portèrent à Charing-Cross leur indifférence habituelle du danger. L’échafaud fut leur dernier champ de bataille, un champ de bataille de guerre civile. Ils s'embrassèrent en amis avant de mourir en braves et en citoyens. [State trials y t. V.)
Outre les Dix, des régicides, comme Henri Martyn, ne furent pas exécutés, mais détenus toute leur vie. D’autres furent livrés par les pays étrangers, comme M. Miles Corbet, le colonel John Barkstead et le colonel Okey, lesquels tombèrent fièrement tous trois dans cet abattoir de la Tour de Londres. D’odieux qu’ils étaient pour la plupart, ces régicides implacables, la restauration les rendit intéressants par sa férocité.
Elle leur adjoignit un homme qui n’était pas des leurs, et l’un des plus grands esprits de la révolution anglaise. Ce fut
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
Henri Vane. Il comptait parmi les meilleurs gentilshommes du comté de Durham. Son adolescence avait été orageuse. Sa jeunesse et son âge mûr rachetèrent de courtes passions par l’austérité, les labeurs et les dévouements. Vane avait parcouru l’Amérique et le continent européen. Il avait séjourné à Genève et s’v était adonné à une sorte de théologie philosophique. Ce qui m’intéresse profondément dans ce républicain, aussi incorruptible à Cromwell qu’à Charles et à Charles II, c’est qu'il .ht de la tolérance un dogme. Il ne fut d’aucune secte. Il jugeait de haut, quoique sans orgueil, toutes les sectes. Plus transcendant et plus large qu’elles, aucune ne le contentait. Il espérait et il appelait la vérité sans voiles. Lui et ses disciples étaient connus sous le plus beau des noms, sous le nom de chercheurs. N'est-il pas, ce nom, celui de l’élite intellectuelle de tous les siècles? Et pour mériter de trouver dans une existence future, ne devons-nous pas chercher sans cesse ici -bas ? Chercher et chercher toujours au delà du nuage obscur ou du nuage sanglant, au delà de la superstition ou du fanatisme, chei’cher, à travers une inquiétude divine, n’est-ce pas notre meilleure destinée sur cette terre? Henri Vane cherchait avec ardeur, avec persévérance. Il plaçait la souveraineté dans le parlement, la religion dans la conscience, le bonheur dans le .sacrifice. La restauration ne pouvait l’épargner.
Il s’était réfugié, au retour de Charles II, dans sa maison de Hanipstead. Il y vivait fort solitaire. C’est là qu'on l'arrêta, lui si paisible, sous l’accusation banale de complot. Son installation à la Tour fut une double infamie. Car ce noble Henri Vane, qu’on poussait vers l’échafaud, il était innocent, et nonseulement il n’avait point participé au régicide, mais il l'avait combattu.
Vane était une très-haute intelligence. Il avait toujours eu de la circonspection dans ses hardiesses. Il proportionnait son courage aux difficultés, sans le prodiguer au delà. Il savait se ménager pour sa cause. Il avait voulu la servir en patriote, en orateur, en publiciste, en politique, se réservant de la servir en héros, et, au besoin, en martyr. Il eut toutes ces bonnes fortunes, même la dernière.
LIYRE DOT'ZIÈME
La Tour de Londres fat pour lui une citadelle de gloire efc un piédestal. Tandis que le général Lambert se flétrissait et se sauvait par des concessions lâches, lui Vane s’immortalisait et se perdait par des obstinations généreuses. Il demeura libre penseur avec une teinte biblique et républicain opiniâtre. 11 c’avait plus qu’un but, celui de rendre témoignage aux principes en s’immolant. Il fut intrépide devant ses juges. Il ne désavoua rien. Son caractère grandit près du dernier supplice comme l’ombre vers le soir.
En 1G60, sur une pétition du parlement pour sir Henri Vane,. le roi avait déclaré que, le prévenu n’étant pas régicide, grâce lui serait faite de la vie, même s’il était condamné. Vane rappela cet engagement de Charles IL II lui fut répondu que leroi ne pouvait pardonner au pécheur impénitent. Charles II était plus irrité encore que son chancelier de la fermeté de Vane. Il existe de cette époque une lettre royale dont j’ai vu: l’original et qui est fort curieuse. Charles II s’adresse à Clarendon et lui écrit ; “ Il m’a été rendu compte de la défense desir Henri Vane, hier au tribunal. Si l’on ne m’a pas trompé, il a eu l’insolence de justifier tout ce qui a été fait, ne reconnaissant en Angleterre de pouvoir suprême que le parlement, et soutenant d’autres choses pareilles. On vous aura aussi rapporté la séance. Si Vane a donné quelque nouveau motif de le pendre, c’est bien certainement un homme trop dangereux à laisser vivre, pour peu que nous puissions nous en défaire honnêtement. Pensez-y... « Placé entre une abdication de sa conscience et la mort, sir Henri Vane ne balança pas; c’est la mort qu’il choisit.
Il dédaigna, soit de rétracter le passé, soit même d’avoir recours à la clémence royale. *« Charles Stuart, dit-il, a promis au parlement de m’épargner; c’est assez. S’il ne tient pas à son honneur, moi je ne tiens pas à ma vie; qu’il la prenne. «
Sir Henri Vane n’eut pas un abattement ni un trouble. Il sc' fortifia sans effort dans la méditation et dans la prière. Lematin de son exécution, il dit à un ami : «* Ne t’afflige pas. Je vais dans un monde meilleur. Dieu, qui a dit à Moïse d’aller sur le sommet du mont Pisgah et de mourir, m’a dit à moi
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d’aller sur le sommet de Tower-Hill et de mourir. J’obéis. »
La douceur d’être accompagné sur l’échafaud par ses domestiques fut accordée, puis retirée à Vane. Il ne se plaignit pasV Son calme était si parfait, que le shériff s’étant présenté à l’heure fixée pour le supplice, sir Henri Vane se leva et dit froidement : - Je suis prêt. — Il me faut encore une demiheure, répondit le magistrat. — C’est votre affaire, repartit Vane, et il se rassit paisiblement. »» Il attendit sans aucune impatience; puis, au signal du shériff, il monta sur un traîneau qui le porta lentement à Tower-Hill. Il salua sur sa route les spectateurs qui Taccueillaient et qui lui criaient : « Le Seigneur soit avec vous ! »» Parvenu sur l’échafaud, il commença une harangue qu’il ne put acliever. Le gouverneur de la Tour, sir John Robinson, insulta Vane, et le traita d'imposteur lorsqu’il aborda les illégalités de son jugement. Le shériff vint au secours du gouverneur, en étouffant cinq ou six fois à propos la voix sainte du martyr par le son métallique des trompettes et par le sourd battement des tambours (juin 1662).
Un témoin indigné écrivait en Suisse à Ludlow ; « Sir Henri Vane s’est honoré à jamais en soutenant jusqu’à la fin les libertés mourantes de son pays. Il est clair que tous ceux qui semblaient avoir part au bénéfice de l’amnistie seront punis en sa personne, et cela parce qu’il a entrepris de justifier sa conduite en se fondant sur l’autorité du grand parlement. »» Pour sir Henri Vane, cette autorité était la première, et il ne craignit pas de lui subordonner l’autorité royale. Il paya son audace de sa vie. Mais ses bourreaux furent déçus, malgré leur triomphe. Car le sang de Vane cria mieux vers le ciel que n’eussent fait même ses éloquentes lèvres sans les roulements de caisse et les bruits de clairons de la tyrannie.
Dans tous ses portraits, Vane a la figure lumineuse. Ses yeux regardent au loin, sa bouche sourit légèrement. Les joues palpitent à la surface. Les tempes battent. Rien n’étonne cette physionomie patiente avec sérénité, intrépide avec douceur. Elle exprime dans l’éclat d’une fièvre intérieure riiarmonie ardente du génie et fie l’àme. Au delà de ce visage expressif, on ne sait ce qui brûle le plus de la vertu ou de l’intelligence,