LIVRE DOUZIÈME
reuse sollicitude. En 1650, Milton avait usé de son influence auprès de Cromwell pour délivrer Davenant de prison ; en 1660, Davenant employa toutes ses séductions à la cour de Charles II pour rendre la liberté à Milton. Il eut le bonheur de réussir. Ce Davenant était un charmant aventurier, adonné au vin, aux vers et à Tamour. Il avait été page de la duchesse de Richmond, et il se fît catholique pour plaire à la reine Henriette, la femme de Charles I®^ On assurait, et il ne s’en défendait pas, que Shakespeare était son père. Il était né de la belle hôtesse d’Oxford, qui recevait .sous son toit la plus haute noblesse d’Angleterre. Shakespeare s’y arrêtait aussi lorsqu’il allait de Londres à Stratford. Ce fut dans un ces séjours a Oxford qu’il eut Davenant de l’hôtesse très-renommée qui résistait à plus d’un lord et qui céda au grand William. Cette tradition et cette généalogie, nous en convenons, sont incertaines. On voudrait qu’elles fussent vraies; on voudrait que Milton eût sauvé le fils de Shakespeare, et que le fils de Shakespeare eût sauvé Milton, afin qu’une communication affectueuse et en quelque sorte personnelle eût rattaché l’un à l’autre d’une rive de l’éternité à une rive du temps les deux plus merveilleux poètes des Trois-Royaumes.
Sa liberté recouvrée, Milton se cacha dans un faubourg de Londres. Les cruautés de la restauration sévissaient, et sans ses mâles prudences, le secrétaire (le Cromwell n’aurait pas été épargné, quoiqu^'il fût seulement un régicide de plume, non de hache. C’est dans la douleur du citoyen et dans l’extase du poëte qu’il continua le Paradis perdît, commencé un peu avant la mort du protecteur et fini en 16G5.
Un bonheur et une habileté de Milton, c’est le sujet de son poème. Notre destinée à tous s’y relie à nos premiers pères d’une façon admirable. C’est notre sort, notre avenir (qu’ils décident , et nous nous intéressons autant à nous qu’à euxmèmes. Et puis ce n’est pas le poëme d’un peuple comme V Iliade et Xlvnèide, c’est le poëme de tous les peuples, le poëme du genre humain.
Satan, l’Ulysse do l’Enfer, mais un Ulysse hautain, jette
412 HISTOIRE d’olivier CROMWELL
beaucoup de pathétique sur le drame entre Adam et Ève dans les magnificences de l’Éden.
Adam et Êve s’éveillent dans le jardin des fécondes délices, se reposent sur des mousses et marchent sur des herbes que nul pied n'a encore foulées. Ce jardin devient le champ de bataille de l’enfer et du ciel. Satan et les démons. Dieu et les
anges se disputent le couple primitif. Eve succombe et donne raison à Satan. Adam, qui a été faible, et Eve, qui a été coupable, sont conduits par l’archange saint Michel hors du jardin. Avant de partir vers le sombre inconnu, ils se retournent et voient l’épée de feu de l’Éternel qui leur interdit le retour. Ils sont consolés par les visions. L’étoile des rois mages et des bergers brille, et le berceau de la Rédemption apparaît à l'horizon lointain. Le doux Messie est le dénoùment futur du poëme , et répand une lueur d’espérance sur la détresse d’Adam et d’Eve lorsqu’ils franchissent, tout enveloppés de hasards et d’angoisses, le seuil d’un monde nouveau.
Le Satan de Milton, plus fier que le Prométhée d’E.schyle, est une création incomparable ; elle est, de plus, une création nationale. Car Satan, c’est le plus splendide des vices, c’est l’orgueil; et ce vice grandiose est le nom même de l’Angleterre. La révolte de ce superbe et des démons contre Dieu, l’univers déchu par la séduction de la femme séduite elle-même et par l’entraînement de .rhomme, l’intercession du fils de l'Eternel auprès de son père, et le monde racheté par le Christ après avoir été perdu par Satan : voilà certes un beau sujet d’épopée ; et, pour comble de gloire, l’exécution égale la conception de ce plan prodigieux.
Les vers de Milton sont électriques. Une àme sort des signes alphabétiques dès qu’il les emploie, et ses rhythmes sont si véritablement divins, que chacune de ces notes musicales recèle une vertu. Ce style a toute l’intensité du génie saxon, et en même temps, la grâce, la simplicité, l’harmonie, le parfum du génie antique. Si la perfection du style fut atteinte dans l'tle révolutionnaire des puritains, ce fut par le secrétaire de Cromwell, qui était bien plus le secrétaire des muses. Jamais Dieu ne trouva un plus grand métaphysicien, ni Satan un plus grand