‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 193 sur 217 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

artiste pour les révéler: jamais Eden, avec les transports du premier amour, ne fut peint d’une telle main de maître. Et pourtant ce ne furent ni Dieu, ni Satan ni les anges de l’enfer et du ciel qui inspirèrent le mieux Milton, ce fut la femme ! Pour lui façonner une demeure, il fut d’abord le plus grand paysagiste du matin du monde, puis il la créa elle-même dans le mystère, la montrant et la dérobant à demi à travers une

vapeur d’idéal. Cette Eve de Milton défie tous les songes des poètes. Baignée dans le crépuscule et dans les rosées qui précèdent l’aurore, elle est la plus chaste comme la plus belle de toutes les femmes voilées de pudeur.

Le type d’Eve pour Milton fut la femme anglaise. Il avait été marié trois fois. Sa première femme, Marie Powell, lui donna trois filles qui grandirent comme trois grâces sévères autour du poète, du patriote et du pamphlétaire intrépide. La seconde femme de Milton, Catherine Woodcock de Hackney, n’eut pas d’enfants. La troisième , Elisabeth Menshlal , fut une autre mère pour les filles de Marie Powell, qu’elle aidait dans leurs soins assidus auprès du vieillard aveugle. Ces quatre femmes, encouragées, soutenues par le jeune quaker Elwood, le meilleur ami de Milton, se succédaient, soit pour lire au poète tantôt V Iliade, tantôt l'Odyssée, soit pour écrire sous sa dictée cet autre poème digne d’Homère : le Paradis perdu.

Ce fut au milieu de ces douceurs de la famille que Milton expira (novembre 1074), à Tune des extrémités de Londres, dans une maison modeste dont les fleurs couvraient l’indigence.

Il mourut stoïquement, en républicain persévérant. Il n’exprima nul remords ni de ses opinions, ni de sa justification du régicide. C’était un homme d’État convaincu. Sa grande âme n’avait eu qu’une erreur, et cette erreur qui n’avait point été une action, quoique peut-être plus désastreuse par sa portée, ne lui pesa point. '

Il n’était pas si oublié qu’on l’a dit. Les courtisans frivoles du débauché et vil Charles II, ces fats amusés par Waller, par Uochester et Cowley, raillaient Milton, et lui, qui avait une concentration formidable de passion, il les objurguait de haut en bas comme l’eût fait un prophète.

HISTOIRE d’olivier CROMWELL

« Ce sont des chiens, disait-il, qui ont tous un collier au cou. Mille contre un, ils se décideront peut-être à mordre ; en attendant, ils aboient après le vieux lion et le harcèlent de loin.

** Ils m’accusent d’être pauvre, écrit-il encore : c’est que je n’ai pas estimé la richesse. Ils m’accusent d’être aveugle : c’est que j’ai usé mes yeux au service de la liberté. Ils m’accusent d’être lâche ; et Tépée au côté, en face de mes ennemis, jamais je n’ai craint personne. Ils m’accusent d’être difforme ; et quand j'étais dans l’âge de l’amour, nul ne fut plus beau que moi.

« J’accepte tout ; j 'accepte même ma cécité. Ne serait-elle pas l’ombre de Dieu qui semble me couvrir avant que la lumière m’apparaisse? «

Milton avait commencé avec Charles P** par la haine; il finissait avec Charles II par le dédain. L’amertume de ce sentiment, il est vrai, se noyait dans l’amitié, dans les tendresses du foyer et dans un océan d’inspiration. Milton avait vécu dans les luttes du citoyen ; il exhala son dernier soupir dans des symphonies épiques, et son esprit s’envola sur les ailes des cantiques sacrés qui vibraient de Dieu en lui et de lui en Dieu.

Son poëme du Paradis perdu est aux poèmes antiques ce que V: me est à l’imagination, ce que la Judée et l’Angleterre sont à la Grèce et à Rome, ce qu’est la Bible à Virgile et à Homère. Aussi monumental que la Divine Comédie, le Paradis perdu, égal à X Iliade et à X Odyssée^ est supérieur â la Jérusalem délivrée, car l’épopée du Tasse n’est qu’un jeu ravissant, et celle de Milton est une théogonie, un évangile, une prière. Le protestantisme dépassé, mais par son propre jaillissement, avait eu son poëte dramatique dans Shakespeare, son philosophe dans Bacon, il aura plus tard son poëte lyrique dans B}Ton. En 1065, il avait dans Milton son poëte épique.

Il eut aussi en lui son écrivain politique.

Les grands instincts de l’Angleterre avaient besoin d’être burinés par un tel homme. Ses pamphlets sont des manifestes. On voit mieux la route de la révolution à la clarté des charbons de feu qui brûlaient les lèvres de Milton qu’à la lueur de

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