LIVRE DEUXIÈME
libre. Moins politique, plus religieux, plus éloquent, plus universel que son maître, Vane parlait un peu par la fenêtre de Westminster, et s’occupait du peuple avant de s’occuper du parlement. H était un agitateur plutôt qu’un législateur. Il appartenait, dès lors, à ce groupe des cTiercJieurSj dont Bossuet s’indigne, parce que ces esprits turbulents « dix-sept cents ans après Jésus-Christ, cherchent encore la religion, et n’en ont point d’arrêtée. »* Singulière naïveté du génie qui, s’étant établi dans un certain ordre d’idées, ne permet à personne d’y échapper, comme si la plus éclatante, la plus sainte marque de notre grandeur n’était pas cette éternelle inquiétude de l’esprit humain que rien ne saurait satisfaire de ce qui est borné, et qui, de coups d’ailes en coups d’ailes, s’élève obstinément vers l’infini ! Qu’importe, au contraire, que cet infini soit impossible ici-bas? Quand bien même il ne nous serait donné de ne le trouver que dans un autre monde, qu’avons-nous de mieux à faire que de le chercher dès ce monde? Qui oserait affirmer que devant Dieu cette curiosité du cœur, cette impatience de l’âme, qui entraînait le patriote anglais dans les hasards sublimes de la métaphysique religieuse, ne valaient pas mieux que la sécurité magistrale et la dictature théologique de l’évêque de Meaux?
Vane était donc un chercheur d’idéal à travers les tristes réalités. Ludlow et Hutchinson, deux futurs colonels, montraient déjà deux caractères. C’étaient des novateurs modestes, moitié militaires, moitié bibliques, sérieusement dévoués à l’Angleterre.
Selden jouissait d’une considération immense. Il était le plus grand philologue et le plus grand jurisconsulte des troN royaumes. Ses décisions, qui n’étaient pas toujours équitables cependant, étaient recueillies comme autant d’oracles. Hors de la politique et de la théologie, dans la sphère de la législation pure, il était à lui seul un parlement. Grotius publiait-il en 1634 son Mare Ubenm? Selden en 1635 y répondait par son Mare clansum, où, loin de concéder à son illustre antagoniste la liberté des mers, il revendiquait pour la Grande-Bretagne « un domaine souverain sur les mers d’Écosse et d’Ir-
HISTOIRE D'OLrnER CROM\S*ELL
lande, interdisant à toutes les nations le droit de pêche. »» Or ce domaine souverain était élastique et s'étendait au détriment des autres nations. Charles I**", Cromwell, Guillaume III et jusqu’à George III, des gouvernements si divers, se rattachèrent tous à la doctrine de Selden, leur publiciste international. Dans cette circonstance pourtant, Grotius avait été vaste et généreux comme le droit naturel, tandis que Selden fut égoïste et borné comme le droit anglais. Le prodigieux érudit avait ordinairement des inspirations plus larges. Seulement dans l’action il avait un grave inconvénient. Il hésitait toujours, et le danger, qui ne le rendait pas lâche, le rendait trop prudent et trop silencieux.
M. Édouard Hyde, qui fut depuis lord Clarendon, était plus hardi. On sentait en lui l’homme de loi. Il avait de grandes lumières, mais les nouveautés le blessaient. Il se serait mieux accommodé des abus. Il était avant tout un Anglais et un anglican de la vieille roche. De là une conscience ferme, un peu étroite, qui correspondait parfaitement au goût de Charles 1". M. Hyde se défiait beaucoup de Whitelocke , un législateur très-fin dans son presbytérianisme, et il s'entendait mieux, tout en restant lui-mème, avec sir Kenelra Diirby ou lord Falkland, deux autres de ses collègues. Il aimait, il admirait lord Falkland, et sir Kenelm Digby lui plaisait infiniment.
Bon protestant sous Charles !**■,. bon catholique sous Charles II, sir Kenelm, qui devint comte de Bristol, était d’une instabilité perpétuelle. Il changeait sans scrupule. Il échappait aux rois, aux femmes et à Dieu, toujours supérieur au milieu de ses mobilités. Bien que personne n’eût confiance en lui, il charmait et fascinait tout le monde. D’une grande naissance, d'une belle taille, d une figure noble, d une éloquence spontanée, d’une bravoure brillante, il imposait par l’audace de son humeur autant qu il séduisait par la grâce de son esprit et de ses manières.
D’un berceau aristocratique aussi, lord Falkland était un contraste vivant avec sir Kenelm. Ce noble Falkland était petit dé stature, presque diflTorme de visage. Sa physionomie avait une candeur si simple qu elle provoquait l’ironie. Elle se