‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 28 sur 217 · LIVRE DEL'XIÊME · texte numérisé non relu

LIVRE DEL'XIÊME

l’histoire. Ils s’appelaient John Milton et Algernon Sidney.'

Milton, né en 1608, avait trente-deux ans. Il logeait dans un appartement modeste, tenait école de belles-lettres et donnait des leçons de langues. Il avait voyagé en Italie (1638). 11 annonçait un grand poète et un grand prosateui*. Il avait imprimé le Cornus , une sorte de drame lyrique ; il publiait des pamphlets contre l’épiscopat. Il entassait les mitres et les crosses, les surplis, les aumusses, les reliques, et il les brûlait aux flammes de son génie.

L’originalité du poète et du prosateur venait de l’homme en Milton. Bien qu’il eût vécu à Florence , à Rome et à Naples, bien qu’il eût contracté de nobles amitiés sur cette terre du soleil, l’Anglais et l’hérétique éclataient chez le hardi voyageur. La liberté était sa vraie muse , sa muse religieuse, et la Bible son livre, quoique son idéal fût au delà. Il avait conçu dès lors son Paradis perdic, et il l’avait conçu en puritain, lui qui était plus qu’un puritain. Mais la poésie se nourrit de légendes et de fictions, non moins que de passions et de sentiments. Milton buvait à ces deux sources. Les querelles politiques de l’Angleterre agitaient ce grand esprit, autant que les merveilles de l’Ancien Testament et de la théosophie juive éveillaient son imagination. Il y avait en Milton, dès 1640, un pamphlétaire et un poète épique, un Burke et un Homère, mais un Burke transcendant, mais un Homère théologique. Milton portait au fond de lui, avec le ciel de l’Italie et le ciel de l’idéal, toutes les brumes orageuses de sa patrie. Les ténèbres se mêlent aux rayons dans ce grai^d homme. De là un sublime qui lui est particulier, une horreur énigmatique et sainte qui frémit sous chaque mot. Milton est toujours sérieux et ne joue pas comme le Tasse. C’est l’une de ses grandeurs.

Une autre grandeur du poète, c’est qu'il n’abaisse point son intelligence devant aucune secte. S’il lui eût fallu choisir entre les sectes , il eût adhéré plutôt aux sociniens , qui étaient les Ariens modernes, et qui nient la Trinité, la prédestination, la divinité de Jésus-Christ. Les sociniens sont les précurseurs des théistes. Et même dans ce cadre, Milton restait libre, original. Ce qui le distinguait dans ses rites, non moins que dans ses

HISTOIRE d’olivier CROMWELL

pamphlets et dans ses poëmes, c’est l’enchantement, c’est l’évocation. Il était plus qu’un prêtre. Il avait le don des mètres sacrés, et il n’enseignait pas seulement, il charmait, il magnétisait, il ensorcelait. L’Angleterre avait bien des Eglises, mais aucune n’eut cet honneur de faire plier devant ses dogmes le front prophétique de Milton. Il fut à soi sa propre Eglise, et il n’admit jamais d’intermédiaire entre lui et Dieu, ce qui ne l’empêcha pas d’être plus religieux que son temps, ni même d’en avoir un peu les goûts sectaires. Il eut dans son théisme la teinte socinienne, comme Henri Vane dans le sien l’auréole des chercheurs, Henri Vane inclinait même à croire que le cycle millénaire serait sa récompense et celle de ses amis. Il devait être, selon ses enthousiastes, après le jugement universel, le dictateur de ce cycle, placé pour les purs et pour les bons, comme un paradis terrestre et temporaire avant le paradis céleste et perpétuel.

Certes, Henri Vane était moins visionnaire que ses partisans. Milton ne l’était presque pas, excepté en poésie. Algernon Sidney, lui , ne l’était pas du tout. Il n’avait que le culte de l’àme, dégagé des cérémonies frivoles et des pompes superstitieuses.

Algemon Sidney n’avait que vingt-trois ans au début de la révolution (1640), et cependant il comptait déjà plus que beaucoup d’hommes mûrs. Il avait passé une partie de son enfance et de son adolescence à Penshurst, dans le Kent, au milieu des parcs, des prairies et des bois de ce comté. Son château n’était pas éloigné du château de Henri Vane , qui habitait aussi le Kent, et Milton était leur voisin du Middlesex. Ces trois grands esprits avaient de grandes affinités. Vane s’était aventuré en Amérique, Milton en Italie, Sidney avait voyagé avec son père en Danemark et en France. Ils avaient rapporté de leurs courses au delà des mers, un théisme plus fanatique chez Vane, plus poétique chez Milton, plus philosophique chez Sidney. Le jeune Algernon faisait de ce théisme le couronnement de la république. Un dieu sans liturgie , un peuple sans chaînes, une patrie heureuse et glorieuse sous le ciel, voilà quelle était la théorie ardente d’ Algernon Sidney.

Page 1