LIVRE DEUXIÈME
après, Strafford était remis à la garde du lieutenant de la Tour. Il demeura plus de sept mois dans le tragique donjon, en proie à toutes les tortures d’un prisonnier d’État, retranché de sa maison , privé des lueurs de l’àtre domestique, et déjà sous l’ombre de l’échafaud. Le comte de Strafford avait beaucoup d'orgueil, mais plus de tendresse encore. Il s’était marié trois fois. Sa seconde femme, celle qu’il aima le plus, fille du comte de Clare, est cette Arabella Hollis, dont les portraits ont tant de charme. Il semble qu’on l’ait connue. Elle a de beaux cheveux flottants sur les épaules, un cou de cygne, une perle à chaque oreille et une flèche à chaque œil. La séduction est involontaire, car une candeur angélique règne dans toute la physionomie. Telle est la femme que Strafibrd regrettait toujours. Son cœur énergique se brisait sous les lourdes voûtes de la Tour, à la pensée de laisser les enfants de cette chère morte, dévastés de toute providence maternelle et paternelle. Son honneur outragé, la royauté compromise, l’insolence de ses ennemis, la brièveté de sa vie qui allait être tranchée avant le temps, toutes ces choses s’ajoutaient aux angoisses de famille et oppressaient Strafford. C’est dans ce trouble intérieur, augmenté encore par la captivité de son ami Laud, son voisin de cachot, que le comte était plongé, lorsque, le 22 mars 1641, il fut transféré par la Tamise, pour une première séance, de la Tour à Westminster.
La grande salle du parlement était changée en prétoire. Les communes siégeaient à gauche et à droite des lords. Deux députations, l’une irlandaise et l’autre écossaise, étaient présentes pour accuser aussi. Les trois royaumes s’unissaient contre un seul homme. 11 y avait, au delà de la barre de la chambre, un espace pour le public, une sorte de parterre. La galerie supérieure était remplie par des femmes de qualité, quelques-unes de la plus haute distinction. Elles payaient fort cher les pliants et les banquettes de velours quelles se disputaient souvent avec vivacité. Enfin deux tribunes mystérieuses, voilées d’un rideau, étaient réservées au roi et à la reine. Charles tirait ordinairement le rideau, et il n’était pas l’auditeur le moins ému de l’assemblée. Chose singulière, et qui peint les temps, ni le
62 HISTOIRE d'olivier cromvt.ll
roi ni la reine n’attiraient l’attention. Cette indifférence est constatée par plusieurs, entre autres par Baillie. Toute l’ardeur se concentrait sur Strafford. Elle était si vive, que, dès cinq heures du matin, Westminster était assiégé. A sept heures il n’}^ avait plus de places. L’accusé était introduit à neuf heures. Il lutta pendant treize jours contre treize commissaires sur ce champ clos sans issue. Quand les lords se retiraient pour délibérer sur un incident, ou pour donner à Strafford la facilité de se consulter avec ses avocats, il y avait dans toute la salle des explosions de curiosité et de vœux. Le silence ne se rétablissait que peu à peu. La malveillance était presque universelle au commencement. Elle continua dans la Cité, mais dans la salle de Westminster, surtout parmi les dames aristocratiques de la galerie et auprès des lords, elle s’adoucit.
Les vingt-huit chefs d’accusation cependant étaient terribles. Strafford s’était tout permis. Il s’était substitué à la loi en Angleterre et en Irlande. Il avait eu le cynisme de s’écrier aux assises d’York : « Les juges de paix invoquent sans cesse la loi et ne parlent que de la loi, eh bien, je leur apprendrai que les reins de la loi sont moins forts que le petit doigt du roi. - Et, en effet, Strafford avait imposé dans ce
comté une taxe pour la milice. De son palais de Dublin, il avait confisqué des terres, ruiné des familles, dicté des arrêts de mort, accompli des malversations inouïes. Il empêchait de transporter certains produits hors de l’Irlande , afin de concéder aux propriétaires et aux négociants des licences à un très-haut prix. Il organisait toutes sortes de monopoles à son profit, le monopole du tabac par exemple. Il en avait interdit l’importation en Irlande sous prétexte qu’il nuisait à la santé publique. Ce règlement obligeait tout le pays, excepté le lord lieutenant, car Strafford faisait venir des vaisseaux chargés de tabac qu’il vendait très-cher, au mépris de sa propre ordonnance. Il avait traité cette pauvre Irlandje comme une colonie d'esclaves, il l’avait infestée de garnisaires. Et nonseulement il avait dérobé les fortunes, mais il avait opprimé les citoyens, il les avait emprisonnés, insultés, frappés. Il avait excité le roi à la guerre contre les Écossais, il l’avait pressé.