‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 54 sur 217 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

d’autre passage. Sans balancer, il prit le front de son régiment d’infanterie et des brigades du colonel Barclay et du colonel Holborn. Il gravit au pas de course la colline, s’y fit place et s’y maintint vigoureusement. 11 appela bientôt à lui les miliciens de Londres qui égalèrent en courage les troupes de ligne. Essex se portait partout, donnant ses ordres avec netteté, promptitude et gaieté, tranquille au milieu de la mitraille, comme à une séance du parlement ou dans une fête de son palais.

Sir Philippe Slapleton menait les gardes et la cavalerie. Il eut des engagements meurtriers avec les escadrons du prince Rupert. Les capitaines presbytériens Fleetwood, Hammond, Pym, Draper et le cornette Doily, furent grièvement blessés, Le major* général Skippon se distingua par sa familière éloquence et par sa bravoure entraînante. Sir John Merrick manœuvra merveilleusement l’artillerie. La nuit surprit et enveloppa les deux armées dans le meilleur ordre. Le comte d’Essex croyait à une seconde bataille pour le lendemain. Il exhorta son armée dans cette prévision et déclara qu’il se frayerait à tout prix un passage vers Londres. Quelle ne fut pas sa joie, lorsqu’il s’aperçut à l’aurore que l’ennemi avait disparu lui laissant le champ de bataille et la route libre. Seulement le prince Rupert avait obtenu du roi, qui se retirait à Oxford, la permission de harceler l’arrière-garde du comte d’Essex, ce qui satisfit le prince sans émouvoir le comte.

Le parlement n’eut à déplorer la mort d’aucun grand personnage. Le roi perdit le comte de Carnarvon, le comte de Sunderland et le vicomte de Falkland.

Le lord Falkland, un Hampden royaliste, voilà le deuil éternel de cette bataille. Il n’avait que trente-trois ans à Newbury (16 13). Quoiqu’il fût de petite stature, d’un visage seulement ébauché, il n’avait pourtant rien de vulgaire. Bien loin de là, cette bouche navrée, ce regard déterminé, lumineux et profond, malgré l’enfoncement des joues et l’imperfection des traits, annoncent peut-être un homme du monde, peut-être un savant, peut-être un héros, peut-être un amant, peut-être tout cela ensemble. La distinction de cette figure est toute morale et triomphe de la nature.

Falkland avait été fort sévère pour Strafford par zèle de l’intégrité. Il ne ménageait pas toujours le roi dont il dédaignait un peu la logique. Tout en effleurant parfois Charles d’une brusquerie dans la discussion, il était sans remords, car il se sentait dévoué sans retour. Il était passionné pour l’étude. Il donnait à pleines mains. Il n’estimait la richesse que pour le bonheur de la prodiguer. Il était d’une valeur si naturelle et si ardente, qne son désir de la paix pouvait s’exprimer hautement. « Je puis avouer que j’aime la paix, disait-il, on sait assez que je ne crains pas la guerre. »* Il avait un grand nom, un grand esprit, une grande considération. Nul n'était moins le flatteur du roi et nul n’était plus son ami. Il avait une passion vertueuse pour une personne accomplie, et cette passion il la conciliait avec une vive tendresse pour sa femme et pour ses trois fils, les héritiers de sa maison. Il était érudit comme un homme de lettres et hardi comme un chevalier. Il avait au conseil le poste de secrétaire d’Etat des affaires étrangères, et une influence supérieure à toutes les dignités.

Avec tant de prestiges et tant d’avantages, il était pénétré de la mélancolie des guerres civiles. Il voyait les choses en noir et ne se faisait aucune illusion. Il ne travaillait pas pour le succès, mais pour la conscience, et il pressentait que tous les sacrifices seraient couronnés d’un dernier sacrifice, celui de la vie. Le matin de la bataille de Newbury, il se joignit au régiment de sir John Byron et so jeta d’un tel élan dans la mêlée, que tout plia d’abord devant lui ; mais fraj>pé d’une balle dans le bas-ventre, il tomba de son cheval pour n’y plus remonter. Il finit ainsi en soldat, après avoir vécu en seigneur, en sage et en citoyen, quoique dans une cour. Il était estimé de tous, adoré de quelques-uns, entre autres d’Edward Hyde, chancelier dé l’échiquier, lequel s’écria en apprenant le bruit funèbre :

Turpe mori, post te, solo non posse dolore.

Que ce vers demeure buriné dans l’histoire de la révolution anglaise comme l’épitaphe du magnanime lord Falkland! Ce qui toucha même ses ennemis sur sa mort, c’est qu’ils devi-

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