LIVRE CINQUIÈME
« Je frapperai aussi d’une main contre l’autre, et je contenterai ma colère. Moi, Eternel, j’ai parlé. »»
Le portrait de Harrison me rappelait tous ces versets dans un cliquetis de mêlée et dans les lueurs d’orage. Mais voici les derniers qui tintèrent comme un glas à mes oreilles :
« Et toi, profane, prince impie d’Israël, il est venu le jour marqué par Dieu pour le châtiment de tes crimes.
« Voici ce que dit l’Eternel : Arrachez-lui le diadème, arrachez-lui la couronne. Elle ne sera plus. J’élèverai ce qui est bas et j’abaisserai ce qui est haut.
« Je la déclare inique, inique, inique, jusqu’à ce que paraisse celui qui la mérite, et je la lui donnerai ! »»
Qu’on me croie, lorsque je dis avec vérité que j’entendais ces versets devant le portrait de Harrison, comme si sa bouche les eût prononcés. Chaque physionomie exprime une âme et les songes de cette âme. Tous les sectaires se ressemblaient à peu près, et ils lisaient dans la Bible leur secret désir. Cromwell y découvrait un sceptre, son propre sceptre; Harrison, le sceptre du Christ dans la cinquième monarchie. Pour arriver à leur règne, ni l’épée, ni même la hache ne les épouvanteront. Or les puritains habiles tenaient un peu de Cromwell, et les puritains violents, tous plus ou moins, de Harrison. Il y avait autour d’eux des hommes plus sincères ou plus raisonnables, tels que Ludlow, Sidney, Vane, Hutchinson ; mais ils étaient également capables des plus terribles déterminations pour réaliser leur idéal.
C’est ce que Charles ignorait, quand il disait des indépendants : « Ces drôles, ces coquins. »• {Warwic\y mim.) Le roi de naissance les considérait de trop loin, et comme de trop petits compagnons. Il ne les redoutait pas assez. Ces drôles, ces coquins que rien n’effrayait, qui répandaient leur sang avec joie, qui méditaient et qui priaient douze heures de suite ; — ces drôles, ces coquins, à leur tour, lorsqu’ils descendaient des Sinaï où ils avaient contemplé Jéhova face à face, ne regar-
T78 HISTOIRE d’olivier CROMWELL
daient guère le roi Charles qu’avec un dédain superbe. Il eût fallu les pénétrer pour traiter avec eux, et Charles, leur ennemi, ne les connaissait pas plus que Fairfax, leur ami. L'intelligence est une force incalculable qui manqua au roi absolu et au général patriote. Voilà pourquoi ils manœuvrèrent si aveuglément, pourquoi ils seront si médiocres tacticiens politiques.
Cependant le roi était à Hampton -Court, et nous avons dit que Cromwell lui suggéra de se réfugier dans l’ile de Wight.
Le roi ne savait que résoudre à Hampton-Court, soit avec Tarmée puritaine, soit avec les Ecossais presbytériens; il était inquiété par les commissaires d’Edimbourg qui voulaient le séparer de l’armée ; il était épouvanté par les amis de Cromwell qui voulaient l’éloigner des Écossais. Il se décida enfin à fuir avec M. Legg, M. Ashburnham et sir John Berkley. Sir John avait proposé de mettre en- sûreté Charles I*^ au delà des trois royaumes. ** Qu’il passe la mer, voilà son vrai salut, » disait- il. M. Ashburnham s’y opposa toujours par de trèsmauvaises raisons. Il opina pour l’île de Wight et le roi fut -entraîné. C’était le 10 novembre 1647. Charles s’échappa de Hampton-Court par une nuit ténébreuse et orageuse, servant de guide à sir John Berkley, à M. Legg et à M. Ahsburnham. Ils trouvèrent des chevaux à Sutton dans le Hampshire et se dirigèrent par la route de Southampton. Le roi envoya M. Ahs- . burnham et sir John Berkle^’- au colonel Hammond, neveu de l’un de ses chapelains et gouverneur de l’ile de Wight. Il se rendit personnellement avec M. Legg chez la mère de milord Southampton, à Tichefield. Sir John et M. Ashburnham passèrent dans l’Ile, et ne trouvant pas le gouverneur au château de Carisbrook, ils le rejoignirent sur le chemin de Newport. Le colonel reçut avec un trouble extrême le message du roi qui lui demandait asile ou du moins protection pour la continuation de sa fuite. Après beaucoup de tergiversations et de stratagèmes, Hammond, plus instruit que ne le pense sir John Berkley, déclara tout à coup aux diplomates de Charles qu’il allait les accompagner jusqu’où se tenait le roi. « C’était, ajoutait-il, une démarche téméraire, mais il en subirait les consé-