LIVRE SIXIÈME
maison la plus belle de Newport, une maison de gentilhomme qui avait été préparée très-convenablement pour Sa Majesté, avant les dernières conférences. Cobbet s’inclina devant le roi et lui dit qu’il avait la mission de l’emmener hors de l’ile de Wight. *» Ce n’est donc pas à Carisbrook? s’écria le roi. — Non, répondit Cobbet. — Où donc alors? reprit Charles. — Il m’est défendu d’indiquer le lieu où j’aurai l’honneur de conduire Votre Majesté, repartit Cobbet; je puis seulement l’assurer qu’il ne lui sera fait aucun mal. »»
Le roi offrit sa main à baiser au duc de Richmond, au marquis de Hertford, à plusieurs autres seigneurs, à une foule de gentilshommes et de serviteurs qui, ne pouvant suivre Sa Majesté, lui souhaitaient ardemment toutes les bénédictions dont elle était si cruellement privée. Charles ne fut autorisé à prendre avec lui qu’une douzaine de personnes au delà de ses deux valets de chambre, MM. Harrington et Herbert, et de son écujer tranchant, M. Miedmay. Ce furent les trois compagnons de voiture de Sa Majesté. M. Herbert se leva malgré la transpiration et malgré la fièvre, heureux de donner à son maître une preuve plus signalée de son attachement. Le roi défendit du pied la portière de sa voiture au lieutenant-colonel Cobbet, qui se disposait à y monter. Cet officier comprit l’intention de Sa Majesté et accompagna le carrosse à cheval, par delà Yarmouth, non loin de la tour de Worsley. C’est là que s’embarqua le roi. Après trois heures de traversée, il toucha la pointe du château de Hurst, monument funèbre, bâti sur un terrain pierreux qui s’avance dans la mer et que les flots battent de trois côtés avec des hurlements féroces. Ce fut dans ce fort lugubre, armé de canons, peuplé de hiboux, que le souverain de Windsor et de trois royaumes fut confiné, sous la garde d’un commandant farouche, plus semblable à un bourreau qu’à un gouverneur, et que Cobbet fut obligé de rappeler au respect pour l’auguste captif.
Charles fut détenu au château de Hurst du 30 novembre au 21 décembre 1G48. Il manifesta plus d’inquiétude à MM. Harrington et Herbert. Il était néanmoins, parmi tous les siens, le plus résigné. M. Harrington, pour avoir blâmé devant le gou-
HISTOIRE d’cLTHER CROMWELL
verneuT ceux qui s’étaient glissés comme détracteurs entre le parlement et le roi, fut destitué de ses fonctions. Il fut arraché au service de Charles, dont il avait partagé les prisons depuis le château de Holmsby, au milieu de toutes les vicissitudes. M. Harrington, selon le gouverneur, avait été, par son improbation, le calomniateur de l’armée. Son éloignement fut pénible au roi. M. Herbert redoubla de circonspection pour rester avec son maître, qui avait tant besoin de lui. Charles était de plus en plus sobre. Il se promenait un peu sur les galets du rivage, sous la surveillance du gouverneur ou du capitaine Reynolds. Il causait assez, priait beaucoup et dormait bien. Son seul plaisir était la vue de la mer et des vaisseaux qui la fendaient, les voiles déployées. D’ailleurs, l’air était malsain, les brouillards épais, l’odeur des plantes jetées sur la côte par les lames, infecte. Il n’y avait pas de jour sous ces voûtes féodales ; il n’y avait que la nuit. Pour lire et pour manger, le roi, à midi, était obligé d’avoir des bougies sur sa table. Ces ombres de la captivité devaient lui présager les ombres de la mort.
Le 18 décembre, vers trois heures du matin, il fut réveillé par la chute du pont-levis et par le piétinement des chevaux dans la cour de la forteresse. De très-bonne heure, il envoya aux informations M. Herbert, qui revint lui dire l’arrivée du major général Harrison. A ce nom, le roi pâlit. Il ne connaissait pas Harrison et ne l’avait pas même aperçu de loin ; mais on lui avait écrit à Newport, trois jours auparavant, que le major avait l’intention de l’assassiner. Le roi témoigna le désir de rester seul avec Dieu, qu’il invoqua aussitôt à genoux dans l’effusion de ses craintes et de sa ferveur. Une heure après, son visage était bouleversé, et des larmes roulaient dans ses yeux lorsqu’il appela M. Herbert pour l’habiller. Le terrible nom tintait encore comme un glas aux oreilles du roi, qui n’avait pu le conjurer, même par la prière.
Harrison demeura deux jours à Hurst. Il y organisa tous les détails du voyage du roi, et il s’éloigna. Il avait été constamment invisible, et ce mystère ajoutait à l’effroi de sa présence.
Le 21 décembre, le lieutenant-colonel Cobbet prévint Sa Majesté qu’il était chargé de la guider au château de Windsor>