LIVRE SIXIÈME
les Bibles rendaient le même arrêt, et tous les indépendants de l’Angleterre se croyaient tenus d’en être les exécuteurs. Les témoignages sont unanimes.
C’est là un grand fait terrible dont j’avais toujours été fort ému, mais mon impression a redoublé par le contact d’un petit fait personnel et fortuit.
Je revenais d’Elseneur. Je m’embarquai à KorsOr avec un jeune Anglais dont la physionomie concentrée me frappa tout d’abord. Nous causâmes un peu et je devinai un indépendant; car ce n’est pas le seul que je connaisse, et il y en a beaucoup en Angleterre. C’était une traversée de nuit, et la Baltique était houleuse. Tandis que les passagers, presque tous couchés, se défendaient ainsi du mal de mer, le jeune Anglais lisait une Bible in-12 à la lueur vacillante des lampes. Il fut enfin obligé de cesser, vaincu, je pense, par le roulis et par le sommeil. Moi, je m’endormis aussi dans ma cabine. Je fus étonné, quand je me réveillai, aux approches du port de Kiel, de voir le fervent voyageur feuilletant de nouveau son livre.de prédilection. Débarqués à Kiel vers sept heures du matin, nous primes le café à la môme table. Le jeune Anglais, reconnaissant de mes avances, fut très-aimable dans sa réserve. Il avait posé sa Bible sur la table. Je la regardai, je la touchai, je l’ouvris. Je ne savais pourquoi elle attirait ma curiosité. C’était pourtant une Bible toute simple. Elle était fort ancienne et la reliure de cuir jaunâtre on ne peut plus endommagée. Elle avait un fermoir d’argent, sans ciselure, mais solide. En la .parcourant, je fus surpris de la multitude des versets soulignés et des notes qui couvraient les marges. Les prophéties étaient les pages les plus usées. M Je tiens beaucoup à cette Bible, me dit le jeune homme, A cause d’elle-même et puis aussi parce qu’elle a été la* Bible du major général Harrison. — En êtes-vous bien sûr, reprisje. — Oui, monsieur. Elle est depuis longtemps dans ma famille, et c’est mon bisaïeul qui Tacheta d’un héritier de Harrison. Examinez le titre d’ailleurs. »» J’examinai et je constatai le nom de Harrison, très-efiacé, mais encore distinct. Au-dessous de ce nom, il y avait les quatre bêtes qui figurent les quatre monarchies, selon Daniel, et le Christ qui représente la cinquième
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
monarchie. Ces cinq dessins à la plume étaient trop naïfs et trop inexpérimentés pour être d’un artiste. Le jeune Anglais affirmait que c’était Harrison lui-même qui les avait tracées. Quoi qu’il en soit, pendant une heure que je scrutai ce livre, j’observai très-certainement que Daniel et Ezéchiel avaient été médités et tourmentés plus qu’aucun des autres textes. J’observai encore, fortement marqués à l’encre, les versets régicides des Nombres et de Samuel que j’ai cités et qui déterminèrent tant d’officiers et de citoyens à voter la mort de Charles I**“. Je ne m’excuse pas de cette courte digression, car elle est le fond de mon sujet, et parce que ce hasard de voyage est devenu pour moi une sérieuse leçon d’histoire.
A l’époque de la révolution d’Angleterre, les habiles se servaient de la Bible politiquement; les fanatiques la servaient religieusement. Entre ces derniers, Harrison se montrait l’un des plus ardents. Sa foi et sa bonne foi, malgré une certaine adresse, étaient entières. Avec moins de calme et avec autant de conviction que Ludlow et Hutchinson, il croyait que le roi méritait le supplice et que son jugement avait été porté d’avance par l’Éternel lui-même dans les Nombres et dans Samuel, Pour lui le régicide était un devoir, et, en le prononçant sous la dictée de Dieu, ne s’estiment pas des bourreaux, mais des sacrificateurs.
Harrison avait été choisi par les deux conseils de l’armée et du consentement de Cromwell pour la translation du roi à Londres. C’est donc par les ordres du major général que Cobbet avait conduit Charles de Newport au château de Hurst, et du château de Hurst à Windsor. Le parlement que l’on appelait the Rumpj parlement croupion, depuis l’épuration violente opérée par le colonel Pride, le parlement réduit aune cinquantaine de membres indépendants et niveleurs, ne songea pas à contester Harrison. Cet officier supérieur, qui était aussi membre des communes, conserva sur le roi une surveillance attentive. Il le laissa séjourner à Windsor du 23 au 29 décembre 1648. Le 29, ce fut toujours Harrison qui escorta le malheureux prince à la tête d’un escadron de cavalerie jusqu’à Saint- James. Ce palais, comme tous les palais d’Angleterre,