‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 98 sur 217 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

était devenu une prison, et le roi y fut moins installé qu’écroué.

L’attitude, le visage, la courtoisie militaire et la belle tenue de Harrison avaient rassuré le roi, mais la réponse dure du major général à Farnham, quoique faite d’une voix douce, avait replongé Charles dans ses pressentiments cruels. C’était en effet un guide tragiquement poli que Harrison. Quoiqu’il eût exercé quelque temps la profession de son père, qui était boucher, le major général avait un extérieur noble. Il était grand, maigre, ascétique d’apparence. Dans les grands moments, les visions l’obsédaient. C’était un vrai soldat, un vrai saint, un vrai juge, comme il sera un vrai martyr; non pas vrai dans la raison, mais dans le fanatisme. J’ai dit qu’il appartenait aux sectaires de la cinquième monarchie. lien était le plus formidable. Il croyait à la destruction des quatre monarchies représentées par les quatre bêtes de Daniel, et à une cinquième monarchie représentée par le second avènement du Christ avec lequel les justes régneront mille ans. selon une première sentence et par une première résurrection. Harrison se sentait déjà de cette cinquième monarchie, et ilia préparait par ses œuvres, par ses discours. « Pendant mille ans, s’écriait-il, quand l’esprit s’emparait de lui, pendant mille ans,, le dragon, l’ancien serpent, sera garrotté dans l’enfer, dont l’ange de l’abîme a la clef. Après les mille ans, Satan sera lâché du gouffre dans l’espace et autour du camp des saints. Il échouera et il sera rejeté dans l’étang de feu. Et chacun sera jugé selon l’équité immuable dans une sentence définitive. Et les saints verront le ciel nouveau et la terre nouvelle de Y Apocalypse; et ils n’auront besoin ni du soleil ni de la lune ; car la gloire de Dieu les éclairera, et l’amour de l’agneau les échauffera ! >»

Voilà le fond du sermon unique, dont les hommes de la cinquième monarchie variaient les formes et l’accent au gré de leurs passions. Cromwell, qui n’était pas aussi sectaire qu’eux, l’était beaucoup cependant. Il était sincère et hypocrite à la fois, plus sincère qu’hypocrite ; il était dupe de lui-même, sans l’être néanmoins complètement, puisqu’il cachait ses dextérités sous le voile mystique de son ambition. Harrison, moins compliqué, proposait son idéal biblique à tous. Mais pour le mériter

HISTOIRE- d’olivier • CW)MWELL

il fallait imiter les sept anges de la vengeance et verser les sept) coupes dé la colère de Dieu. Malheur à Charles I®'! malheur à lui! Car à ceux qni le jugeront selon la conscience, comme Hutchinson, se joindront ceux qui le jugeront selon leur politique comme Cromwell, ceux qui le jugeront selon les Nfmbres^ et Samuel y comme Ludlow, et ceux- qui le -jugeront, comme Harrison, Nombres ^ Samuel Apoealyf sel

. Le pauvre roi, quoique fort triste ^ ne se doutait paa.de ce.qüi Vattendait, lorsqu’il s'établit à Saint-James le 23 décembre. Le palais avait été arrangé d’après les traditions par Mi Kinersly, intendant de la garde-robe. Le roi disait à sir Thomas Herbert,; «r Mes ennemis no me condamneront pas à mort. Il y a eu des rois - assassinés, ma grand’mère Marie Stuart a été exécutée par un gouvernement étranger, mais aucun roi n’a été jugé et voué à l’échafaud, en plein jour, par ses propres sujets. Cela est sans exemple dans l’histoire. Non^ je ne serai pas . décapité. Je serai mis à la Tour, et les rebelles essa^^eroat dé placer sur mon trône mon fils le prince de Galles s’il y consent. » Voilà où en était Charles 1®*“ avant, son. procès; Pendant- les deux premières ser maines qu’il passa à Saint-James^ il ne cessa pas d’être entouré du cérémonial des . rois. Sir Fulke Géville, grand échanson, lui présentait le verre à genoux ;'M.,Mildmay, l’écuyer tranchante goûtait les plats que le capitaine Jo}iier, chef de la bouche, faisait apporter couverts ; et le roi mangeait sous son dais. Ces égards lui étaient chers. Tant qu’on.n'y renonçait. pas, il était toujours roi, plus roi que prisonnier. Quelques jours avant son interron gatoire, l’étiquette fut modifiée. Plus de dais, plus de- verre, ni de coupe' offerts à genoux, plus. de plats couverts;; des soldats les roulaient sur des tables mobiles,, et. personne he les-goûtalit. Le roî fut affligé et indigné*. Il n’avait pas! tonjours eu. dans File de -Whigt son luxe de linge habituèU et il n’avait • pas ;dai^ gné s’en apercevoir. Il n’avait pas eu’ non plus son bon. vin dé France accoutumé, et, sans se plaindre,.il l’avait- remplacé du vin d’Espagne, dont il mettait un tiers'dans deux tiers d’eau {Mém. de Wafwick, p. 281). Les privations lui étaient faciles^ mais l’humiliation le' révoltait. La diminution du respect officiel était pour .lui une dégradatibn. Plutôt que de se soumettre

UVRE SmÈME, . 211.

4 ce qu'il estimait un avilissement, il ne réclama, qu’un trèspetit nombre de mets dans ses appartements particuliers.

Le 19 janvier 1649, le prisonnier fut transporté à White- Hall. 11 y occupa sa chambre d’autrefois. Des sentinelles l’environnaient, le cernaient de toutes parts. Jusque-là sir Thomas îlerbert avait couché dans une chambre voisine de celle de Charles PL Dès cette nuit-là, sur l’ordre du roi, il coucha dans la chambre même de Sa Majesté*

Le 20 janvier, le roi fit, en une chaise doublée de velours et dont les stores étaient baissés, le trajet du jardin de White- Hall à la maison de sir Robert Cotton qui, . sur le rapport du colonel Hutchinson, avait.été assignée à Sa Majesté durant le procès. Sir Robert Cotton était mort en 1631 , et le vaste recueil de ses manuscrits et de ses livres avait été donné à l’État par un de ses héritiers avec la maison attenant à Westminster. Au moment où Charles I" y fut enfermé, il' croj^ait encore qu’on se bornerait à le détenir dans une forteresse et, qu’on allait nommer roi le prince de Galles.. « Telle fut, dit sir Thomas Herbert (Mém.y p. 112), témoin et confident de ses pensées, telle fut la conviction de Sa Majesté jusqu’au moment où elle parut à Westminster-Hall pour y être jugée. Alors elle changea d’opinion. »

Tout le gouvernement était dans l’armée. Les officiers résolurent la mort du roi. Sa restauration eût été leur ruine; et sa prison perpétuelle , une occasion sans cesse renaissante de complots. Il leur fallait, pour en finir avec lui, ou l’asszissiner ou le juger. Le juger leur parut meilleur. Il y avait parmi eux 4es ambitieux et des cupides, mais U y avait aussi beaucoup de républicains et de sectaires intègres.

' La proposition de juger le roi partit de l’armée et envahit la chambre des communes. Elle nomma un comité de trente-huit

membres pour aviser au procès de Charles P*". Widdrington et Whitelocke, -deux de ces trente-huit, se retirèrent consciencieusement dans leurs comtés plutôt que de mettre l^. main au régicide. Whitelocke eut cette fois du co.urage, et je. le constate avec un plaisir mêlé de surprise. •

Sur. les conclusions de ce comité, la chambre des communes

HISTOIRE d’olivier CROMWELL

déclara , par un décret, crime de trahison toute guerre faite au parlement et à l’Angleterre. Elle créa ensuite une haute cour, dont la mission était de rechercher si Charles Stuart, à cause de diverses levées de bouclier, ne tombait pas dans la définition du décret.

Le 4 janvier, la chambre des lords, descendue au chiffre de douze membres, avait repoussé l’érection de la haute cour. Le comte de Manchester et le duc de îsorthumberland avaient parlé contre avec énergie, et le comte de Denbigh s’était écrié qu’on le couperait en morceaux avant qu’il consentît à ce forfait. Les indépendants, maîtres de la chambre des communes, arrêtèrent, et cette chambre décida que, nommée directement par le peuple, elle possédait à elle seule la souveraineté avec ou sans le roi et les lords. Cromwell s’enveloppait de modération extérieure, quoiqu’il fût l’instigateur assidu et secret du régicide légal. Fairfax, au contraire, placé en tête de la liste des juges, ne parut qu’à la première séance, dans laquelle rien ne fut fait. Il refusa d’assister aux autres séances et il ne signa aucune délibération. Il blâma le procès. Le chef de l’armée désavoua l’armée.

La chambre des communes avait nommé cent trente-cinq juges en déclarant que, sur ce nombre, vingt suffiraient pour rendre une sentence à la majorité. Ils avaient été choisis soit dans la chambre même, soit dans les régiments , soit parmi les simples citoyens. Lorsque, le 20 janvier, le roi arriva à la maison de sir Robert Cotton, qui confinait à Westminster, il trouva une garde qui fut commandée tour à tour par le colonel Hunks et par le colonel Hacker. Ce dernier avertit aussitôt l’auguste captif que la haute cour était réunie.

L’avocat Bradshaw la présidait. Entouré de soixante-neuf membres {Journal de la Haute Cour), il avait passé de la chambre peinte dans la salle de Westminster, précédé de vingt et un gentilshommes armés de hallebardes. Un bureau et un fauteuil de velours cramoisi étaient préparés pour le lord président; des bancs revêtus de drap êi' écarlate étaient destinés aux juges, à droite et à gauche de Bradshaw. Deux secrétaires se tenaient à une table sur laquelle étaient posées l’épée et la

Page 1