LIVRE SIXIÈME
masse. En face du fauteuil du président, un fauteuil vide attendait le roi. Le procureur général, M. Cook, dès que le lord président et la cour eurent pris place, avait occupé son siège disposé à la droite du fauteuil royal.
Après les formalités d’usage et l’appel nominal, Bradshaw ordonna l’introduction du prévenu. Le roi se présenta bravement. Son attitude était peut-être trop superbe. Il était accompagné par le colonel Hacker et par trente-deux officiers. Il s’assit dans son fauteuil sans saluer la cour, sans porter même la main à son chapeau, puis, se levant, il regarda intrépidement la garde, les galeries, les juges, et se rassit. L’acte de mise en accusation fut lu par M. Broughton, clerc de la cour. Quand il eut fini, Bradshaw, le lord président, dit: « Charles Stuart, les communes d’Angleterre constituées en parlement ont résolu de vous appeler en jugement devant cette haute cour, et de poursuivre en vous le principal auteur de la guerre civile et des calamités qui ont ravagé ces trois royaumes. »*
Le ministère public était à la droite du roi, qui avait à sa gauche ses serviteurs et devant lui ses juges. Le lord président Bradshaw n’eut pas plutôt annoncé l’intention de la cour, que le procureur général, M. Cook, rassembla vivement ses notes. Il allait commencer un discours, lorsque le roi , qui avait une canne à la main, en toucha deux fois l’épaule de M. Cook, lui enjoignant des plus cavalièrement de se taire. La pomme de la canne, qui était d'or selon sir Philipp de Warsvick et d’argent selon sir Thomas Herbert, tomba à cette séance du 20, bien que Herbert rattache cette circonstance à la séance du 23. Quoi qu’il en soit du reste , le roi fut très-affecté , comme d’un mauvais présage, de cette tête de canne qui s’était détachée, tandis que M. Cook était indigné du procédé de Charles pf à son égard, îs’était-ce pas, en effet, une insulte raffinée, que cet avertissement avec la canne en même temps qu’avec la voix? Il y a des grossièretés démocratiques, mais il y a aussi des insolences aristocratiques, dont les suites sont incalculables. La fierté blessée dans le cœur est un sentiment semblable à la poudre à canon dans le bronze. Elle éclate en explosions terribles. Elle a fait plus de révolutions dans le monde que toute autre passion et
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‘que tout autre intérêt. Le roi, ce jour-là et les autres jours, soit par sa contenance provocante , soit par ses airs de supériorité, se nuisit beaucoup à lui-même. Il dépassa un peu la dignité, la majesté. Ces hommes qu’il mesurait de si haut et qui, de leur côté, non moins que des rois abusaient du sceptre,
rendaient à Charles I**" mépris pour mépris. Au lieu de* se res-
pecter mutuellement, les ennemis révolutionnaires se défient, se haïssent et s’égorgent. C’est l’éternel spectacle de l’histoire, et rien n’est plus navrant, quel que soit le rayon, droit divin où souveraineté du peuple, dont on colore les excès. Devant îes grandes chutes, devant les larmes et devant le sang, comment la pitié ne tempérerait-elle pas la justice? L’heure des vengeances est l’heure solennelle où le fort devenu faible éveille Tintérêt, l’heure tragique oÙle cœur, qui s’était révolté contre le fort, à cause ‘de ses tyrannies, s^attendrit sur lui à cause de ses infortunes.
Le roi donc ayant interrompu M. Cook en rolfensant, Bradshavv invita ce magistrat à parler, et le procureur général rompit le silence. Il demanda que l’acte d’accusation rédigé par lui, au nom des communes, contre Charles Stuart, roi d’Angleterre, fût fait immédiatement par M. Broughton. « Cet acte d’accusation imputait au roi d’avoir méconnu sa mission, qui était de gouverner avec les parlements et de conserver la paix à son 'peuple, tandis qu’il avait gouverné sans les parlements et suscité la guerre civile. Pour ces crimes , il était équitable que Charles Stuart fût jugé comme traître, tyran, meurtrier, ennemi public de l’Angleterre. >* Le roi, pendant cette seconde lecture de M. Brougliton, avait un maintien séN^ère , impassible. Seulement, à ces mots : “ Charles traître, tyran, meurtrier... *», il S6 prit à rire en toisant la cour amèrement.’ Le lord président lui dit : «• Monsieur,' vous avez entendu votre acte d’accusation. Qu’avez-vous à répondre? »* Le roi repartit soudain : « — Je répondrai quand vous m’aurez expliqué le droit de cette assenVblée. Je traitais dans l’île de Wightavec d’honorables commissaires du parlement, lorsque j’ai été amené de lieu en lieu, contre mon gré, jusqu’ici. Quelle est donc l’autorité qui pèse sur moi? Je veux' dire l’autorité légitime, car il y a des autorités illégn