‹ Histoire d'un coup d'état (décembre 1851) d'après les documents authentiques, les pièces officelles et les renseignements intimesChapitre 15 sur 40 · A L ARMÉE · texte numérisé non relu

A L ARMÉE

Soltlats, qu'allez- vous faire? On vous égare et on vous tmmpo. Vos plus illustrrs chefs sont jetés dans les fers ; la souveraineté nationale e*t hri!»ée ; sa représentât ion nationale outragée, violet*. Et vous allez suivre *ur le chemin <lc l'opprobre et de la trahison ufi tas d'hommes perilu«, un LOl'lS-NAI^OLEON, qui souille son grand nom par le plus

I6t HlSTOIRii:

odieux (ics crimes; un SAlNT-AUNAri) , e>rroc, faussaire, m\ fois chasse de Taninie pour ses filouttTics et ses vices.

S4»ldats, tournerez-Tous contre la |>atrie ces amies qu'elle vous a conliêes j)our la défendre? Soldat3, la dtîsolwissance est aujourd'hui le plus îïicrc dos dovtiirs. Soldats, unissi'Z-vous au peuple pour sauver la Patrie et la République.

A BAS i;i SIRPATEIR !

Vos Maj;islrals, vos R«*prêsent4Uit<, vos Concitoyens», \t»s Frèa's, vos Mères cl vos Steurs, qui >fous demanderont compte du sang verse*.

Voilà comment des Français parlent d*uiic gloire militaire aussi belle et aussi pure que Test celle du brillant vainqueur de Zaatclia. VA ils adressent cela à Tarmée française ! Ce%l aux barricades que Tarmée a fait sa réponse.

De son côté, le Comité central des corporations ne veut pas rester en arrière. Au nom de la Constitution violée, il décrète, de par sa toute-puissance révolutionnaire, Don-seulement la mise hors la loi du Président de la république, mais encore la déchéance de tous ceux qui ont voté la loi du 3i mai ; il déclare la majorîlé de TAssemblée dissoute , et proclame la dictature ^e la minorité.

ALX TRAVAILLEl RS.

Dtoyeus et Compagnons*

Le pacte «ocial c;»t bri!»é I

lue majorité royaliste, de concert avec Louii»-NapoléoD, a violé U CMistilution le 31 mai 185U.

t - D'UN COUP I>:ÉTAT. 103

Jialgré la grandeur de cet outrage, nous attendions, pour en obtenir rérlatinte réparation, Félection générale de 1852.

Mais hier, celui (]ui fut le Président de la République a effacé cette date solennelle.

Sous prétexte de restituer au peuple un droit que nul ne peut lui ravir, il veut en réalité le placer sous une dictature militaire.

Citoyens, nous ne serons pas dupes de cette ruse grossière.

Comment pourrions-nous croire à la sincérité et au désintéressement de Louis-Napoléon ?

Il parle de maintenir la Répuliliquo, et il jette en prison les républicains;

Il promet le rétablissement du suffrage universel, et il vient do former son conseil consultatif des bomnies qui Tont mutilé ;

Il parle de son respect pour Findépendancc des opinions, et il suspend 1rs journaux, il envahit les imprimeries, il disperse les réunions populaires ;

Il ap|)elle le peuple à une élection, et il le place sous Tétat de »iége; il rêve on ne sait quel escamotage |>er(ide qui mettrait rélecteur sous la surveillance d'une [)olice stipendiée par lui ;

Il fait plus, il exerce une pression sur nos frères de Parmé»^, et viole la coîiscience humaine en les forçant de voler pour lui, sous INeil de leurs ofliciors, en quarante-huit heures;

Jl e^t prêt, dit-il, à si.' démettre du pouvoir, et il contracte un emprunt de vingt-cin(| millions , engageant Taveiiir sous le rapport des im(>4*»ts qui atteignent directement la subsistance du pauvre.

Mensonge, hy|K»crisie, parjure, telle est la politique de cet usurpateur.

Ciloyt us «'t Compagnons! Ljuis-Napoléon sV>t mis hoi*s la loi! Li majorité de TAssi'mblée , cctt«* majorité (|ui a porté la main sur le Mjffragt* univers4>l, e>t dissoute.

Seule, ia minorité yarde une autorité légit^nif. liallionfWlOUS autour de r*'tt4> minorité. Volons à la délivrance des républicains prisonniers ; rêuniss4in> au miliiMi de nous les reprér^entiints fidèles au suffrage iinivrrvl ; fai^ms-liMir un n*mpart de nos poitrines ; que nos dclégiiés vKnnt-nt gro>!»ir leurs rangs, etformi^ut avec eux le noyau de la nou- ▼eiic AASciubicc luliouale.

Alors, réunis au nom de la Constitution, sous Tinspiration de notre dogme fondamental Liherté-Fratcrnilé-Ëgalité, à Tombrc du drapeau populaire, nous aurons facilement raison du nouteau César et de ses prétoriens !

Le CoMrrÈ c^tkal des Cokporatioivs.

P. S. La ville de Reims est au pouvoir du peuple ; elle va envoyer à Paris, au milieu de ses patriotiques phalanges, ses délégués à la nouvelle Assemblée.

\jcs républicains proscrits reviennent dans nos murs pour seconder rclTort populaire.

Cette pièce était afTichée dès le matin du 3, vers neuf heures.

Ce décret, rendu par le comité central des Corporations, montre jusqu*à quel point de démence peuvent arriver certains esprits. Voilà quelques hommes, sans autre mission que celles qu'ils s*arrogent, qui se font omnipotents, et qui prononcent la déchéance des deux grands pouvoirs de FÊtat, pour en organiser un à leur façon. Ils constituent leurs délégués membres de cette pléiade de dictateurs qu'ils imposent à la France. On se croirait reporté aux beaux jours de février, en plein club des incorruptibles. Une foule d'individus, échelonnés dans les rues et sur les boulevards, collaient de petites afiichos signées Michel (de Bourges), et les arrachaient à rapproche des agents, pour les apposer de nouveau quand ils s'éloignaient. Rue du Gros- Chenet, un passant, pour lire une de ces aflicbes, veut en relever le coin qui se repliait; on croit qu'il veut Tarracher, et il se voit menacé d'un coup de poignard.

D'UN œUP D'ÉTAT. 165

L'homme au poignard était en pardessus et en gants jaunes.

Ainsi rémeute s'organisait. Déjà on commençait à jeter dans les groupes les plus fausses nouvelles. Des régiments, prétendait-on, n'attendaient que le moment de fraterniser avec le peuple et de mettre la crosse en l'air ; leurs colonels étaient décidés à marcher pour délivrer les généraux et pour mettre à exécution les décrets rendus par les représentants dans la journée d'hier.

Les hommes armés durant la nuit parcourent les boulevards et les rues en groupes isolés et criant: aux armes! Chacune de ces escouades d'émeutiers est suivie d'une foule nombreuse. C'est une de ces colonnes, formée d'environ deux ou trois cents individus, qui commence l'attaque en se ruant, au coin de la rue Beaumarchais, sur un peloton de gardes républicains qui emmènent des prisonniers. Les militaires dégainent et se replient sur leur poste avec leurs prisonniers, en se défendant pied à pied. Deux des émeutiers, grièvement blessés à coups de sabre, sont transportés à la caserne des Minimes. Il était neuf heures et demie du matin.

On commence en même temps des barricades dans le faubourg Saint-Antoine. Trois représentants y sont à la tête des insurgés et les dirigent : ce sont MM. Baudin, Esquiros et Madier de Montjau. ils sont là depuis le matin, lisant des proclamations, poussant le peuple à la révolte. Un poète bien connu les accompagne et parcourt

arec eux le faubourg, où il a de nombreuses connais-

sances parmi les afDliés des sociétés scci*èlcs et les membres des corporations. Ccst au coin des rues Sainte- Marguerite et de Cotte que les barricades ont été commencées sous leurs incitations. Madier de Montjau en fait élever et en commande une dans une des rues ad* jacentes, prés le boulevard Beaumarchais.

Dés le matin, les troupes de Farmée de Paris avaient pris leurs positions de combat et se tenaient prêtes à livrer une l>ataille décisive à Tinsurrectiou. Â ce moment, Tanimation des groupes, le mouvement des meneui^s, donnaient lieu de croire «{ue les insurgés voulaient un engagement. Un peu apK*s dix heures, le général Marulaz, apprenant ce qui se passait dans le faubourg Saint-Antoine, y envoya une colonne, formée de trois compagnies du 1 9* léger, sous le commande-» ment du chef de bataillon Pujol. Pour appuyer ce mouvement, lui-même se mit à la tête d*un bataillon du 4V, lancé au pas de course dans la rue de Charonne, pour prendre en flanc, par la rue de Cotte, la position des insurgés. Ils étaient en grand nombre à la barricade, mais beaucoup n'avaient pas d*armes. Baudin et Esquiros étaient au milieu avec leurs insignes de représentants. En voyant arriver la colonne du commandant Pujol, ils montent sur la barricade , et Baudin^ s*adressant aux soldats : « Camarades , leur dit-il^ la Constitution est violée ; Louis-Bonaparte est mis, par le fait, hors la loi; nous sommes représentants du peuple ; vous ne tirerez pas sur nous, vous ne tirerei pas sur vos frères. » Le commandant somma les insar-

D'UN COUP ITÉTAT. «67

gés de se rendre , quand un coup de feu, parti de la barricade, vient frapper mortellement près de lui le fusilier Siran. Le chef de bataillon commande le feu, et Baudin, atteint d'une balle au front, tombe mort. Ainsi que tous les autres défenseurs de la barricade , Esquiros prend la fuite. Nous voudrions, en face de ce trépas, nous abstenir; malheureusement, nous ne le pouvons, notre rôle d'historien ne le permet pas. Le matin, Baudin et ses amis se rendaient au faubourg en traversant la place de la Bastille. Un autre homme la traversait aussi, se rendant à son poste, poste de dévouement et de charité. Depuis vingt et un ans, il s'y rend ainsi tous les jours. C'est Frère Udefonse, qu'on aime et qu'on révère dans tout le faubourg. En l'apercevant, l'un des montagnards s'écrie : a Dans deux heures, les noirs et les blancs en verront de belles ! » L'homme à la robe noire , le vénérable ami des pauvres et du peuple, passe en haussant les épaules, tandis que le groupe montagnard traverse d'un air triomphant la foule indignée de cette grossière injure. Deux heures plus tard, Baudin tombait au premier feu de la troupe. Pourtant les avertissements ne lui avaient pas manqué. Le peuple lui-même s*était chargé de les donner sévèrement. Quelques heures avant l'attaque de la barricade, un autre représentant avait voulu forcer les Auvergnats ferrailleurs de la rue de Lappe et des environs à donner des outils pour dépaver les rues. Ces braves gens , qui se souvenaient qu'on leur avait volé pour plus de 80,000 fr. de fer en février, s'étaient

168 HISTOIIŒ

concertés {tour résister. Au moment où le représentant veut forcer les ouvriers de M. Brocquin, rue d*Ava, à laisser prendre leurs fers, Tun d'eux lui porte un coup de Losaifzuë qui lui enlève une partie de la joue.

Non loin de là, rue de la Muette, un autre représentant en habit et pardessus, en gants jaunes et balançant une badine élégante, fait construire une barricade. Aussitôt (|u*il la voit achevée, il veut prudemment se retirer. Alors on le traite de l&che, on se jette sur lui, on le frappe; on Faurait tué sans un digne ouvrier, nommé Prieur, cpii Tarrache des mains des assaillants, et, le saisissant au collet, le conduit, aux acclamations de la foule indignée, à la prison de la Roquette, où le directeur le fait immédiatement incarcérer.

Le corps de Ikmdin a été transporté à Thôpilal Sainte- Marguerite et remis le lendemain à sa famille. Prcsqu'an même moment, Madierde Montjau était blessé sur la K'irricade au coin du boulevard Beaumarchais.

La troupe maîtresse du faubourg, les insurgés le quittent et gagnent le quartier Saint-Martin. Cest à cette heure le rendez-vous général.

Dans les rues Sîûnt-Martin, Saint-Denis, du Temple et leurs adjacentes, la matin(^e avait été employée à organiser les mo\ens d*insurrection. On s'était présenté à domicile chez un grand nombre de gardes nationaux, pour les engager à livrer leurs fusils. On parlait d'une tentative sur la préfecture de police, ({u'on supposait mal gardée. Sans compter les sergents de ville, en grand nombre, parfaitement armés et prêts à faire le coup de feu.

il y avait déjà deux escadrons de la garde républicaine. A dix heures, le général Magnan mettait à la disposition du préfet un bataillon du 19* léger et trois pièces d'artillerie. Les insurgés devaient se porter sur la prison Mazas; mais les dispositions habiles, prises par M. de Maupas et par l'autorité militaire, ne leur permettent pas de mettre ce projet à exécution. Sur plusieurs points, notamment rue Popincourt, on fait, dans la matinée, des tentatives de barricades. L'apparition de la troupe fait fuir ceux qui lèvent les pavés. Là, comme partout, on remarque que ceux qui commencent sont en petit nombre, toujours sous la direction de personnages bien mis qui leur distribuent de l'argent, et qui, quand les premiers pavés sont levés, s'en vont ailleurs en faire faire autant. Quelquefois ces Messieurs eux-mêmes mettent la main à l'œuvre pour commencer. Sur les boulevards, dans les groupes, les physionomies sont à l'insurrection ; les hommes à figures sinistres y sont en grand nombre. L'attitude est menaçante et la circulation devient difficile. Â midi, le général en chef, prévenu par le ministre de la guerre, fait occuper militairement les boulevards, depuis le Chàteau-d'Eau jusqu'à la Bastille, par des régiments de chasseurs, de cuirassiers et par de la ligne.

Certains points du boulevard étaient signalés comme étant des foyers d'agitation. A Tortoni, au Café de Paris, les rassemblements étaient nombreux, et on lisait, visà-Yis ces établissements, une proclamation de déchéance

contre le Président. M. de Maupas avait, do sod côté, signalé ces fiiits au général en chef Magnan.

On agissait dans les rues; mais on se concertait dans les réunions. Elles sont aussi nombreuses, auw animées qu hier. On y est exaspéré de voir que le peuple, le vrai peuple, ne veut pas d^cmeute, et que Topinion des travailleurs, des négociants, de tous les hommes d*ordre et de patriotisme est favorable au gouvernement, et antipathique aux hommes de partÛL Pourtant on espère que dans la soirée quelque choe, quehpie collision imprévue sera Télincelle de rinsur* rection, et qu^aloi's elle pourra se propager et grandir. i^eut-étre Tagitation aménera-t-elle un conflit. Dana ce but, les tribuns des partis vont partout lire des prc^ clamations et faire des discours. Le peuple ne veut pas se soulever; il faut Ty contraindre. Dans certaioes réunions, on décide que des délégués se rendront, à deux heures, place de la Bastille, pour s'emparer des cadavres des victimes, s'il y en a, et pour les promener par les rues en criant : aux armes. Ce moyen a réussi eu février, |H*ut-étre aura-t-il le même succès. On te donne rendez-vous, à six heures du soir, à la mairie du 6* arrondissement, oii les délégués du comité central doivent se réunir ; puis à un café prés la porte Saint- Martin , où un ancien officier de marine se chaire , dit-on, d'organiser Tinsurrection du faubourg. En aft*tendant, un laisse les agitateurs des rues, représentante et autres, exciter le peuple et attirer, sur une multitude

D'UN COUP IrtTAT, ^'H

de points à la fois, Tattention de Tautorité et Tactivîtè des troupes, qu'on espère fatiguer ainsi. Une de ces réunions a lieu, boulevard Montparnasse, pour les d6^ légués des associations ; une autre a lieu , rue Neuve- Saint-Âugustin , 58 , pour les représentants. Soixante environ s*y trouvent. Quant aux permanences établies par les rédacteurs de certains journaux, elles sont toujours en grande activité. Dans quelques salons aristocratiques, les allées et venues des émissaires sont incessantes : c'est là que sont en grande partie les banquiers de l'insurrection . Dans une de ces maisons, la femme de chambre disait à sa piailresse : a Madame, c'est énorme l'argent que je distribue. — Allez toujours, lui répondit la grande dame, donnez tant qu'on vous demandera. »

Voyant que l'insurrection se lève, le ministre de la guerre fait afficher dans l'après-midi la proclamation suivante sur les murs de la capitale :

PROCLAMATION DU MINISTRE DE U GUERRE AI71 BABrrAim di par».

Habitants de Paris,

Les ennemis de Tordre et de la société ont engagé la lutte. Ce n^esl pas contre le gouvernement, contre félu de la nation quMls combattent ; mais ils veulent le pillage et la destruction.

Que les bons citoyens s'anissent au nom de la société et des familles menacées.

Restes cahMs, habitants de Paris ! Pas de curieux inutiles dans les

rues ; ils gôncnt les mouvements des braves soldats qui tous protègent lie It-urs baïonnettes.

Pour moi, vous me trouverez toujours inébranlable dans la Tolonlé de vous défendre et de maintenir Tordre.

Le ministre de la guerre, Vu lii loi sur rétat de siège , Arrête :

Tout indiviilu pri>construi.Nant ou défendant une barricade, ou les armes à l:i main, sera fusillé.

Signé : Le général de division , mtnistre de la guerre ,

De S\i>t-Ar.^U'D.

De son rùt(\ M. de Maupas, préfet de police, prend Tarrùlé suivant, (jui est également afOché :

4RRKTÊ (:i»>CKR>\>T I.F.S RASSEMBLKME^iTS.

.Nous, préfft de [»olice ,

Vu le dérnt du '1 déctuibre 1851, «jui nul en état de siège la !'• division militaire.

Arrêtons ce qui suit :

Art. 1*'. Tout rti>S4'mblement est rigoureusement interdit. Il sera imuK di.itL-mi-ut ili»>ipé |»ar la force.

Art. 2. Tout cri >«;Mlitiru\ , toute ItTture en public, b>ut affichage d'écrit politique iréuianant pa> d'une autorité régulièrement constituée,, >ont également interdits.

Art. 3. \jc< agents de la foret* publiqut; veilleront à rexécution du présint arrête.

Fait à la préfecture de police, le A décembre 1851.

Le préfet de polke ,

I)i: Mal'Pas.

Vu et approuvé : Le ministre de Cintériew^^

Ite MQaMf.

A une heure y place de la Bourse, quatre meneurs, le représentant Delbetz à leur tête, précèdent une immense colonne qui vient en criant : Â bas le dictateur ! vive la constitution! vive la république! s'arrêter à Tangle delà rue Richelieu sur le boulevard. Le rassemblement y est immense et la circulation des voitures est empêchée. M. Delbetz harangue le peuple et fait les motions les plus provocatrices. Vers trois heures, on Farrête au même endroit. Cest quelques instants après que la troupe vient prendre possession du boulevard, de la porte Saint-Denis au faubourg Poissonnière.

A deux heures, des barricades sont commencées dans le quartier Rambuleau. Elles ne sont pas défendues. A quatre heures, voyant que le peuple ne bouge pas, les insurgés parcourent le quartier Rambuteau, celui des Halles, les rues Saint-Denis, Grénetat, en criant : Fermez vos boutiques ! prenez garde à vous ! aux armes! tandis que des enfants de quinze ans, en blouses blanches pour la plupart, collent partout des affiches incendiaires. Dans 1* s rues Aubry-le-Boucher, Transnonain, Beaubourg, Saint-Martin, Maubuée, on fait des barricades. Les insurgés s'embusquent derrière avec des armes. Ils sont peu nombreux. Pour la plupart ce sont des enfants de quinze à vingt ans ou des bandits en rupture de ban. Un coup de feu /ait fuir les meneurs. Près des Archives, un peloton de gendarmerie mobile est attaqué à son passage par des insurgés, qui prennent la fuite au premier feu de ces braves militaires. Au coin de la rue du Grenicr-Saint-Lazare,

les insurgés font une barricade avec une voiture de son qu'ils arrêtent. Sur tous ces points , le mot de ralliement des émeu tiers est Tayo, Tayo. On les entend s*a(>i>eler ainsi et se répondre d*une rueà Tautre. Deux colonnes lancées dans ces quartiers par le général Herbillon, qui, avec sa brigade, occupe riIôtcl^le^VîlIe et ses euN irons, débusquent de partout les insurgés sans éprouver de résistance sérieuse. Â mesure qu'une barricade est enlevée, les soldats dispersent ou remettent en place les matériaux qui ont servi à la construire. Le général iierhillon opère lui-même, dans les rues Beaubourg, Rambuteau, Saint-Martin et Saint-Denis, avec le n* baLiillon de chasseurs à pi(Hl et une pièce d'artillerie , tandis que la seconde colonne , formée d'un bataillon du 6* léger, balaie la rue du Temple et les petites rues latérales.

A (|ualre heures à peu pivs, Tinsurrection faisait des barricades dans les rues voisines de riniprimcne nationale. Il était évident qu'on voulait s*cmparer de cet établissement. Le directeur, M. de Saint-Georges, lait sortir une partie de la gendarmerie mobile mise à sa dis|K>sition par le général en chef. Les positions des insurgés sont enlevées sous un feu tK's-vif par la gendarmerie, qui fait entrer dans la cour de rimprimerie deux fourgons qui avaient servi à faire les barricades. Un jeune tambour du 1^'' bataillon fut blessé grièrement dans cette circonstance. Il continua de battra la charge jusqu*à ce que la douleur et le sang qu'il perdait le iisseol tundi)er sans connaissance.

D'UN COUP D'ÉTAT. iTff

Après avoir éteint partout le feu des insurgés et pris leurs barricades , la troupe occupe quelque temps le quartier Transnonain. Le mouvement du général Herbillon s*était fait avec une grande rapidité. Â cinq heures et demie, la circulation était rétablie partout et les boutiques rouvertes. Il semblait que les émeutiers eussent abandonné leur champ de bataille et renoncé à combattre. Pendant ce temps-là, des charges avaient eu lieu sur les boulevards pour disperser les rassemblements, et ce but avait été à peu près complètement atteint.

Après que les troupes engagées eurent regagné leur position à rHôtel-de-Ville , l'insurrection reprit son terrain. A sept heures du soir^ rue deRambuteau, des groupes nombreux se formaient. On y voyait beaucoup d'hommes armés de pistolets, de sabres. Quelques-uns avaient des fusils.

A la même heure, rue Saint-Honoré, un peloton de chasseurs de Vincennes, parti au pas de course du Palais national, venait de faire feu sur des insurgés qui essayaient, à grands coups de marteau, de briser les grilles du temple protestant. A la première décharge, ils avaient pris la fuite. Un peu plus loin, un feu de peloton avait suffi pour débusquer une trentaine d'hommes qui faisaient une barricade au coin de la rue des Poulies.

L'émeute ne tarda pas à se concentrer dans le quai^ tier Transnonain, dans la rue Beaubourg ^ dans lame Aumaire et leurs adjacentes. A huit heures » le colo-

ncl Chapuis, du 3« de ligne , attaque , avec un bataillon de son régiment et une compagnie du génie, plusieurs barricades formées rue Iteaubourg. Elles sont successivement enlevées sous le feu des insurgés, et la tète de colonne, débouchant dans la rue Âumaire, y fait à droite vlii gauche des feux de peloton sur les émeutiers (|ui sVnfuicnl. Deux hommes sont mortellement atteints non loin de Tendroit dit la voûte Aumaire, actuellement en démolition, l/un des deux morts est un jeune homme , Tautre un vieillard, victime innocente peut* être, mais imprudente au moins. Ces deux cadavres, c\'st ce (pie, depuis le matin, cherchent les insurgés; aussitôt après le passage de la troupe , ils viennent là une Ningtaine sous le commandement de Joanny, et, improvisant un brancard avec une échelle et des plan*ches prises dans les démolitions de la voûte Âuinaire, ils placent dessus les deux cadavres, et commencent dans 1rs rues cette atTreuse promenade que nous verrons se terminer sur le boulevard, à côté du Cbàteaufl'K^ui , à onze heures et demie seulement. Joanny marche en tête ; s^s s<itellites portent des torches et tous crient : « Vengeance ! on a égorgé nos frères ! aux armes! » Et ils montrent les cadavres au peuple. L*<k dieux cortège si* grossit dans sa marche d*une foule de ces bandits des émeiitesqui font tant horreur à voir. De temps en tem[)s, il s*arréte; des rassemblements se forment, et il se trouve des orateurs pour exploiter cela ! Des représentants, des chefs de parti pérorent en compagnie de Joanny et de ses sicaires. Quand appa-

D'UN COUP D'ÉTAT. i77

rait une escouade d'agents de police , ou quand brillent les armes des soldats , le cortège prend sa course et va s'installer plus loin. Le peuple ne se lève pas!

Il est évident que les insurgés obéissent au mot d'ordre donné par les meneurs, et que leur but est de harceler, de fatiguer la troupe ; car ils font des barricades partout et ne tiennent nulle part. Quand ils sont débusqués d'un point, ils fuient dans toutes les directions et se cachent par groupes de trois ou quatre dans les anfractuosités des murailles, sous les portes cochères, et attendent que la troupe soit partie pour refaire immédiatement les barricades qu'elle vient d'enlever.

Ainsi, après l'attaque que nous venons de dire, deux fois encore dans la soirée, des barricades sont élevées et prises dans les rues Beaubourg et Âumaire ; de même dans les rues Saint-Martin, Saint-Denis et leurs affluentes , des barricades sont abandonnées par les insurgés et reconstruites après le passage des troupes , notamment au coin de la rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur, rue Salle-au-Comte, rue Grénctat, rue du P^tit- Hurleur, rue des Deux-Portes. Aux barricades de la rue Aumaire, les insurgés ont eu, à la deuxième attaque , trois des leurs tués. Le 28* de ligne a eu un tué et deux blessés. Cest à environ dix heures et demie ou onze heures que les barricades de ces rues ont élé enlevées pour la troisième fois. C'est sur le soir à neuf heures qu'on commence à barricader la rue du Petit- Carreau, sur les points où demain nous verrons l'insurrection livrer un de ses plus rudes combats. Au fau-

178 mSTOIRE

hpurg Saint-Antoine, le poste de Montrcuil a été eDlevë, et au coin de la rue Sainte-Marguerite , où cinq représentants péroraient, de Flotte en tùte, on a commencé une barricade. Passage Saucède , les insurgés ont éteint le }:a7. et forcé les passants à marcher avec eux.

Rue Saint-Denis, ils ont renversé un omnibus rempli de voyageurs. A onze heures et denn'e, le cortège commandé par Joanny, et promenant les deux cadavres de la rue Aumaire , forme un rassemblement d'environ mille pei-sonnes prt?s du Chàteau-crEau. Une charge énergique, opérée par une escouade d'envirtm trente sergents de ville, sous les ordres du brigadier Revial^ met en fuite cette horde hideuse. Vn bataillon de chasseurs, dans U^ rangs du(iuel les fuyards vont se jeter, en conduit à peu prés une centaine à la Préfecture. Les sergents de ville restent maîtres des deux cadavres, qui sont« portés, mis en lieu convenable avec celui d'un insurgé qui \ient d'être tué.

La dernière afliiire sérieuse de la journée a lieu rue Volta, oii une compagnie du 28* enlève une barricade aux insurgés, à peu près à la même heure. Deux grenadiers sont blessés, un insurgé reste sur la barricade. Tout le reste de la nuit, les rues sont libres à peu près partout. Cependant de loin en loin on entend quelques coups de feu. Ils sont tirés par des bandits qui, cachés dans Tombre, visent des soldats en patrouille.

Le lieutenant-colonel Fleury, aidc-dc-camp du Président, a eu son képi tra\ersé par une balle, à la hauteur du boulevard du Temple.

Vm COUP D^TAT. 179

Dans celte journée, la troupe a fait admirablement son devoir; elle a montré partout cet élan, présage certain de la victoire; mais elle est au dernier point irritée. La tactique des insurgés la harcelant partout, n'acceptant nulle part le combat qu'elle brûle de livrer, loin de la décourager, comme on l'espère, anime son ardeur. Puis, à côté de ce sentiment, il y a celui d'une bien légitime indignation. Il y a des assassins parmi ses adversaires, ces hommes que nous venons de dire, qui, par les fenêtres, par les soupiraux des caves, visent à coup sûr et sans danger des soldats isolés ; des bandits, qui attendent au passage des ofQciers d'ordonnance.

L'un des chefs de Tinsurrection de Paris, un ancien officier, présidant une réunion à l'entrée du faubourg Saint-Denis, avait annoncé et fait adopter le projet de désarmer les gardes nationaux du faubourg Saint-Germain dans la soirée du 3. On devait se réunir sur divers points à la fois, et opérer en même temps dans les principales rues de ce vaste quartier, où l'on prétendait qu'on ne rencontrerait pas d'opposition chez la plupart des gaixles nationaux appartenant au parti légitimiste. On espérait se procurer ainsi dans un instant une très-grande quantité d'armes. Ce plan était hardi, mais il demandait pour l'exécution une décision, une audace, qu'on trouve rarement chez un grand nombre d'hommes à la fois. A la réunion, tous avaient promis de venir au rendez-vous et d'y venir bien accompagnés. Mais il ne fallait pas se le dissimuler, le projet avait d'énormes dan-

i80 HISTOIRE DIN COIT D'ÉTAT.

gers. On redoutait rintervcntion de M. de Maupas au moment de rexéciilion,ctron avait une crainte extrême des mesures prises avec une grande habileté par le général Renaud sur la rive gauche de la Seine. Le préfet de police était instruit de tout, et si les hommes qui devaient se réunir Teussent fait, ils n'auraient point désarmé le Aiubourg Saint-Germain. Mais soit qu'ils eussent été prévenus , soit que la crainte les eût arrêtés , ils ne vinrent au rendez-vous donné qu*en nombre tout à fait insuffisant, et on dut al)andonner le projet. Du reste . plusieurs des principaux d'entre eux avaient été ariétts entre la résolution prise et l'heure de Texéculion.

Durant toute cette journée du 3, les hommes chargés de voilier à la défense de Tordre ont montré la plus grande activité. Les chefs militaires , le ministre de Tintérieur. le préfet de police, se sont vraiment multipliés.

Il V a eu deux cents arrestations et trente-deux morts.

IMSVaaSGTIOM A FAHIS.

(suite.)

JOURNéE DU 4.

Ainsi que nous l'avons vu, pas un résultat sérieux n'a été obtenu dans la journée d'hier. L'insurrection s'est montrée partout, mais nulle part elle n'a voulu engager sérieusement l'action. €ette tactique n'a point échappé à la clairvoyance du général en chef Magnan. Elle n'a pas non plus échappé à celle de M. de Morny. c Le plan des émeutiers est de fatiguer les troupes, disait-il, pour en avoir bon marché le troisième jour. C'est ainsi qu'on a eu les 27, 28, 29 juillet, 22, 23, 24 février. N'ayons pas 2, 3 et 4 décembre, avec la même fîn. Il faut faire reposer les troupes, ne pas les fatiguer inutilement. La police seule pour épier les

projets : la troupe pour agir vigoureusement si ces pro» jets s'exécutent; mais, en attendant, du repos aux soldats. Les patrouilles incessantes et fortes n*empèchent rien; elles rendent l'action des troupes moins efficace le lendemain. Ne suivons pas les vieux errements. »

11 faut en finir et forcer les insurgés h livrer une bataille décisive. Dans ce but, on a levé dès hier soir tous les petits postes; on a fait rentrer les troupes dans leurs casernes. Livrée à elle-même, l'insurrection va bien être obligée de choisir son terrain , de s'y établir, et cela fait d'y combattre. Le général en chef est sûr de ses troupes. Les soldats ont confiance en lui et dans les généraux qui conmiandent sous ses ordres. Tous brûlent de combattre.

Quelque formidable que soit l'armée du désordre , la victoire n'est pas douteuse. Quand le pouvoir n'abdique pas en face des insurgés , ils sont vaincus. Ce qu'ils ont pu prendre parfois pour leur force et leur triomphe , c'est tout simplement la désertion de ceux qui, chargés de défendre la société, étaient assez faibles, assez coupables pour la leur livrer. Notre année française est fille de celles qui, pendant vingt ans, ont fatigué la victoire à les suivre ; elle n'a point dégénéré. Tous ces braves soldats, que l'Algérie a vus triompher tant (le fois des éléments et des hommes , ne tremblent pas devant les émeutiers de Paris. En février, Tannée n'a pas été vaincue ; elle a été paralysée , puis livrée et trahie. Jamais on ne pourra supputer les larmes d'indignation qu'elle a versées dans ces jours néfastes. La

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honte de ces jours à qui l'a méritée ; justice à l'armée qui fut indignement abandonnée !

Dès le matin y le ministre de la guerre fait afBcher de nouveau, à grand nombre , sa proclamation d'hier, qui décrète que tout insurgé sera passé par les armes.

En même temps , M. de Maupas fait placarder la proclamation suivante :

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