‹ Histoire d'un crimeChapitre 22 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

444 HISTOIRE D'UN GRIMB.

le coup d'État; qa'on fouillait les maisons à quelques pas de nous, et qu'on tuait tout. Les massacreurs allaient de porte en porte et approchaient. Il nous engagea à quitter sur-le-champ la maison Grévy. Il était ë?ident qae le comité d'insurrection serait une trouvaille pour les bayonnettes. Nous nous décidâmes à partir. Un homme élevé par le caractère et par le talent, M. Dupont White, nous offrait un asile chez lui, rue Monthabor, 11. Nous sortîmes par la porte de service que la maison Grévy avait sur la rue Fontaine-Molière, mais sans hâte, et deux à deux, Madier de Montjau avec Versigny, Michel de Bourges avec Carnot; je donnais le bras à Jules Fàvre. Jules Favre, toujours intrépide et souriant, se noua un foulard sur la bouche, et me dit : Je veux bien Ure fusillé, mais je ne veux pas m*ei\rhumer.

Nous gagnâmes, Jules Favre et moi, les derrières de Saint-Roch par la rue des Moulins. La rue Neuve- Saint-Roch était inondée d'une fqule de passants effrayés qui venaient des boulevards, fuyant plutôt que marchant. Les hommes parlaient à voix haute, les femmes criaient. On entendait le canon et le râle déchirant de la mitraille. Toutes les boutiques se fermaient. M. de Falloux, donnant le bras à M. Albert de Rességuier, descendait à grands pas le long de Saint-Roch et se hâtait vers la rue Saint-IIonoré.

La rue Saint-Honoré n'était qu'une rumeur. Les gens allaient, venaient, s'arrêtaient, s'interrogeaient, couraient. Les marchands sur le seuil de leurs portes entre-bâillées questionnaient les passants, et n'entendaient que ce cri : — Ah! mon Dieu! Les habitanb sortaient des maisons tête nue et se mêlaient à la foule. Une pluie une tombait. Pas une voiture dans la rue.

RBNDBZ-VODS AVEC LBS ASSOCIATIONS. 445

Au tournant de la rue Saint-Roch et de la rue Saint- Honoré, nous entendîmes derrière nous des yoix qui disaient : — Victor Hugo est tué. — Pas encore, dit Jules Favre, en continuant de sourire et en me serrant le bras. On avait dit la même chose la veille à Esquiros et à Madier de Montjau. Et ce bruit, agréable aux hommes de la réaction, avait pénétré jusqu'à mes deux fils prisonniers dans la Conciergerie.

Le courant des passants refoulé des boulevards et de la rue Richelieu se dirigeait vers la rue de la Paix. Nous y reconnûmes quelques représentants de la droite, arrêtés Tavant-veille et déjà relâchés. M. Buffet, ancien ministre de H. Bonaparte, accompagné de plusieurs autres membres de l'Assemblée, remontait vers le Palais-Royal. Au moment où il passa près de nous, il prononçait le nom de Louis Bonaparte avec exécration.

M. Buffet a de l'importance, c'est un des trois mentors politiques de la droite; les deux autres sont H. Fould et M. Mole.

Rue Honthabor, à deux pas de la rue Saint-Honoré, silence et paix. Pas un passant, pas une porte ouverte, pas une tête aux fenêtres.

Dans Tappartement où nous fûmes introduits, au troisième étage, le calme n'était pas moins complet. Les fenêtres donnaient sur une cour intérieure. Cinq ou six fauteuils rouges étaient rangés devant le feu, on voyait sur une table quelques livres qui me parurent être des livres de droit administratif et d'économie politique. Les représentants qui nous rejoignirent presque immédiatement et qui arrivaient en tumulte, jetaient pêle-mêle dans les coins de ce salon paisible

iQon parapluies et leurs cabans ruisselants d'eau. : sonne ne smlt aa juste œ qui se passait , cbacun apportait ses eoojeebires.

Le comité ëtaiti peine installé dans le cabinet toUId dn saioo qu'on doos snuonça notre anci LebloDd. Il ramenait avec lui le délégué King des nssodatioQS onTiières. Le délégué nous dit que les comités des associations étaient en pennaueuce et renToyaienl Ters noos. Soirant les instructions du comitti d'insurrection, on «Tait ftit ce qu'on avait pu pour traîner la lotte en longoeor en évitant les chocs trop décisifs. Le gros des assodatioos n'avait pas encore donné. Cependant l'action se dessinait. Le combat avait été vif toute la matinée. La société des Droits de l'boninie était dnns tome; l'ancien constltuanl Beslay avait réuui au pa^ sageda Caire six on sept cents ouvriers du Marais et leur avait foit prendre position auxulenlours de la Banque. De noQTelies barricades surgiraient proiiablement dans la soirée, le monvement de la résistance se précipitait, la prise corps à corps que le comité avait voulu relarder semblait imminente, tout allait en avant avec une sorte d'emportement; fallait-il suivre ou s'arrêter? Pallait-il courir la chance d'en Unir d'un coup, qui serait le dei^ nier, et qui laisserait évidemment sur le carreau soit rempire, soit la République? Les associations ouTrières nous demandaient des instructions; elles tenaient toojours en réserve leurs trois ou quatre mille combattants, et pouvaient, selon l'ordre que le comité leur eu donnerait, ou les retenir encore, ou les envoyer sar-le-cbamp au feu. Elles se croyaient sûres de leurs adhérents; elles feraient ce que nous déciderions, tout en ne nous dissimulant pas que les ouvriers souhaitaient le combat

Page 1