LE COMBAT FINIT, L'ÉPREUVE COMMENCE
J'eus UD deroier rendez-vous avec Jules Favre et Michel de Bourges chez madame Didier, rue de la Ville- L^vëque. Ce fut la nuit. Bastide y vint. Cet homme vaillant me dit :
— Vous allez quitter Paris, moi, j'y reste. Prenezmoi pour lieutenant. Faites-moi mouvoir du fond de votre exil. Servez-vous de moi comme d'un bras que vous avez en France.
— Je me servirai de vous comme d'un cœur, lui dis-je.
Ve Ifi, à travers les përi{>ëties que mon fils Charles raconte dans son livre, je parvins à gagner Bruxelles.
Les vaincus sont une cendre, la destiuée souffle dessus et les disperse. II se ût un sinistre évanouissèment de tous les combattants du droit et de la loi. Disparition tragique.
LES EXPATRIES
Le crime ayant réussi, tout s'y ralliait. Persister était possible, résister non. La situation était de plus en plus désespérée. On eût dit une sorte de mur énorme grandissant à riiorizon et prôt à se fermer.
Issue : l'exil.
Les grandes Ames, gloires du peuple, émigrèrent. On vit celle chose sombre: la France chassée de France.
Hais ce que le présent semble perdre, l'avenir le gagne; la main qui disperse est aussi la main qui ensemence.
Les représentants de la gaucbe, cernés, dépistés, poursuivis, traqués, errèrent plusieurs jours d'asile en asile. Ceux qui s'échappèrent ne quittèrent Paris et la France qu'à grand'peine. Madier de Monljau avait des l sourcils très-noirs fl irès-épais; il en rasa la moitié, coupa ses clieveiiv rX laissa pousser sa barbe. Yvan, Pelletier, GinilriiT, Uoutre, rasèrent leur moustache et 4 Bruxelles le U avec un
passe-port au nom de Morin. Schœlcher s'habilla «i prêtre. Ce coslume lui allait admirablement etconrcDail à son visage austère et â sa voix grave. Ln digne prflrt l'aida à se travestir, lut prêta sa soutaue et son rahat. lui fit raser ses favoris quelques jours d'avance afin qu'il ne fût pas trahi par la trace blanche de la barlw fnlchement coupée, lui remit son propre passe-port, el ne le quitta qu'au chemin de fer'.
De Flotte se d(^guisa eu domestique et parvint ainsi à franchir la frontiôreà Mouscron. De là, il gagna Gand, puis Bruxelles.
Dans la nuit du 2C décembre, j'étais rentré dans II petite chambre sans feu que j'occupais au deatifioe étage de l'hôtel de la Porte-Verte, n» 9 ; il était minuit, je venais de me coucher, et je commençais à m'endormir quand on frappa à ma porte. Je m'éveillai. Je laissais toujours la clef en dehors. — Entrez, dis-ie. Ine servante entra avec une lumière et inlrotluisit prtSde moi deux hommes que je ne connaissais pas. L'un élail un avocat de Gand. M..., l'autre était de Flotte. Il me prit les deux mains et me les serra avec tendresse. — Quoi, lui dis-je, c'est vous? — De Flotte à l'Assembla avec son front proéminent et pensif, ses yeux profonds, ses cheveux tondus ras et sa longue barbe un peu recourbée,'semblait un personnage de Sébastien del Piombo, errant hors du tableau de Lazare; et j'avais devant les yeux un petit jeune homme maigre et blême avec des lunettes. Mais ce qu'il n'avait pu changer el œ que je retrouvai tout de suite, c'est le grand cœur, la pensée haute, l'esprit énergique, l'indomptable bravoure: