LES
EXPATRIKS. 133
visage, je le reconnus au
et si je ne le reconnus pas a scireinentde main.
Edgar Quinet fut emmené le 10 par une noble femme valaque. la princesse Canlacuzèue, qui se chargea de le conduire à la frontière et qui tint parole. C'était malaisé. Quinet aïait un passe-port d'étranger au nom de Grubesko, il était Vataque et il était convenu qu'il ne savait pas parler le français, lui qui l'écriten maître. Le voyage fut périlleux. On demanda les passe-ports sur toute la ligne; à partir de Tembarcadère. A Amiens, on fut particulièrement soupçonneux. Mais à Lille, le danger fut grand. Les gendarmes parcoururent les wagons l'un après l'autre, y entrèrent une lanterne à la main et comparèrent les signalements aux voyageurs. Plusieui-s, qui parurent suspects, furent arnilés et immédiatement jelfSs en prison. Edgar Quinet, assis à cOlé de madame Cantacuzéne, attendait le tour de son wagou. EnQu on y arriva. Madame Cantacuzène se pencha vivement vers les gendarmes et se hSta de présenter son passeport. Mais le brigadier repoussa le passe-port de madame Cantacuzôue en disant -. — C'est inutile, madame. Nous n'avons que faire des passe-ports des femmes. Et il demanda rudement â Quinet : — Vos papiers? Quinet tenait son passe-port tout déployé. Le gendarme lui dit: — Descendez du wagon qu'on compare votre signalement. Il descendit. Mais précisément le passe-port valaqne ne contenait aucun signalement. Le brigadier fronça le sourcil et dit aux argousins : — Passe-port irrégulier! Allez chercher le commissaire!
Tout semblait perdu, mais madame Cantacuzèno se mit alors à adressera Quinet les paroles les plus valaques du monde avec un aplomb et une volubilité incroyables,
j3i HISTOIRE D'CN CBIME.
si bien que le gendarme convaincu qu'il avait affaire a la VaUichie en personne et ïoyant le convoi pnéï à partir, reiiilil son passe-port à Quiael en lui disant : — Bah ! allez-vous-en! — Quelques heures après, Edgar Quinel i^tail en Belgique.
Arnaud de l'Ai-iége eut aussi ses prfripélies. Il ctail signalé; il fallait le cacher. Arnaud étant calbofiqae. madame Arnaud s'adressa aux prêtres: Talibé Deguerry se déroba, l'abbé Maret occepla; l'abbé Marel fuHiraïe et bon. Arnaud de l'Aririge resta caché quinze jonrscici ce digne prôtre. Il écrivit, de chez l'ablié Maret. ddp lettre à l'arclievèque de Paris pour l'engager à refuser le Panthéon, qu'un décret de Louis Bonaparte ûlail A li France et donnait à Rome. Celle lettre mit rarcUevftiue en colère. Arnaud proscrit gagna Bruxelles, et cesl là que mourut à luge de dix-huit mois la u petite rouge • qui avait te 3 décembre porté la lellre de l'ouTrier à Twchevéque, ange envoyé par Dieu au prêtre qui n"anil pas compris l'ange et qui no connaissait plus Dieu.
Dans celle variété d'incidents et d'aventures, chacuu eut son drame. Le drame de Couniet fui étrange et terrible. ' Cournet, on s'en souvient, aviiit été ofûcier de warioe. Celait un de ces hommes, k décision prompte, qui aimanleat les autres hommes et qui, à de certains joun suprêmes, peuvent communiquer ritnpulsionauxmsssw. II avait l'allure fli>re, les larges épaules, les bras rolmsl'*'. les poings puissants, la haute stature, qui < (lance aux muililudes.et le regard i[ilelli;4> confiance aux penseurs. Un k' vojdit imssrr, naissait la forco ; nu \'r.- ■ ,>„ - j^ii l
volonté, qui est nln-. i|u servi sur nos ii(i\ii( ^ il c. ii L-mijutiir
LES EXPATRIES. £35
une certaine mesure, — et c'est là ce qui faisait de cet homme énergique, bien dirigé et bien employé, un moyen d'entratnement et un point d'appui, — il combinait la fougue populaire et le calme militaire- C'était une de ces natures faites pour l'ouragan et pour la foule, qui ont commencé leur élude du peuple par leur étude de l'océan, et qui sont à l'aise arec les révolutions comme arec les tempêtes.
Comme nous l'avons raconté, il avait pris une large part au combat, il avait été intrépide et infatigable, il était un de ceux qui pouvaient le ranimer encore. Dès l'après-dloée du mercredi, plusieurs ngents étaient chargés de le chercher paj-tont, de le saisir en quelque lieu qu'il se trouvât et de l'amener à la préfecture de police, où l'ordre était donné de le fusiller immédiatement.
Cournet cependant, avec sa hardiesse habituelle, allait et venait librement pour les besoins de la résistance légale, môme dans les quartiers occupés par les troupes. Pour toute précaution, il s'était borné à raser ses moustaches.
Dans l'après-midi du jeudi, il se trouvait sur le boulevar^, à quelques pas d'un régiment de cavalerie en bataille. Il causait tranquillement avec deui de ses camarades de combat, Huy et Lorrain. Tout à coup il se voit enveloppé avec ses deux compagnons par une escouade de siT^'iMits ilo ville ; lin homme lui touche le bras et i dit : — Vous fies Cournet. Je vous arrête, -Bahl répond Cournel, je m'appelle Lépine. me reprend :
S êtes Cournet. Vous ne me reconnaissez donc I, je vous reconnais, moi; j'ai été avec vous mité électoral socialiste.
Couruet le regarda en face et retrouva celle figure dans sa mémoire. L'Iiomme avait raison. Il avait fait partie, en effet, du conclave de la rue Saint-Spire. It mouchard reprit en riant :
— J'ai nommé Eugène Sue avec tous.
Il dtait inutile de nier, et le moment n'était pas bon
pour résister. II y avait iâ, nous venons de le dire, mgl sergents de ville et un régiment de dragons.
— Je vous suis, dit Couriiel.
On flt Rvaucer un Qacre.
— Pendant que j'y suis, dit le mouchard, venM ions les trois.
Il fit monter Huy et Lorrain avec Cournet, les plai* sur le devant et s'assit au fond près do Cournet, puis cria an cocher :
— .\ la préfecture.
Les sergents de ville entourèrent le fiacre. Mais soit hasard, soit confiance, soit bute de se faire payer sa capture, l'homme qui avait arrêté Cournet cria au cocher : Vitel vite! Et le fiacre partit au galop.
Cependant Cournet savait qu'il serait fusillé dans la cour même en arrivant à la préfecture. Il avait résola de n'y point aller.
A un détour, rue Saint-Antoine, il jeta un coup d'œi! en arrière et vit que les sergents de ville ne suivaient plus le fiacre que de très-loin.
Aucun des quatre hommes que le Ûacre emportait n'avait encore desserré les dents.
Cournet adressa à ses deu.ï compagnons assis en face de lui un regard qui voulait dire : hous sommes trois, profitons-en pour nous échapper.
Tous deui répondirent par un clignement d'yeui
imperceptible qui lui montrait la rue pleine de passants et qui disait : non.
Quelques instants après, le fiacre sortit de la rue Saint-Antoine et entra dans la rue de Fourcy. La rue de Fourcy est habituellement déserte, personne n'y passait en ce moment.
Gournet se tourna brusquement vers le mouchard et lui demanda :
— Avez-vous un mandat pour m'arrêter?
— Non, mais j'ai* ma carte.
Et il la tira de sa poche et montra à Gournet sa carte d'agent de police. Alors il y eut entre ces deux hommes le dialogue que voici :
— Ge n'est pas régulier.
— Qu'est-ce que cela me fait?
— Vous n'avez pas le droit de m'arrêter.
— C'est égal, je vous arrête.
— Voyons, c'est de l'argent qu'il vous faut, en voulezvous? J'en ai sur moi, laissez-moi échapper.
— Gros d'or comme votre tête, je ne voudrais pas. Vous êtes ma plus belle capture, citoyen Gournet.
— Où me conduisez-vous ?
— A la préfecture.
— On m'y fusillera?
— C'est possible.
— Et mes deux camarades ?
— Je ne dis pas non.
— Je ne veux pas y aller.
— Vous irez pourtant.
— Je te dis que je n'irai pas, cria Gournet.
Et avec un de ces gestes qui foudroient, i| saisit le mouchard à la gorge.
L'agent ne put jeter un cri, il se débattit, une n de l)roiue l'étreignait.
Sa langue JBiiLit de sa bouche, ses yotu derinreot lioiribles et sortirent de leur orbite; tout A coup aa 1^ s'affaissa, et une écume rougeatrc monta de sou gosier à ses lèvres; il était mort.
Huy et Lorrain, immobiles et comme fond roj es euimèiiies, regardaient celle chose lugubre.
ils ne dirent pas un mot, ils ne firent pas uu uiou- Temenl. Le liacrc roulait toujours.
— Ouvrez la portière, leur cria Courncl.
Mais ils ne bougèrent pas, il semblait quiis ïuiscnl devenus de pierre.
Cournel, dont le pouce s'étail enfoncé à vif dans le cou du misérable mouchard, essaya d'ouvrir la portî^R de la main gauche, mais il n'y réussit pas. il svnlail qu'il n'y parviendrait qu'avec la main droite, il fat obligé de lâcher l'iionime. L'homme tomba la ûce en avant el s'affaissa sur ses genoui.
Cournet ouvrit la portière.
— Allez-vous-en, leur dit-il.
Huy et Lorrain sautèrent dans la rue et s'enfuirentà toutes jambes.
Le cocher ne s'élall aperçu de rien,
Cournet les laissa s'éloigner, puis il tourna le bouton de la sonnelle. fil arrêter le fiacre, descendit sans so hâter, referma la voilure, lira tranquillement quarante sous desalMJurse, lesdonnaau cocher, lequel n'avait pas quitté son siège, et lui dit : — Continuez votre cbemin.
Il s'enfonça dans Paris. Place des Victoires, il rencontra l'ancien conslituani Isidore Duvignier, son ami. sorti depuis six semaines environ desMadelonnelles.oii
il avait été enfermé pour Taflaire de la Solidarité républicaine. Buvignier était une des ligures remarquables des hauts bancs de la gauche; blond, tondu ras, l'œil sévère, il faisait songer aux têtes rondes d'Angleterre, et il avait plutôt Tair d'un puritain de Cromwell que d'un montagnard de Danton. Gournet lui conta l'aventure; l'extWmité avait été affreuse.
Buvignier hocha la tête.
— Tu as tué un homme, lui dit-il.
Dans Marie Tador, j'ai fait, en pareil cas, répondre par Fabiani :
— Non, un juif.
Gournet, qui probablement n'avait pas lu Marie Tudor, répondit :
— Non, un mouchard.
Puis il reprit :
— J'ai tué un mouchard pour sauver trois hommes, dont moi.
Gournet avait raison. On était en plein combat, on le menait fusiller, l'espion qui l'arrêtait était, à proprement parler, un assassin, et certes c'était un cas de légitime défense. J'ajoute que le misérable, démocrate pour le peuple, mouchard pour la police, était deux fois traître. Enfin le mouchard était le pourvoyeur du coup d'État, tandis que Gournet était le combattant de la loi.
— Il faut te cacher, dit Buvignier, viens-t'en à Juvisy. Buvignier avait une petite retraite à Juvisy qui estsur
la route de Gorbeil. Il y était connu et aimé. Gournet et lui y arrivèrent le soir même.
Mais à peine débarqués, des paysans dirent à Buvignier : — La gendarmerie est déjà venue pour vous arrêter et reviendra cette nuit. — Il fallait repartir.
Couniet, cil piiril plus que jamais, chercha, errant, poursuivi, se cacha datis Paris à grand'peine. Il y rei» jusqu'au 16. Aucunuioyendcse procui-er ud passe-port Enfin, le 16. des nmis qu'il avait dans le cliemia de f« du Nord, lui firent avoir un passe-porl spécial a iusicoaçn:
«Laissez passer M..., inspecteur chargé du service. *
Il résolut de partir le lendemain et de prendre le convoi de jour, pensant, avec raison peut-èlre. quel» convois de nuit devaient ôtre plus surveillés.
Le départ avait lieu à huit heures du matia.
Le 17, au point du jour, ù la faveur du crépascole.il M glissa de rue en rue jusqu'au chemin du Nord. Si liante taille élait un danger. IlparviDlpourlant à la gare. Les chauffeurs le mirent avec eus sur le tenderdels machine du convoi qui allait partir. Il n'avait que i« vClements dont il était couvert depuis le 2, point de linge, pas de valise, quelque ui^Qt.
En décembre, le jour vient tard et ta nuit Tient ie bonne heure, ce qui est secourabic aui proscrits.
Il arriva ti la frontière à la nuit close sans encombre. .\ Neuvéglise, il élait en Belgique, il se crut en sûreté, on lui demanda ses papiers, il se fit conduire cbes le bourgmestre et lui dit : — Je suis un réfugié poli* tique.
Le bourgmestre, belge, mais bonapartiste, —celle variété existe, — le fit purement et simplement reconduire à la frontière par les gendarmes, avec ordre de le remettre aux autorités frant-aises.
Cournetse vit perdu.
Les gendarmes belges l'amenèrent à Armentiôres. S'ils avaient demandé le maire, c'en était fait de Cournel, mais ils demandèrent l'inspecteur des douanes.
Gournetvit poindre une lueur d'espoir.
Il aborda l'inspecteur des douanes la tête haute, et lui toucha la main.
Les gendarmes belges ne Pavaient pas encore lâché.
— Pardieu, monsieur, dit Cournet au douanier, vous êtes inspecteur des douanes, je suis inspecteur du chemin de fer. D'inspecteur à inspecteur on ne se mange pas, que diable! De braves Belges se sont effarés et me dépêchent à vous entre quatre gendarmes, je ne sais pourquoi. Je suis envoyé par la compagnie du Nord pour refaire quelque part par ici le balastage d'un pont qui n'est pas solide. Je viens vous prier de me laisser continuer mon chemin. Voici ma passe.
Il présenta la passe au douanier. Le douanier la lut, la trouva en règle, et dit à Cournet :
— Monsieur l'inspecteur, vous êtes libre. Cournet, délivré des gendarmes belges par l'autorité
française, courut au débarcadère du chemin de fer. Il avait là des amis.
— Vite, dit-il, il est nuit, mais c'est égal. Tant mieux même. Trouvez-moi quelqu'un qui ait été contrebandier et qui me fasse passer la frontière.
On lui amena un petit jeune garçon de dix-huit ans, blond, rose, frais, wallon, et parlant français.
— Comment vous appelez-vous? dit Cournet.
— Henry.
'— Vous avez l'air d'une fille.
— Mais je suis un homme.
— C'est vous qui vous chargez de me conduire?
— OuL
— Vous avez été contrebandier?
— Je le suis encore.