‹ Histoire d'un crimeChapitre 46 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

— Vous connaissez les chemins?

— Non. Je n'ai que faire des chemins.

— Qu'est-ce que vous connaissez donc?

— Je connais les passages.

— Il y a deux lignes de douanes.

— Je lésais bien.

— Vous me les ferez passer?

— Sans doute.

— Vous ne craignez donc pas les douaniers!

— Je crains les chiens.

— lin ce cas, dit Cournel, nous prendrons do bùlons.

Ils s'armèrent de gros Liâtons en effet. Coun«* donna à Henry cinquante francs cl lui eu promit du* quante autres quand ils auraient franchi la sccomli ligne de douane.

— C'est-à-dire à quatre heures du malin, dit llciirj. 11 élait minuit.

Ils se mirent en route.

Ce que Henry appelait les u passages «, un autre cùl appelé cela les obstacles. C'était une succession de caaecous et de fondrières. Il avait plu. Tous les trous élaieoi des flaques d'eau,

i;n sentier inouï serpenlaît à travers un dédale îneitricable, tantôt épineux comme une bruvère, tantûl fangeu.v comme un marais.

La nuit élait noire.

De temps en temps, loin dans l'obscurité, ils eolendaienl un chien abjyer. Le contrebandier faisait alois des coudes et des zigzags, coupait brusquement i droite ou à gauche, et quelquefois revenait sur se

Cournet sautant les haies, enjambant les rigoles, buttant à chaque instant, glissant dans les bourbiers, se raccrochant aux ronces, les habits en lambeaux, les mains en sang, mourant de faim, cahoté, harassé, épuisé, exténué, suivait son guide joyeusement.

A toute minute un faux pas-, il tombait dans chaque cloaque et se relevait couvert de boue. Enfin il tomba dans une mare. Il y avait quelques pieds d*eau, cela le lava.

— Bravo, dit-il, je suis très-prcrpre , mais j'ai trèsfroid.

A quatre heures du matin, ainsi que Henry l'avait promis, ils étaient à Messine, village belge. Les deux lignes de douanes étaient franchies. Cournet n*avait plus rien à craindre ni de la douane ni du coup d*É(at, ni des hommes ni des chiens.

Il donna à Henry les seconds cinquante francs, et continua sa route à pied un peu au hasard.

Ce ne fut que vers le soir qu'il atteignit un chemin de fer. Il y monta et à la nuit tombée il débarqua à la station du Midi, à Bruxelles.

Il avait quitté Paris la veille, n'avait pas dormi une heure, avait marché toute la nuit et n'avait rien mangé. En fouillant dans sa poche, il ne trouva plus son portefeuille, mais il rencontra une croûte de pain. Il fut plus heureux de la trouvaille du croûton qu'affligé de la perte du portefeuille. Il portait son argent dans une ceinture; le portefeuille, qui avait disparu probablement dans la mare, contenait ses lettres, et entre autres une fort utile lettre de recommandation de M. Ernest Kœchlin, son ami, pour les représentants Guilgot et Carlos Forel, en ce moment réfugiés à Bruxelles et logés à rhôtel de Brabant.

tu HISTOIRE D'UN ChlHE.

En quitlant le débarcadère du chemin de fer, il» jeta dans une vigilante el dit au coclier :

■— Hôtel de Braliant.

Il Rntendit une vois qui répétait Bôul de Bralmi; il penclia la tête et vit un homme qui écrÎTait qaelqw cliose sur un portefeuille avec un crayon â la lueur da réverbère.

C'était probablement quelque iiommc de police.

Sans passe-port, saus lettres, sans papiers, il craignit d'être arrêté dans la nuit, et il avait entic de bia dormir. — Un bon lit celte nuit, pensa-t-il, et demùB le déluge 1 — A l'hôlel de Brabanl il paya le coclierd n'entra pas dans l'hûtel. Aussi bien, il y eût vaiuemeul demandé les représentants Forel ei Gailgol; tous âeu y étaient sous de faux noms.

lise mita errer dans les rues. Il était ontc hcur«<lc ' soir, et il y avait longtemps qu'il commençait â éln; lai

Enfln, il vit une lanterne allumée et sur cette cq- j soigne, tlôlel de la Monnaie.

Il entra.

L'hôte Tint à lui et le regarda d'un air étrange.

Il songea alors lui-même à se regarder.

Sa barbe non rasée, ses cheveux en désordre, sa casquette souillée de boue, ses mains eosanglautées, ses vêtements en loques, il était hideux.

Il tira de sa ceinture un double louis qu'il mit sorli

table de la salle basse où il était entré, et il dit à Thûte.

— Monsieur, au fait; je ne suis pas un voleur, je sais

un proscrit ; pour tout passe-port j'ai de l'argent. J'arrive

de Paris. Je voudrais manger d'abord et dormir ensuite.

L'hôte prit le double louis et, attendri, lui flldonoef un lit et k souper.

Le lendemain, comme il dormait encore, l'hôte entra dans sa chambre, l'éveilla doucement et lui dit :

— Tenez, monsieur, si j'étais de vous, j'irais voir le baron Hody.

— Qu'est-ce que c'est que ça, le baron Hody? demanda Gournet encore endormi.

L'hôte lui expliqua ce que c'était que le baron Hody. Quant à moi qui ai eu occasion de faire la même question que Gournet, j'ai obtenu de trois habitants de Bruxelles les trois réponses que voici :

— G'est un chien.

— G'est une fouine.

— G'est une hyène. .

Il y a probablement dans ces trois réponses quelque exagération.

Un quatrième belge, sans spécifier, s'est borné à me dire :

— C'est une bête.

Au point de vue des fonctions publiques, M. le baron Hody était ce qu'on appelle à Bruxelles l'administrateur de la sûreté publique, c'est-à-dire une contrefaçon du préfet de police, un peu Garlier, un peu Maupas.

Grâce à M. le baron Hody, qui a depuis quitté cette place et qui du reste était, comme M. de Montalembert, un « simple jésuite », la police belge, à ce moment-là, était un composé de police russe et de police autrichienne. J'ai lu d'étranges lettres confidentielles de ce baron Hody. Action et style, rien de plus cynique et de plus hideux que les polices jésuites quand elles laissent voir leurs trésors secrets. Ge sont des effets de soutane déboutonnée.

A l'époque dont nous parlons (décembre 1851), le

parti clérical s'dtfiit rallit! à toutes les formes da moaarcliisinc; ce baron Hoily confondait soos le niveaq de n protection l'orléanisme avec la légUimîtiJ. Je racoiilt. Rien de plus.

— Le baron Hody, soil, dit Couroet,

Il se leva, s'iiabilla, se brossa comme il put, A demanda ù l'Iiôle :

— Où est la police?

— A In justice.

Cela, en elfet, est ainsi dans Bruxelles, radminillt»' , lioD de la police, fait partie du ministère de la jnsliet, • ce qui ue relève pas beaucoup la police et abalsM m peu la justice.

Cournet se fil conduire et arriva jusque dcMOla personnage.

M. le baron Hody lui ût l'honneur de lui demsndv fort sècbenieut :

— Quiétes-vousî

— Vn rcTiigii?, répondit Cournet, je suis de «ai que le coup d'État a chassés de Paris.

— Votre état?

— Ancien officier de marine.

— Ancien officier de marine, reprit le baron Hodv. d'un son de voix fort radouci; avez-vous connu Son Altesse Royale monseigneur le prince de Joinvilie?

— J'ai servi sous lui.

C'était la vérité. Cournet avait servi sous M. de loinville et s'en faisait honneur.

A cette déclaration, l'administrateur de la sûreli! belge se dérida complètement, et dit k Coui net avec le plus gracieux sourire que puisse trouver la police :

— A la bonne heure, monsieur; restez ici tant qu'il

VOUS plaira ; nous fermons la Belgique aux Montagnards, mais nous rouvrons toute grande aux hommes comme vous.

Quand Cournet me raconta cette réponse de Hody, je songeai que c'était mon quatrième Belge qui avait raison.

Un certain comique sinistre était mêlé parfois à ces tragédies, Barthélémy Terrier était représentant du peuple et proscrit. On lui délivra un passe-port spécial avec itinéraire obligé jusqu'en Belgique pour lui et sa femme. Muni de ce passe-port, il partit avec une femme. Cette femme était un homme. Prév^raud, propriétaire au Donjon, un des notables de TAllier, était le beau-frère de Terrier. Quand le coup d'État vint éclater au Donjon, Préveraud avait pris les armes, rempli son devoir, combattu Tattentat et défendu la loi. C'est pourquoi on l'avait condamné à mort. Justice d'alors, on le sait. Ces jusiices-là s'exécutaient. Pour ce crime d'être honnête homme, on avait guillotiné Charlet, guillotiné Cuisinier, guillotiné Cirasse. La guillotine était un instrument de règne. L'assassinat par la guillotine était un des moyens d'ordre de ce temps-là. Il fallait sauver Préveraud. Il était petit et mince; on l'habilla en femme. Il n'était pas assez joli pour qu'on ne lui couvrît point le visage d'un voile épais. On lui mit dans un manchon ses vaillantes et rudes mains de combattant. Ainsi voilé, et un peu augmenté de quelques rondeurs, Préveraud fut une femme charmante. Il devint madame Terrier, et son beau-frère l'emmena. On traversa Paris paisiblement, et sans autre aventure qu'une imprudente faite par Préveraud qui, voyant le timonier d'une grosse charrette abattu, mit de côté son manchon, releva son

voile et sa jupe, et. si Terrier éperdu ne l'eût arrtlé,«fll aidé le charretier à relever son cheval. Qu'au serj^oDlde ville fût là, et Préïeraud était pris. Terrier se bSU ie jeter Préveraud dans uo wagoD, et â la ouït tombante ils partirent pour Bruxelles. Ils étaient seuls dans le wagOD, chacuD dans un coin et se faisanl face. Toulaili bien jusqu'à Amiens. A Amiens, station ; la portiêrt s'ouvrit, et un gendarme vint s'asseoir à cûté de Prfiïraud. Le gendarme demanda le passe-porl, Terrier 11 montra; la petite femme dans sou coin, Toilée et mac ne bougeait pas, et le gendarme trouva tout en rtjlB. Il se borna à dire : — Plous ferons route ensembfeïje suis de service jusqu'à la frontière.

Le train, après les minutes voulues d'arrût. repartit. La nuit était noire. Terriers'était endormi. Tout à coup Préïeraud sentit un genou presser le sien. C^uitli genou do la police. Une botte se posa mollemenl sur son pied, c'était la boite de la maréchaussée. Uaeidflk venait de germer dans l'âme du gendarme. Il pressa d'abord tendrement le genou de Préveraud, puis. enhardi parj l'heure obscure et par le mari endormi, il risqua sa main jusqu'à l'étoITe de la robe, cas prévu par Molière ; mais la belle voilée était vertueuse. Préveraud, plein de surprise et de rage, repoussa la main du gendarme avec douceur. Le danger était extrême- Trap d'amour du gendarme, une audace de plus, pooTait amener l'inattendu; cet inattendu changeait brusque ment l'églogue en procès-verbal, refaisait du faune ud sbire, et transfigurait Tircis en Vidocq, et l'on eût pn voir cette chose étrange : un passant guillotiné para qu'un gendarme a commis un attentat à la pudeur. Préveraud recula, se rencoigna, maiotint les plis de u

robe, déroba ses jambes sous la banquette, continua d'être énergiquement vertueux. Cependant les entreprises du gendarme ne se décourageaient pas, et le péril devenait d'instant en instant plus pressant. La lutte était silencieuse, mais obstinée, caressante d'un côté, furieuse de l'autre; l'obstacle excitait le gendarme. Terrier dormait. Tout à coup le train s'arrêta, une voix cria : — Quiivrain! et la portière- s'ouvrit. On était en Belgique. Le gendarme, forcé de s'arrêter et de rentrer en France, se leva pour descendre, et au moment où il quittait le marchepied et où il touchait terre, il entendit derrière lui sortir de dessous le voile de dentelle ces paroles expressives : Ya-fen, ou je te casse la gueule!

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