‹ Histoire d'un crimeChapitre 62 sur 63 · II. u · texte numérisé non relu

II. u

Enfin des wagons à bestiaux yinreat et les emportèrent.

Le roi mit l'empereur dans un lieu quelconque. Wilhelmshoê.

Quel haillon, un empereur vidé !

J'étais là, pensif. Je regardais ces plaines, ces ravins, ces collines, plein de frémissement. J'eusse insulté volontiers ce lieu terrible.

Mais rhorreur sacrée me retenait.

Le chef de la station de Sedan était venu jusqu^à mon wagon et m'expliquait ce que j'avais sous les yeux. Il me semblait apercevoir, à travers ses paroles, les pâles éclairs de la bataille. Tous ces hameaux lointains, épars et charmants au soleil, avaient brûlé ; ils étaient rebâtis; la nature, si vite distraite, avait tout réparé, tout nettoyé, tout balayé, tout remis en place. Le bouleversement féroce des hommes s'était évanoui, l'ordre éternel avait repris le dessus. Mais, je l'ai dit, le soleil avait beau être là, toute cette vallée était fumée et ténèbres. Au loin sui une éminence, à ma gauche, j'apercevais un vaste château ; c'était Vandresse. Là logeait le roi de Prusse. A mi-côte de cette hauteur, le long d'une route, je distinguais au-dessus des arbres trois pignons aigus : c'était

3ii lllSTOrRE DCN CHIME.

un autre diâtcau, Beltevue; c'était là que Louis Bonaparte s'était rendu à (iuillaume: c'ëtait lâ qu'il arail donné et livré notre armée; c'était là que. pas tout de suite admis, invité à un peu de patience, il était resté près d'une licure, muet et livide devant la porte, apportant sa tioute et attendant qu'il plût à Guillaume de lui ouvrir; c'était là qu'avant de la recevoir, le roi de Prusse avait Tait f;iire antichambre à l'épée de la France. Plus bas, plus près, dans la vallée, û l'enlréc de la route menant à Va adresse, ou me montrait une espèce de masure. Li, me disait-on, en attendant le roi de Prusse. l'empereur Napoléon III était descendu, blême; il était entré dans une petite cour qu'on me désigna et où un chien k la chaîne grondait; il s'était assis sur une pierre pr^ d'un tas de fumier, el il avait dit : — J'ai soif. Uu soldat prussien lui avait apporté un verre d'eau.

Effroyable (In du coup d'État. Le sang bu ne désaltère pas. Une heure devait venir où le malheureux jetterait ce cri de fièvre et d'agonie. La honte lui réservait celte soif, et ta Prusse ce verre d'eau.

Lie affreuse de la destinée.

Au delà du chemin, à quelques pas de moi, cinq peupliers frissonnants et pâles abritaient une fa^^de de maison dont Tunique étage était surmonté d'une enseigne. Sur cette enseigne était écrit en grosses lettres ce nom : Dhouet. J'étais hagard. Drçuel, je lisnîa Varennes. Tragique hasnrd qui mêlait Varennes à Sedao, semblait vouloir confronter les deux calaslroptics, et accoupler dans une sorte de même chaîne l'empereur prisonnier de l'élranger au roi prisonnier de son peuple.

L'obscurcissement de la rêverie couvrait pour moi cette plaine. La Meuse me paraissait avoir des reflets

rouges, l'île voisine, dont j'avais admiré la verdure, avait pour sous-sol une tombe ; quinze cents chevaux et autant d'hommes y étaient enterrés; de là Therbe épaisse. Çà et là, à perte de vue, apparaissaient dans la vallée, des monticules avec des végétations sinistres; chacune de ces végétations lâarquait la place d'un régiment enseveli. Là avait été anéantie la brigade Guyomar; là avait été exterminée la division Lhéritier; ici avait péri le septième corps; là, sans même avoir pu aborder l'infanterie ennemie, était tombée « sous des feux tranquilles et bien ajustés m, dit le rapport prussien, toute la cavalerie du général Margueritte. De ces deux sommets, les .plus élevés de cette enceinte de collines, Daigny, en face de Givonne, qui a deux cent soixante-seize mètres, Fleigneux, en face d'Illy, qui a deux cent quatrevingt-seize mètres, les batteries de la garde royale de Prusse avaient écrasé l'armée française. Gela s'était fait de haut, avec l'autorité terrible du destin. Il semblait qu'on fût venu là exprès, les uns pour tuer, les autres pour mourir. Un mortier, qui est une vallée, un pilon, qui est l'armée allemande, voilà la bataillé de Sedan. Je regardais, sans pouvoir en détacher mes yeux, ce champ du désastre, ces plis de terrain qui n'avaient pas protégé nos régiments, ce ravin où s'était effondrée la cavalerie, tout cet amphithéâtre où s'étageait la catastrophe, les escarpements sombres de la Marphée, ces halliers, ces pentes, ces précipices, ces forêts pleines d'embûches, et dans cette ombre formidable, ô toi, rinvisiblel je te voyais.

Jamais chute ne fat plus lugubre.

Nulle expiation n'est comparable à celle-là. Ce drame inoui a cinq actes, tellement farouches, qu'Eschyle luimême n'eût pas osé les rêver. Le Guetapens, la Lxute, le Massacre, la Victoire, la Chute. Quel nœud et quel dénoûmenti Un poète qui l'eût prédit, eût semblé un traître; Dieu seul pouvait se permettre Sedan.

Tout proportionner, c'est jsa loi. A pire que Brumaire, il fallait pire que Waterloo.

Le premier Napoléon, nous l'avons dit ailleurs ', avait fait front à la destinée ; il n'avait pas été déshonoré par son supplice; il était. tombé en regardant fixement Dieu. Il était rentré dans Paris, discutant les hommes qui le renversaient, distinguant fièrement entre eux, estimant Lafayette et méprisant Dupin. Il avait jusqu'au dernier moment voulu voir clair dans son sort, il ne s'était pas laissé bander les yeux; il avait accepté la

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