CHAPITRE VIII
OU PETIT JEAN COMMENCE A VOIR
Quand, aux premiers jours du printemps, on put faire quelques promenades , il sembla à petit Jean qu’il voyait un monde nouveau.
Si l’intelligence enfantine est dirigée vers l’observation, il se fait chez elle comme une sorte d’éclosion alors que la nature se réveille aux rayons du soleil printanier. L’enfant entrevoit des splendeurs qui le charment; il ne sait pas, mais il éprouve comme un désir infini de pénétrer les secrets de cette nature qui lui montre chaque jour de nouveaux trésors.
Les bourgeons qui crèvent leur enveloppe visqueuse , les fleurs qui percent le tapis de feuilles mortes , les oisillons qui gazouillent affairés autour des nids, ces milliers d’in* .sectes qui fourmillent dans les herbages font naître dans le cerveau de l’enfant des idées fécondes , si on sait les diriger. M. Majorin n’était pas sans s’apercevoir que petit Jean regardait toute chose avec une attention nouvelle; il se fé-
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
licitait, à part lui, de voir son élève profiter ainsi des leçons données pendant les soirées d’hiver, et comptait bien développer ces dispositions; mais, suivant son habitude, il aimait laisser à son élève une certaine initiative, et, plutôt que de provoquer ses observations, il préférait étendre celles que lui-même avait ébauchées.
Un matin que petit Jean restait au logis, M. Majorin, faisant un tour de jardin , aperçut son élève très attentivement occupé à considérer quelque chose au milieu d’un massif d’arbustes. S’approchant sans bruit, il vit que petit Jean, son carnet à la main, copiait des bourgeons déjà déve-
loppés de marronnier d’Inde (fig. 43). Tout incorrects qu’étaient les croquis de l’enfant, le maître éprouva un vif sen-
OU PETIT JEAN COMMENCE A VOIR
timent de joie en constatant ainsi le fruit de ses leçons. Petit Jean était si fort occupé de son dessin qu’il demeura quelques minutes sans s’apercevoir de la présence de M. Majorin. Dès qu’il le vit, il rougit comme s’il eût été pris en faute.
« Bien, très bien, petit, dit M. Majorin en caressant la tête blonde de petit Jean; n’est-ce pas que c’est beau, tout cela ? Comme ces folioles ont fait effort pour écarter les enveloppes gommées qui les préservaient du froid, comme elles s’échappent vigoureuses et promettent de se développer librement. Vois ce bourgeon, il a jeté bas les écailles brunes et gluantes qui l’enveloppaient; il ne reste plus que les quatre stipules de la base, lesquelles vont tomber bientôt
aussi, ayant rempli leur tâche Tiens, voici un de ces
bourgeons qui s’est émancipé , déjà les pétioles se sont disjoints ; seules , les extrémités des groupes de jeunes feuilles sont encore réunies par la liqueur visqueuse qui les entourait (fig. 44). Bon, voici là un bourgeon plus pressé d’éclore ; vois, les feuilles se sont séparées, les stipules sont encore attachés à la base cependant; puis ne voilà-t-il pas la fleur qui se dépêche aussi d’apparaître en boutons ! (fig. 45).
« Dans quelques jours, si le beau temps continue, tout cela se sera développé, les feuilles auront pris leur grande allure, et les grappes de fleurs, encore endormies aujourd’hui, se dresseront fièrement entre leurs pédoncules.
« Mais il ne faut pas s’en tenir à l’observation de ces grands personnages , il y a dans les petites plantes qui percent les détritus laissés par l’hiver des sujets qui méritent toute notre attention. Moins puissants, moins robustes que les grands végétaux, il leur faut plus d’énergie pour se développer. Regarde ces pieds de violettes (fig. 46) ; vois comme ces feuilles, enroulées d’abord en manière de cornets afin de permettre à leurs limbes si tendres de passer à travers les obstacles (fig. 47), sont heureuses de s’épanouir
HISTOIRE D EN DESS I N AT E ER
Ht
Fig. 44. — Bourgeon de marronnier d’Inde, ouvert*
aux rayons du soleil; lorsqu’elles ont accompli leur première tâche. Mais passons plus avant dans le fourré. Il y avait là, l’an dernier, quelques pieds de fougère } de leurs racines doivent s’élever de nouvelles pousses.
« En effet, en voici une. Elle a rejeté autour d’elle les feuilles mortes qui lui servaient de couverture \ si le pied de violettes a roulé ses feuilles en cornets pour se faire jour au milieu des obstacles , la fougère , d’un tempérament plus robuste, a fermé les poings et force le passage. N’est-ce pas charmant (fig. 48), et y a-t-il quelque part un plus joli bijou ? Ce bourgeon d’un vert gris qui développe ses
OU PETIT JEAN' COMMENCE A VOIR
feuilles enroulées sur elles-mêmes, cotonneuses encore, n’est-il pas un ornement des plus gracieux ?
« Tu as de quoi dessiner dans ce coin de jardin, et il faut te dépêcher, car les modèles ne t’attendront pas. La nature n’est pas comme les gens qui font faire leur portrait : elle ne pose pas, elle a d’autre besogne sur les bras. Cependant, elle voudra bien te donner le temps de déjeuner*, tu reviendras tout à l’heure, dame Orphise nous appelle. »
Il est des jours, dans l’existence des enfants aussi bien que dans celle des hommes, où il se fait comme une révélation, où s’accomplit un progrès brusque.
Ce qu’on avait emmagasiné confusément dans le cerveau pendant un long temps, les matériaux dont on ne pouvait se servir, faute de pouvoir les assembler, se coordonnent
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
comme par enchantement. Notre petit Jean était arrivé à un de ces moments psychologiques.
Pendant le déjeuner, il mettait, par la pensée, les assiettes et les carafes en perspective. A travers les vitres, il regardait le paysage et le calquait avec un crayon imaginaire. Sur la nappe, à l’aide d’une allumette, il cherchait les contours du chat qui ronronnait sur un coussin (fi g. 49).
M. Majorin 11’était pas sans s’apercevoir de la préoccupation de petit Jean , il voulut éprouver son élève :
« Dis-moi, petit, je crois qu’il y a plus de quinze jours que tu n’es allé voir ta mère et les tiens } il fait beau, j’ai une course à faire du côté de Villeneuve-Saint-Georges ; veux-tu que nous allions jusque chez le père Loupeau?
— - Mais.... oui, bon ami.
— Eh ! tu n’as pas l’air bien empressé.
Fig. 47. — Pied de violettes : feuilles et fleurs.
— Si! bon ami.
— Mais non, mais non !... Le temps est charmant cependant , nous dînerons à Villeneuve et nous reviendrons à la nuit ; est-ce que cela ne te plaît point ?
— Oh ! si fait , bon ami !
— Allons , tu dis cela sans le moindre enthousiasme. Avais-tu quelque projet en tête, quelque partie avec des camarades de l’école ? Dis-le franchement.
— Dame, bon ami, j’aurais bien voulu rester à la maison... pour dessiner... ces plantes que nous avons vues tout à l’heure.
— A merveille ! tu as raison, c’est bien dit : reste donc ; je ferai ma course tout seul et reviendrai pour dîner.... Dame Orphise , veuillez dire qu’on selle la Grise , je sortirai seul. »
Et là-dessus, M. Majorin embrassa petit Jean et monta à sa chambre.
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
Petit Jean, il faut l’avouer, avait le cœur un peu gros : manquer une jolie promenade, ne pas voir sa mère, ses frères et sœurs, tout cela pour passer le temps à dessiner des bouts de plantes , lui semblait , toute réflexion faite , un peu dur, et il fut le point d’aller trouver son bon ami pour lui déclarer qu’il changeait d’avis. Mais il se souvint que M. Majorin lui avait dit un jour : « Quand on a fait une sottise , il ne faut jamais avoir honte de le reconnaître ; c’est le seul moyen de la réparer ; quand on a fait son devoir , ce que la raison ou la conscience commande, c’est une sottise de s’en repentir, même s’il n’en résulte que dommage pour soi. »
OU P K T I T JEAN COMMENCE A VOIR
io3
Petit Jean rentra donc son chagrin, prit son album et s’en alla tout droit au fond du jardin sans tourner la tête ; involontairement deux ou trois grosses larmes tombèrent sur son papier quand il se fut assis devant quelques-unes des plantes qu’il voulait dessiner.
« Allons ! se dit M. Majorin en voyant de sa fenêtre l’enfant se diriger vers les bosquets, le petit a quelque chose là; c’est bon! »
Et, descendant dans la cour, il enfourcha la Grise.
A mesure que petit Jean avançait dans son travail de copie de plantes, il éprouvait comme un sentiment de contentement inconnu. Ces modèles lui semblaient d’autant plus précieux qu’il venait de leur sacrifier un grand plaisir.
« Petites plantes , se disait-il vaguement, je vous aime bien, puisque pour rester avec vous je ne vais pas me promener avec bon ami, ni voir père, mère, frères et soeurs.
« Petites plantes, il faut vous laisser copier, m’aider à faire de jolis dessins que bon ami verra avec plaisir. »
Et alors, si quelques-unes de ces éclosions brusques, printanières, faisaient tressaillir les tigettes des herbacées, il semblait à petit Jean que ces plantes lui répondaient. Puis apparaissait sur les limbes veloutés quelque brillant coléoptère aux longues antennes mobiles; il s’arrêtait un
io4
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
instant comme pour se chauffer au soleil et, ouvrant ses élytres, il prenait son vol.
Petit Jean essayait aussi de dessiner ces bestioles, mais cela était trop difficile; elles posaient si mal et étaient si petites!
Les graves personnages qui s’occupent de l’éducation des enfants leur fournissent de petits livres faits pour eux, mis à la portée de leur intelligence , ornés de charmantes vignettes; ils ne leur épargnent ni l’enseignement de la saine morale, ni les éléments des connaissances les plus utiles. Une matinée de printemps imprime parfois dans ces jeunes cerveaux un enseignement bien autrement fructueux.
Mettre l’enfant en face de la nature en soulevant seulement un coin du voile qui couvre ses mystères , c’est encore le meilleur moyen de développer son intelligence et de lui donner le désir d’apprendre.
Quand petit Jean devint un homme, le souvenir de cette journée ne s’effaça jamais de sa mémoire, et il disait : « C’est de ce jour que j’ai commencé à aimer la nature, et depuis lors mon amour pour elle n’a fait que s’accroître; qui sait? peut-être que, si j’avais été me promener avec M. Majorin, j’eusse perdu cette occasion. Se serait-elle présentée de nouveau ? Mystères de l’intelligence humaine ! »
Quand M. Majorin rentra à l’usine à la brune, petit Jean était encore en contemplation devant des pieds de gouët. Il lui semblait que cette journée n’eût duré qu’une heure.
Pendant le dîner, petit Jean fut silencieux, bien que sa physionomie exprimât le contentement.
« Ainsi donc, dit M. Majorin, au dessert, tu as dessiné tout le jour dans le jardin.... Nous allons voir cela tout à I l’heure. Es-tu content de ce que tu as fait ?
— - Oh! pas trop, bon ami, c’est bien difficile.... et puis,
OU PETIT JEAN COMMENCE A VOIR
io5
il fallait me mettre par terre pour voir de 'près toutes ces plantes.... Vous me direz leur nom, n’est-ce pas ?
— Oui, certes*, tu en as examiné beaucoup ?
— Oui, beaucoup-, des toutes petites, toutes petites, parmi les feuilles mortes, et qui se donnaient bien delà peine pour pousser-, je Jes débarrassais tout doucement de ce qui les gênait.
— Et elles t’ont remercié ? »
Petit Jean rougit un peu et ne répondit pas; il n’osait avouer, même à son ami, ses impressions de la matinée, il lui semblait que c’eût été une profanation.
M. Majorin crut comprendre, n’insista pas et demanda à voir les croquis.
Tout cela était bien imparfait; mais il y avait des observations fines et passablement rendues, une intention d’analyse qui n’échappa pas au maître.
Évidemment l’enfant avait regardé avec le désir de se rendre compte et de comprendre.
M. Majorin, sur ces croquis, expliquait les développements successifs de ces végétaux quand, par la fenêtre ouverte, entra une chauve-souris qui se mit à voleter autour de la lampe. Un coup de serviette l’abattit sur la table, et M. Majorin emprisonna le petit mammifère sous un verre à boire. « Voilà, dit-il, une bonne occasion d’étudier un animal des plus intéressants. » Petit Jean pensait, à part lui, que ce petit tas noir , difforme , sursautant gauchement , sous ce verre à boire, était fort laid, répugnant, et il ne l’aurait pas volontiers touché du bout du doigt.
M. Majorin alla chercher un flacon contenant du chloroforme, il imbiba un bout de mouchoir du liquide, le passa sous le verre, et, après quelques secondes, la chauve-souris demeura immobile, affaissée; elle était morte. Alors, pendant qu’elle était encore chaude, le maître l’étendit sur une planchette en fixant ses membranes avec de grosses épingles.
io6
Le petit tas noir, qui n’avait que sept centimètres de long environ, ainsi déployé , mesurait trente-quatre centimètres d’envergure.
cc Tu as assez travaillé tout le jour, dit M. Majorin à petit Jean \ nous irons faire un tour de jardin, et demain soir seulement nous nous occuperons de la chauve-souris. »