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CHAPITRE IX

UNE LEÇON D’ANATOMIE COMPARÉE

Quand, après le dîner, les deux amis furent assis devant la table de travail, M. Majorin, prenant un volume joliment cartonné et le donnant à petit Jean, lui dit : « Tiens, voici un livre pour toi, ce sera le commencement de ta bibliothèque. C’est la Plante, de M. Ed. Grimard; tu trouveras expliqués là dedans bien des mystères entrevus par toi hier. Ainsi une journée bien employée est productive toujours, ne l'oublie pas*, sans compter ce que tes propres observations ont pu t’enseigner, le travail que tu as fait me fournit l’occasion de te donner un ouvrage qui ne peut manquer de t’amuser en t’instruisant.

« Tu liras cela tout doucement et, quand un passage te semblera obscur, tu me demanderas de te l’expliquer.

« Maintenant, revenons à notre chauve-souris d’hier soir. Cet animal, qui inspire généralement le dégoût, — et tu reconnaîtras tout à l’heure que c’est là un préjugé des plus ridicules, — non seulement n’est pas nuisible, mais est

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utile, en ce qu’il mange des insectes fort incommodes* comme les cousins par exemple.

« C’est un mammifère , ce qui veut dire qu’il ne pond pas des œufs comme les oiseaux. Il met bas des petits qu’il allaite, et tu vas voir s’il n’a pas avec l’homme d’autres points de ressemblance.

« Approche toi donc ! Ne prends pas cet air dégoûté v laisse ces airs-là aux demoiselles qui se trouvent mal si une chauve-souris entre dans leur chambre.

« De la tête, je ne te dirai pas qu’elle ressemble à celle d’un homme, mais nous y reviendrons. Examinons d’abord les membres (fig. 5o). Suppose que la membrane qui réunit

ces membres n’existe pas, tu vois que l’animal a des bras et des jambes. Ces bras s’emmanchent aux épaules, comme ceux des hommes, à des omoplates triangulaires et sont composés chacun d’un os qu’on appelle V humérus A, puis de deux os appelés l’un cubitus et l’autre radius B. Tâte ton avant-bras, tu sentiras ces deux os qui te permettent de tourner la main.

« Mais la main de la chauve-souris est à elle seule plus longue que le bras tout entier; sauf un petit pouce C, les autres doigts sont démesurément longs.

« Ces pouces sont munis à leurs extrémités d’ongles très forts et crochus qui permettent à l’animal de se sus-

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pendre aux parois des murs ou aux troncs des vieux arbres.

« Les deux jambes sont relativement courtes, mais elles sont composées, comme les tiennes, chacune d’un os, le fémur (la cuisse), qui s’attache au bassin, et de deux os appelés tibia et péroné , au bout desquels est le pied. Tu vois en G les petits pieds de l’animal munis également d’ongles crochus très déliés. La colonne vertébrale (l’épine du dos) se prolonge en manière de queue en H comme chez tous les mammifères (car l’homme lui-même n’en est pas dépourvu : c’est ce qu’on appelle le coccyx ; seulement, ce petit bout de queue de l’homme est caché sous la peau).

« Tâte un peu la poitrine de l’animal, sens comme elle est bombée ; ce sont ces muscles puissants, ces pectoraux qui permettent à la chauve-souris de faire manœuvrer ses bras et ses énormes doigts réunis par une membrane qui s’attache également au col, aux jambes, à la queue.

« Si la chauve-souris tombe à terre, elle ne peut plus s’envoler, parce que ses jambes n’ont pas assez de force pour lui donner un premier élan qui lui permettrait de prendre de l’air. Aussi s’accroche-t-elle à quelque mur ou à quelque branche avec ses deux pouces ou avec^ses pieds, et elle reste là tant que dure le jour-, puis, quand vient le soir, elle se laisse tomber, ouvre les bras : la membrane se déploie, forme parachute, et alors, faisant manœuvrer ses membres antérieurs, elle traverse l’air avec rapidité, sans qu’on entende tes battements de ses membranes , car tu observeras qu’elles sont veloutées-, vois quelle charmante étoffe et combien il est agréable d’avoir un si bon manteau ample et souple, fourré près du corps, pour s’envelopper quand on ne bouge pas, et disposé de façon à se déployer pour franchir l’espace avec la vitesse d’une flèche.

« Maintenant examinons (fig. 5i) ces bras et cette tête de la chauve-souris. Tu vois que du col A la membrane va s’attacher à la base du pouce de la main B, exactement

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comme serait un manteau posé sur tes épaules et que tu tendrais avec les mains en ouvrant les bras. Ce manteau est collé au dos de l’animal, à ses jambes et à sa queue qui lui sert de gouvernail ! Il n’est guère d’animal mieux pourvu , et c’est bien à tort qu’on n’éprouve pour lui que de l’aversion.

« Sa tête n’est pas moins intéressante à observer.

« Ses larges oreilles, dont les membranes viennent s’attacher sous la mâchoire, sont merveilleusement disposées pour percevoir Je plus léger bruit et, de plus, garantissent les yeux latéralement, ce qui permet à la chauve-souris de viser une proie sans être distraite par les lueurs obliques. Aussi l’œil de la chauve-souris percoit-il facilement dans

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une demi-obscurité les moindres insectes qui, ie soir, prennent leurs ébats, et, grâce à la rapidité de son vol, elle les gobe au passage : car tu vois qu’elle est pourvue d’une large bouche munie de bonnes dents incisives et molaires, comme toi et moi.

« La chauve-souris n’a donc rien d’un oiseau; c’est un mammifère qui allaite ses petits; elle a des dents et non un bec; elle possède des mains dont les doigts sont munis de phalanges et d’ongles; elle ne saurait marcher ou sauter comme les oiseaux, et si, par malheur, il lui arrive de tomber à rase terre, c’est avec des peines infinies qu’en rampant péniblement, elle va chercher un mur, une roche ou un tronc d’arbre, pour trouver sous elle une couche d’air assez épaisse qui lui permette d’étendre ses membranes et de voler.

« Des humains ont parfois essayé de fabriquer des appareils qui leur permissent de voler; ces fous (car on ne peut guère leur donner un autre nom ) auraient dû d'abord observer la chauve-souris , qui est , de tous les animaux volants, celui qui se rapproche le plus de l’homme. Or, une chauve-souris de nos contrées , dont le corps mesure de la tête au bas des reins six centimètres de longueur, a une envergure de trente-quatre à trente=cinq centimètres. Donc, cette envergure est près de six fois la longueur du corpe de la bête. Le corps d’un homme, de la tête au coccyx, étant d’un mètre environ , l’envergure de ses membranes devrait être de six mètres, et pour faire manœuvrer un semblable appareil, nos faibles pectoraux ne pourraient suffire, sans compter qu’au bout de nos bras, il faudrait ajouter quatre doigts d’un mètre cinquante centimètres à deux mètres de longueur. *

« Quoi qu’il en soit, tu vois qu’il est bon d’examiner toute œuvre de la création de près, et qu’il n’y a aucune bonne raison pour considérer la chauve-souris comme un

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animal méprisable, repoussant ou répugnant. Cette petite bête est parfaitement pourvue et est plutôt faite pour exciter notre admiration que notre mépris.

« Mais voici qui est plus étrange, » et M. Majorin alla chercher dans ses cartons le dessin (fig. 52).

« Cet animal n’existe plus sur la surface du globe terrestre ; mais il y a vécu bien avant l’apparition de l’homme, et on trouve son squelette dans les roches d’où on extrait la pierre lithographique. On lui a donné le nom àt ptérodactyle, ce qui signifie à peu près : doigts ailés. Cet animal était une façon de lézard volant ou voletant (car il ne pouvait certainement pas fournir une longue course en Fair) à

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Paide de ses membranes; ce n’est pas une chauve-souris, ce n’est pas un mammifère, mais un reptile, ce qu’indique assez la forme de sa tête et sa denture qui est celle appartenant aux sauriens.

« Cet étrange animal qui, d’ailleurs, n’était guère plus gros qu’un lézard de forte taille , possède comme nous des bras, jambes, mains, pieds; seulement, le petit doigt de la main s’allonge démesurément, ainsi que tu le vois ici en A, et sert d’attache à la membrane qui, d’autre part, couvrait les épaules, joignait les talons et le bout de la queue. En B est représenté ce bras squelette, grandeur naturelle, et en C la tête du ptérodactyle avec ses muscles restaurés.

« Le ptérodactyle n’était pas velu comme la chauve-souris, mais couvert d’une peau plissée. C’était, au total, une assez laide bête qui devait se nourrir d’insectes qu’elle happait en voletant ; d’ailleurs les griffes aiguës et spatulées des quatre doigts de la main et des cinq doigts du pied, lui permettaient de s’accrocher aux parois des roches et de ramper sur leur surface verticale, tout comme les lézards, mais certainement avec moins de grâce et de vivacité. Cependant la forme et la dimension des os du bassin permettent de supposer que le ptérodactyle pouvait s’asseoir sur son séant.

« Tu me demanderas peut-être où je veux en venir avec ces explications à propos d’animaux bizarres ? Simplement à ceci : c’est que la nature , elle aussi , a cherché , essayé toutes sortes de formes. Elle y met le temps, car rien ne la presse; mais ayant adopté un principe, elle tente d’en tirer toutes sortes de conséquences. Ainsi, prenons ta main, par exemple. Eh bien , avant d’arriver à construire la main de l’homme, cet outil merveilleux, que de tentatives n’a-t-elle pas faites ! Les grands sauriens des époques primitives que l’on trouve dans les lias , terrains déposés des milliers de siècles avant l’apparition de l’homme, ces grands sauriens

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ressemblent plus ou moins au lézard ou au crocodile. Vivant dans Peau, ils ont, à la place de bras et de jambes, des nageoires en façon d’avirons, mais ces membres n’en sont pas moins terminés par une réunion de cinq doigts enveloppés dans une peau. Voici le ptérodactyle quia aussi ses cinq doigts; mais l’un d’eux, le dernier, s’allonge démesurément pour servir de nerf à une membrane permettant à l’animal de voler.

« Les oiseaux ont leur humérus, leur cubitus et leur radius et des doigts enveloppés d’une membrane qui servent à fixer les plumes principales des ailes. La chauvesouris possède un pouce qui lui tient lieu de crochet pour se suspendre, et les quatre autres doigts s’allongent énormément pour servir de nerfs articulés à une membrane.

ce Voici le cheval qui marche sur un seul doigt dont le sabot est l’ongle; mais les quatre autres doigts , qui d’ailleurs lui sont inutiles, sont atrophiés et cachés sous la peau. Le bœuf, la chèvre, marchent sur deux doigts, mais les trois autres n’en existent pas moins cachés. Les félins , comme le tigre, comme le chat, essayent déjà de saisir avec quatre de leurs doigts et y parviennent, grâce à leurs ongles qui sont contractiles, c’est-à-dire qui sont mobiles; quant au pouce, il existe, mais sans que l’animal puisse l’utiliser pour prendre un objet.

cc Le singe commence à se servir de la main comme nous nous en servons; le pouce, toutefois, est incomplètement opposé ou ne l’est pas du tout aux quatre autres doigts. Enfin se façonne la main humaine qui te permet de dessiner.

« Pour obtenir cette conformation supérieure, il s’agissait simplement d’allonger le pouce et de l’opposer aux autres doigts. Que de temps, que d’essais, que d’emplois divers donnés à ces cinq doigts pour en arriver là ! Toutefois, on les retrouve toujours, ces cinq doigts, même quand un ou

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plusieurs d’entre eux ne sont point utilisés par l’animal.

« Il est assez ridicule, tu l’avoueras, qu’on ne sache pas comment est fait l’outil dont on se sert à chaque instant. L’homme doit donc savoir comment est faite sa main , non qu’il soit en son pouvoir de modifier l’instrument, mais parce que, le connaissant bien , il peut arriver qu’il en tire un meilleur parti et ne lui demande pas un service que ce membre ne pourrait rendre. »

Prenant dans ses cartons le dessin du squelette d’une

Fig. 55. — La main de l’homme, squelette.

main droite d’homme (fig. 53), M. Majorin continua ainsi : « Ceci te représente le dos — comme on dit vulgairement — de la main dépouillée de sa peau, de ses muscles, de ses

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tendons et ligaments. Il est bon d’abord que tu saches le nom des différentes parties de ce membre. Cette réunion de petits os que tu vois en A , c’est ce qu’on appelle le carpe (première et deuxième rangées); les os longs qui viennent à la suite B, ce sont les os du métacarpe. Ce sont eux qui forment le pouce et le dos de la main , tandis que les os du carpe composent le poignet. En C est le pouce; en D, X indicateur; en E, le médius; en F, X annulaire, et en G, le petit doigt. Chacun de ces doigts possède trois phalanges, sauf le pouce qui n’en a que deux. En R est le radius et en I le cubitus , auxquels s’adaptent les os du carpe , disposés de telle sorte que le poignet peut se mouvoir dans tous les sens, et faire sur lui-même un demi-tour complet, grâce à ces deux os R et I , qui peuvent passer l’un devant l’autre. Tu observeras que les premières phalanges ont leurs extrémités à peu près plates, a , très légèrement concaves, tandis que les têtes des os du métacarpe sont arrondies en demi-sphères. C’est ce qui permet aux doigts de se mouvoir en tous sens à leur base, comme tu peux l’éprouver toimême.

« Il n’en est pas ainsi des articulations des deuxièmes pha langes avec les premières. Les articulations sont à gouttières, de telle sorte que si les doigts peuvent se plier dans le sens antéro-postérieur, ils ne peuvent s’infléchir à droite ou à gauche. Les dernières phalanges des doigts, dites phalanges unguifères , c’est-à-dire qui portent les ongles, sont terminées en manière de spatule, comme te l’indique le tracé K, qui représente le bout antérieur d’une de ces phalanges, grandeur naturelle, avec l’ongle, et le tracé L, qui donne cette même phalange, face postérieure, dont l’extrémité est cachée par cet ongle.

« Mais ces ongles sont supposés coupés comme il convient à des mains civilisées; quand l’homme laisse pousser ccS appendices cornés, ils prennent la forme indiquée en M

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Tout cela n’est pas évidemment mal entendu; mais il convient d’attacher ensemble tous ces osselets sans cependant gêner leurs mouvements.

« Il faut te dire d’abord que tous ces os sont revêtus d’une enveloppe fibreuse très fine qu’on appelle le périoste. Examinons maintenant comment ces os de la main sont joints de telle sorte cependant que tous leurs mouvements soient parfaitement libres (fig. 54)

« Il s’agit toujours du dos de la main (face postérieure). C’est à l’aide de ligaments fins, soyeux, nacrés, qui s’enchevêtrent, se croisent, passent les uns sur les autres, que les os du carpe sont maintenus, réunis en A entre eux et aux radius tt cubitus.

« Les os du métacarpe et des phalanges sont de meme réunis par des ligaments latéraux et par ce qu’on appelle le ligament métacarpien-tr averse , en B; de plus, des tendons extenseurs suivent longitudinalement le dos des doigts, et d’autres tendons dits fléchisseurs suivent de même, longitudinalement, la partie antérieure des doigts. Ces tendons sont bridés par le métacarpien-traverse. Ils sont figurés coupés après les jointures du métacarpe avec les premières phalanges, pour laisser voir les ligaments du carpe : car ils viennent passer sur ces ligaments et sont retenus au poignet par un véritable bracelet ligamenteux. Ces tendons postérieurs (ceux que tu vois ici) sont dits extenseurs , parce qu’ils servent à ouvrir et à allonger les doigts, tandis que ceux antérieurs, c’est-à-dire placés en dedans des doigts, sont dits fléchisseurs , parce qu'ils servent à fermer les doigts. En C, tu vois le tendon (coupé) du long abducteur du pouce. Tu peux le sentir sous la peau. Ce tendon joue un rôle important. C’est lui qui donne au pouce ces mouvements d’ouverture très prononcés, au moyen desquels la main humaine peut saisir de très gros objets. Quant au tendon extenseur du pouce, il est coupé en <i, comme son tendon fléchisseur est coupé en e pour laisser voir les ligaments latéraux d’articulation des deux phalanges en f. En g est ce qu’on appelle l'os crochu , lequel est un petit os pris par les ligaments , mais non articulé, et qui sert à donner plus de force à ces ligaments au poignet, à la base de l’os métacarpien du petit doigt. Cet os est d’un grand secours lorsqu’il s’agit de soulever un lourd fardeau.

« De même y a-t-il de petits osselets supplémentaires sous l’articulation du pouce en h ; ce s osselets sont appelés os sésamoïdes , parce qu’ils ressemblent à une graine de sésame. Ils servent également de points d’appui supplémentaires au tendon fléchisseur antérieur du pouce. Tu n’es pas sans t’apercevoir que le pouce, tout court

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qu’il est, a une puissance de préhension considérable. Eh bien, ces os sésamoïdes font l’office d’un sous-tendeur pour donner plus de force au tendon fléchisseur ; aussi sont-ils plus développés chez les personnes qui se livrent à des travaux de force et n’existent-ils pas chez les enfants ni parfois chez les femmes. Ils se forment, avec l’âge et l’exercice, sous les tendons. Je te ferai grâce des noms de tous ces ligaments, tu apprendras cela plus tard. Ce que je tenais à te faire connaître d’une façon sommaire, c’est comment est faite la main dont tu te sers, et combien il a fallu de temps à la nature pour perfectionner cet outil, puisque tant djanimaux ont déjà leurs cinq doigts et qu’il n’y a que l’homme qui puisse les utiliser complètement.»

Pendant cette leçon, qui intéressait vivement petit Jean, il regardait et tâtait sa main pour tâcher de retrouver et les os et les tendons ; mais cette main n’était pas encore assez formée pour qu’il pût sentir tout cela.

Il n’en était pas de même de la main de M. Majorin, longue, sèche et robuste; aussi le maître, reprenant la leçon, fit tâter facilement à son élève et les os et les tendons qu’il venait de décrire sur des dessins, fidèlement copiés. Et la grande main de M. Majorin s’ouvrait, se fermait, s’étendait si bien, qu’à la lumière de la lampe apparaissait tout le mécanisme de l’outil.

« Mais, hasarda petit Jean, qui fait mouvoir tout cela ?...

— Ah, petit, tu n’es pas dégoûté! reprit M. Majorin; tu veux savoir qui fait mouvoir tout cela ? tu veux savoir où est le moteur? Le moteur, mon ami, c’est ta tête, ton cerveau. Ta tête est remplie d’une substance blanche et grise qui s’étend tout le long de la colonne vertébrale ; de cette substance partent des milliers de fils, comme des fils télégraphiques, qu’on appelle des nerfs, et ces nerfs sont chargés de transmettre ta volonté à tes membres,

HISTOIRE 1) UN DESSINATEUR

lesquels sont garnis de muscles, de tendons contractiles, c’est-à-dire ayant la propriété de s’allonger et de se retirer comme le feraient des fibres de caoutchouc, et ces braves muscles avec leurs tendons obéissent instantanément à l’ordre que leur transmet ton cerveau, à l’aide de tous ces nerfs. Et encore ces nerfs, qui ont la faculté d’être impressionnés par l’attouchement, par le froid, par le chaud, par Fouïe, par la vue, transmettent à ton cerveau l’impression qu’ils reçoivent. Ainsi, tu mets la main sur un fer chaud, les nerfs envoient une dépêche à ton cerveau pour lui faire savoir que ça brûle, et ton cerveau renvoie une dépêche pour dire aux nerfs de commander aux muscles de la main de faire une prompte retraite. C’est un service télégraphique bien fait, puisqu’il ne sepasse pas un centième de seconde entre l’impression reçue par le nerf et l’exécution de l’ordre donné par ton cerveau de se retirer ou de parer un coup. Bien mieux, tous ces services télégraphiques sont solidaires. Ton œil voit une balle arriver sur toi, il transmet à ton cerveau le fait, lequel cerveau transmet aux nerfs de ton bras et de ta main l’ordre de faire agir les muscles de telle sorte que cette main se porte devant la balle, de la repousser en avant à droite ou à gauche, de la saisir*, ce qu’elle fait sans hésiter.

« Ton oreille entend une voix qui te dit : « En avant î marche ! » Elle fait savoir la nouvelle à ton cerveau, qui, sans tarder, envoie aux nerfs de tes jambes l’ordre de faire agir tes muscles qui te permettent de marcher. Et cela n’est pas particulier à l’homme : les animaux ont, tout comme nous, leur système nerveux et leur centre nerveux qui reçoit les impressions et transmet les ordres aux membres.

« Cependant, les choses sont arrangées de telle façon que si nous sommes les maîtres de mouvoir nos membres comme bon nous semble, nous ne sommes pas les maîtres

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défaire battre ou d’empêcher de battre notre cœur, d’arrêter ou d’activer la circulation du sang, de digérer nos aliments ou de ne pas les digérer. Cela se fait malgré nous, sans que nous ayons à nous en occuper, pendant la veille comme pendant le sommeil. Mais il est temps d’aller se mettre au lit, petit Jean. »

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