CHAPITRE X
DEUXIÈME LEÇON D’ANATOMIE COMPARÉE
M. Majorin ne s’en tenait pas à ces explications orales et à ces exhibitions de modèles ou de dessins. Il fallait que petit Jean prît des notes, les mît au net et joignît des croquis à ces notes qui étaient corrigées par le maître.
Petit Jean ne se souvenait pas des termes techniques, il fallait les lui rappeler et les faire inscrire en regard des croquis.
Aussi M. Majorin laissait-il entre ces leçons bien remplies un intervalle assez long pour que son élève eût le temps de les digérer et de se les assimiler.
On y revenait pendant plusieurs jours, et les occasions ne manquaient pas.
A table, petit Jean examinr.it attentivement les os de poulet ou de lapin, depuis que lui avait été donnée la première leçon d’anatomie comparée, etM. Majorin profitait des observations de son élève pour recommencer ou étendre ses explications. Quand le maître put supposer,
aux observations faites par petit Jean, que la leçon précédente était suffisamment comprise, il essaya d’aller plus avant.
M. Majorin possédait d’excellentes études anatomiques faites sur la nature -, il commença donc sa deuxième leçon en mettant sous les yeux de petit Jean un dessin de grande dimension représentant un squelette humain de profil
Fig. U5. — Squelette d’homme, squelette de chimpanzé.
(fig. 55) en A, et, en regard, une copie d’un squelette de chimpanzé, en B.
a Examine attentivement, lui dit-il, ces deux individus ; tous deux ont le même nombre d’os, et la différence
DEUXIÈME LEÇON D’ANATOMIE COMPARÉE
entre l’homme et le chimpanzé, qui est un singe, consiste seulement dans la forme et la dimension de ces os. Tu remarqueras que la colonne vertébrale du chimpanzé est tracée suivant une seule courbure, tandis que celle de l’homme a la forme d’un S -, que les bras du chimpanzé sont si longs qu’il risquerait, en montant un escalier, de marcher sur ses mains ; que les jambes de cet animal sont courtes et que leurs os sont courbés de manière à ce que ces jambes ne puissent suivre une ligne droite. Bien que le chimpanzé se tienne habituellement debout, il a encore conservé la tradition des bêtes qui marchent à quatre pattes*, l’attitude debout est un progrès qui n’a point encore atteint tout son développement. Le pouce de ia main est court et ne lui sert pas à grand’chose, n’étant que trèsimparfaitement opposé aux autres doigts.
« Les os du bassin sont peu développés de l’avant à l’arrière; le crâne est relativement petit, fuyant, et la mâchoire énorme.
« Chez l’homme, la station debout est devenue habituelle, les bras sont proportionnés, la tête est forte et le crâne puissant.
« Mais il faut te dire le nom des os principaux qui composent le squelette humain. Ne nous occupons pas de la tête, à laquelle nous reviendrons tout à l’heure. En a sont les vertèbres cervicales ; en les cinq vertèbres lombaires; en c, le sacrum ou coccyx; de d en uf, les douze côtes; en e, les os du bassin ou des îles .
« Voyons le torse de ce personnage de face, en A (fig. 56), et de dos, en B. En a sont les clavicules , fort utiles pour permettre d’ouvrir les bras; en £, le sternum , épais cartilage au'quel viennent se souder les côtes , sauf les deux dernières, appelées les fausses côtes ; en c, l’os des îles ou bassin ; en d, l’ humérus ; en e, le radius; en/, le cubitus ; en g , les omoplates ; en /z, la première rangée des os
l'ig. GG. — Squelette d'homme : partie antérieure et postérieure.
du carpe ; en i , la deuxième rangée:, en /t, les os du métacarpe; et en /, les phalanges.
« Continuons par l'examen des jambes (fig. 57). Celle A est présentée du côté antérieur, c’est-à-dire de face, et
celle B du côté postérieur, c’est-à-dire du côté des talons. Le grand os a est le fémur ; b , le tibia; c, le péroné; d , la rotule , petit os en forme de lentille qui est détaché et est fort nécessaire pour permettre le mouvement du genou quand on veut marcher et surtout monter ; e , Y astragale ; f, l’os scaphoïde; g , les os cunéiformes ; h , les os du métatarse ; i, les phalanges ; Zr, le calcanéum ou l’os du talon.
« Sauf la tête, tu sais à peu près maintenant de quoi se compose ta charpente; car c’est une véritable charpente destinée à recevoir les muscles qui permettent de faire marcher la mécanique et les nerfs chargés, comme je te l’ai dit, de transmettre les ordres partout et de te rendre compte des sensations.
« Ces dessins te font voir à peu près comment ces os sont réunis de manière à permettre les mouvements.
« Dans toutes les parties en contact, dans les articulations, ils sont garnis d’une substance blanche, douce, un peu souple et toujours graissée par un liquide qu’on appelle synovie , comme tu vois les mécaniciens entretenir sans cesse de l’huile sur les parties des machines qui glissent ou frottent les unes sur les autres.
« Ces articulations sont maintenues par des ligaments souples comme ceux que je t’ai montrés lorsque nous nous sommes occupés de la main, ligaments auxquels viennent s’attacher les tendons qui aboutissent aux muscles, lesquels sont comme autant de paquets de fibres pourvues de la faculté de s’étendre et de se contracter, et par conséquent de faire mouvoir la charpente dans les jointures.
« Ces muscles sont entretenus en bon état et nourris par la circulation du sang qui, divisé en milliers de canaux, va porter partout et toujours, - — jusqu’à la mort s’entend, — la santé et l’activité.
« C’est également le sang qui se charge de faire grandir
DEUXIÈME LEÇON D’ANATOMIE COMPAREE
tes os et tes muscles; aussi faut-il lui donner tout ce qu’il demande pour remplir son office, savoir: air, nourriture, travail et sommeil.
« Mais admire comme ces os de la jambe (fig. 57) sont bien faits pour porter. Le fémur s’emboîte dans une cavité de l’os des îles , qui lui permet le mouvement de balancier d’arrière à l’avant , nécessaire à la marche. Le fémur est courbé pour reporter la charge du corps sur le genou ; là , le tibia possède une tête large, renforcée, munie de deux cavités qui reçoivent les deux parties arrondies du fémur , afin d’assurer la raideur de la jambe dans le sens latéral. Nos bielles de machines ne sont pas faites autrement. Le petit os appelé la rotule donne un levier aux muscles et empêche en même temps le genou de se plier de l’avant à l’arrière. Puis le tibia est droit, posé de champ , c’est-àdire de façon à présenter sa résistance dans le sens du mouvement de la marche; il est renforcé par le péroné , sorte d’étai qui empêche la flexion dans le sens latéral. La base du tibia , large aussi, porte sur un os intermédiaire , Y astragale , qui permet le mouvement du pied, et cet os intermédiaire porte lui-même sur un os robuste, le talon ou calcanéum , qui sert de levier et de cale... Les os du métatarse sont courbés comme une voûte, afin que la jambe, portant sur le talon, trouve à distance, antérieurement, un appui, un étai. Aussi l’homme, de tous les animaux, est-il le seul qui marche debout, posé verticalement, tandis que les singes, qui se tiennent sur leurs membres inférieurs, ont plus ou moins la position que te donne la figure 55, courbés en avant et prêts au besoin à se servir de leurs longs bras pour ne point tomber sur le nez.
« Il ne faut pas être plus fiers pour cela, cependant : car cette merveilleuse machine humaine fait de lourdes sottises, quand la tête chargée de la gouverner n’est pas bien équilibrée ou n’a pas su perfectionner son cerveau par une
bonne instruction et une appréciation juste des choses de ce monde.
« Si tes jambes sont bien faites pour marcher, les bras de l’homme ne sont pas moins bien combinés pour prendre. Les jambes ne se meuvent guère que dans un sens, d’avant à l’arrière, et le pied ne peut guère décrire sur le sol qu’un angle droit, à moins de tourner l’os des îles; il n’en est pas de même du bras , il se meut en tous sens , et la main peut f .lire sur elle-même un tour presque entier. C’est grâce à la disposition de la clavicule et de l 'omoplate que i 'humérus se meut en tous sens, et à la disposition du radius et du cubitus que la main peut faire ce tour sur elle-même. En effet, ces deux os, le radius et le cubitus , passent l’un de-
vant l’autre en pivotant dans les alvéoles de Yhumérus , quand tu veux tourner la main , ainsi que te le montre la figure 58. — En A, la main gauche vue du côté anté-
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rieur, c’est-à-dire en dedans; et en B, du côté postérieur, c'est-à-dire du côté du dos; l’ humérus C n'ayant pas d'ailleurs changé de position.
« Cette faculté et l'opposition du pouce aux quatre autres doigts constituent la main humaine.
« Quand tu auras étudié et compris ces éléments anatomiques, tu examineras avec bien plus d'intérêt et de connaissance les machines de l’usine : car l’homme , dans l’art de la mécanique , ne tait guère autre chose que d’appliquer ces éléments.
« Seulement, n’ayant ni les ligaments souples et solides qui attachent les articulations des os, ni les tendons et muscles contractiles, il remplace ces belles inventions par des boulons, des tourillons, des excentriques; mais, au total, les organes de ses meilleures machines sont faits en conformité des principes qui permettent à sa propre machine de se mouvoir.
« En voici un exemple sensible (fig. 59) : En A, tu vois l’extrémité inférieure du fémur , ce qu’on appelle les condyles , avec l’échancrure qui les sépare et dans laquelle vient s’emboîter l’épine du tibia a et les surfaces articulaires concaves b. Les ligaments qui réunissent ces deux extrémités des os de la cuisse et de la jambe et qui s’attachent aux parties rugueuses latérales et percées de petits trous permettent aux condyles, faits en manière de demi-sphères, de tourner dans les deux cavités b. Que fait le mécanicien pour obtenir un résultat analogue? la jointure de deux pièces à tête de compas , c’est-à-dire pouvant tourner dans un sens, mais étant arrêtée dans l’autre.
« Il façonne les deux pièces B et C et les réunit par un boulon central; la tête a', qui remplace l’épine du tibia, vient s’emboîter dans la rainure d; les jouées e tournent sur les repos f, et les tiges cylindriques sont renforcées aux jointures tout comme les os.
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
Fig. U9. — Application des jointures des os à la mécanique.
« Il y a, entre la machine animale et celles que nous fabriquons, un écart immense toutefois. Nous, nous pouvons plus ou moins bien façonner les pièces, les organes de nos machines à l’instar des os, des tendons, des muscles ; mais à toutes ces pièces, il faut communiquer le mouvement par une force indépendante d’elles : un courant d’eau, d’air, la vapeur, un cheval; ce qu’on appelle une force motrice. La machine animale n’a pas besoin d’être sollicitée par une force qui lui soit indépendante, elle porte son moteur dans chacun de ses organes. Il serait fort commode de découvrir une matière ou une combinaison d’éléments qui possède-
raient la faculté qu’ont les tendons et les muscles de se distendre ou de se contracter. Cela nous éviterait bien des pièces de machines fort compliquées; mais nous n’en sommes pas là, et il faut nous contenter jusqu’à présent d’étudier le mécanisme animal pour lui emprunter tout ce que nous pouvons lui prendre, c’est-à-dire les formes appropriées à l’objet.
« Je vais te montrer, par exemple, comment on peut appliquer certaines formes animales à un mécanisme. Voici (fig. Go) la jambe de derrière d’un cerf ou d’un renne, ou
d’un élan, ou d’un grand cerf antédiluvien ; la disposition des os étant à peu près semblable chez ces animaux coureurs et dont les membres inférieurs sont doués d’une élasticité telle qu’elle leur permet de franchir des obstacles considérables. Le fémur a est court, très fort; le tibia b est de même, très puissant à la tête, et son champ est large. Mais voici le
Fig. 60. — Application du jeu aes muscles et tendons à la mécanique.
HISTOIRE D’üN DESSINATEUR.
calcanéum c, le talon, qui chez nous dépasse à peine la jointure du tibia et du péroné , et qui prend ici une saillie considérable. Puis, viennent les os, V astragale , le cuboïde , etc., d ; puis les os du métatarse e très longs, tandis qu’ils sont si courts dans le pied humain-, puis, enfin les phalanges /, dont deux seulement servent à la marche.
« Pourquoi ce calcanéum est-il si saillant? C’est pour donner un levier aux tendons et muscles chargés de faire mouvoir le membre.
« Suppose que nous voulions faire une pièce de machine par des procédés analogues, douée d’une faculté d’extension puissante et rapide : nous aurions en A une tige munie d’une poulie P à sa tête-, une seconde tige B avec jointure C et appendice saillant D, portant aussi une poulie à son extrémité p'. En attachant un fil en F à un point fixe, faisant passer ce fil dans les gorges des deux poulies p' et P et tirant vivement sur ce fil, en T, nous provoquerions un mouvement brusque d’extension des deux tiges, lesquelles viendraient se poser sur une ligne droite P /, car, tirant sur le fil à son extrémité T, nous avons raccourci la ligne brisée P p' F. Le point /serait-il posé en /', ce que l’animal peut obtenir sans difficulté, nous aurions fait décrire à ce point f brusquement, en tirant sur le fil, le quart du cercle /'/et produit ainsi un mouvement très rapide du point P en avant,, en supposant ce point f' appuyé sur le sol. Pour nous, il nous faut tirer sur un fil en T, pour faire marcher notre membre mécanique. Ce sont les tendons de l’animal lui- 'même qui, se raccourcissant ou s’étendant à volonté, produisent l’effet obtenu par notre fil et lui permettent non seulement d’obtenir le mouvement que nous faisons faire à notre pièce de mécanique , mais de remettre le membre dans sa première position, ce que nous ne saurions faire qu’à l’aide d’un autre procédé que celui indiqué dans notre figure. Tu vois que, si le calcanéum nous est utile pour la
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marche et nous permet de courir, de danser, de sauter à la corde, bien autrement développé chez le cerf, il laide à franchir les fossés et tous les obstacles accumulés dans les forêts.
« Si jamais tu deviens constructeur de machines, rappelle-toi que, pour fabriquer les organes de ces machines, il n’est point inutile de posséder des connaissances anatomiques et de savoir comment les os sont faits, pourquoi ils se sont renforcés sur tel point, pourquoi ils ont adopté telle courbure.
« Il y aurait tout un traité de mécanique à faire, rien que sur la courbure qu’affectent les os. Mais, s’il faut étudier au moins les éléments de l’anatomie comparée, il faut dessiner beaucoup pour graver dans l’esprit ces formes si bien appropriées à l’objet, au service réclamé par l’animal.
« Mais nous nous sommes occupés jusqu’à présent des muscles des animaux et de l’homme, non de la tête de cet homme, laquelle mérite cependant notre examen. »
M. Majorin alla donc prendre dans une armoire une tête humaine disséquée qu’il posa sur la table, et il se mit à en décrire les diverses parties à petit Jean. Au premier moment, l’apparition de ce crâne humain, jauni, lui causa une impression peu agréable; mais bientôt les explications de M. Marjorin l’intéressèrent assez pour qu’il ne songeât plus qu’à écouter.
Cette boîte osseuse, dit M. Majorin, n’est point d’un seul morceau, mais composée au moins de sept pièces principales, sans compter les pièces accessoires et la mâchoire inférieure, et tu remarqueras comme ces pièces sont assemblées les unes avec les autres par des sutures très fininement emboîtées.
« Voici les noms des pièces principales : l’os du front s’appelle coronal; les deux latéraux, temporaux ; les os des pommettes; l’os* maxillaire supérieur , le maxillaire
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
inférieur ; les os propres du nez; 1’ occiput ; Vos pariétal.
« Avant de te dire quelques mots touchant la partie principale de la tête, le crâne, qui renferme le cerveau, occupons-nous d’abord d’une chose importante, de la mâchoire qui permet de mâcher et d’envoyer à l’estomac les aliments convenablement broyés. Tu sais que ton maxillaire supérieur et ton maxillaire inférieur sont garnis de dents qui sont en haut comme en bas: les incisives , au nombre de huit; les canines qui viennent ensuite, au nombre de quatre; les petites molaires , au nombre de huit, et les grosses molaires , au nombre de douze; total, trente-deux. Il t’en manque encore quatre, qui sont les dernières grosses molaires et qu’on appelle les dents de sagesse, parce qu’elles ne poussent guère qu’entre dix-huit et vingt-çinq ans , mais qui ne prouvent pas toujours cependant, quand on les possède, qu’on soit très sage.... Les quatre canines sont une dernière tradition de ces crocs terribles que possèdent les carnassiers, les loups, les hyènes, les tigres, les chiens, les chats, etc. Avec les huit dents de devant et les canines , on saisit la proie, on la coupe, on la déchire; puis, quand elle est ainsi préparée, on l’envoie aux molaires pour la broyer et la mettre en pâte, afin qu’on la puisse avaler facilement et qu’étant mélangée avec la salive, elle soit digérée. Tu as lu l’ Histoire d'une bouchée de pain , de M. Macé; je n’ai donc pas besoin de te dire comment ces choses se passent.
« C’est à peine si, chez l’homme civilisé, les canines se distinguent des incisives; elles sont seulement un peu plus aiguës et plus fortes; mais chez les peuplades sauvages et surtout chez celles qui mangent volontiers de la viande crue et même leurs semblables, ces canines sont plus apparentes. Chez le chimpanzé, par exemple (fig. 55), ces canines sont passablement développées; de même aussi, la mâchoire présente moins de saillie , moins de force chez les races civilisées que chez les races demeurées à l’état
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sauvage; mais, par compensation, le crâne, la boîte qui contient la cervelle, est plus développé chez nous que chez ces sauvages.
« La mâchoire inférieure des carnassiers, surtout celle de rhomme, présente une particularité curieuse.
« Tu vois comme les tourillons sur lesquels roule l’os maxillaire inférieur, qu’on appelle les condyles , permettent à la mâchoire de s’ouvrir et de se fermer ; à côté, l’articulation ju go-temporale , placée au-dessous de la cavité de l’os temporal , est attachée par un muscle puissant logé dans cette cavité, appelée fosse temporale. C’est à l’aide de ce muscle que la mâchoire peut effectuer ce mouvement prolongé qui produit la trituration des aliments ; mais les condyles , les tourillons de la mâchoire sont assez gais dans leurs alvéoles pour que l’os maxillaire inférieur puisse effectuer un mouvement très prononcé à gauche et à droite, lequel permet aux molaires de broyer les aliments.
« Ce mouvement s’effectue chez tous les carnassiers, mais plus complètement chez l’homme; tandis qu’au contraire chez les reptiles, par exemple, qui n’ont que des dents coniques et point de molaires , l’os maxillaire inférieur ne peut que produire un mouvement de charnière. Ces animaux ne sauraient broyer leurs aliments; ils les happent, les compriment, les piquent avec leurs dents et sont obligés de les avaler après cette mastication imparfaite.
« La mâchoire humaine est donc très perfectionnée. Son crâne ne l’est pas moins. Il présente, relativement à sa taille, un volume notablement plus considérable que celui des autres carnassiers, et l’os coronal , au lieu de fuir et d’être déprimé à partir de l’arcade sourcilière, comme chez ces carnassiers et même chez les singes, s’élève presque verticalement. Aussi peut-on reconnaître, jusqu^ un certain point, les aptitudes intellectuelles d’un homme à l'élévation de cet os coronal.
cc L’homme, dans le classement scientifique, n’est qu’un mammifère ; mais ses facultés intellectuelles, dues à sa conformation, au volume de son cerveau, le mettent bien au-dessus de tous les animaux terrestres.
« Seul, entre tous, il possède la parole à laide de laquelle il communique ses pensées ; seul, il est susceptible de perfectionnement, car il ne bâtit pas aujourd’hui ses maisons comme les élevaient ses premiers aïeux qui habitaient des huttes de boue ou des grottes; il accumule, à l’aide de l’écriture, toutes les connaissances amassées par les générations qui l'ont précédé. Les animaux les plus intelligents ne modifient pas leurs habitudes, à moins qu’ils ne se trouvent en contact- avec l’homme et qu’ils ne soient aptes à la domesticité. Les hirondelles bâtissent aujourd’hui leurs nids , les castors élèvent leurs huttes , les lapins creusent leurs terriers, comme du temps des Pharaons.
« II ne paraît guère que les singes, dont la conformation se rapproche le plus de celle de l’homme, comme le le gorille, comme le chimpanzé, aient modifié leurs habitudes depuis qu'on les connaît. Le cerveau humain, siège de l’intelligence, des sensations, des désirs, de la mémoire, de la prévision, est donc ce que la nature a créé, jusqu’à présent, de plus parfait ; mais il faut dire qu’elle a mis bien du temps à combiner cette tête humaine qui essaye de découvrir les mystères dont elle enveloppe son perpétuel labeur.
« L'homme doit-il tirer vanité de cette supériorité et se considérer, ainsi qu’on le proclame parfois, comme le roi de la nature? Hélas! non : car, plus il développe son intelligence par l’observation des phénomènes qui se passent sous ses yeux, plus il pénètre les secrets de la nature, plus il est conduit à constater son impuissance à découvrir les lois qui président à l’ordre universel. En étendant le champ de ses connaissances, il voit les limites s’éloigner de lui. C’est pourquoi les véritables savants, c’est-à-dire ceux qui ont
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pénétré aussi loin que possible dans le domaine de l’observation, viennent dire : « Ce que je crois savoir est à ce que « j’ignore ce qu’un grain de sable est aux plages de la mer. » « Mais n’est-ce pas la marque du génie humain que la conscience meme de son impuissance ? Puisqu’il avoue qu’il ignore, c’est qu’il sait qu’au delà de ses connaissances bornées, il y a des mystères infinis que jamais il ne pourra pénétrer. »