CHAPITRE XI
Un jeudi, dans l’après-midi, les deux amis, munis de deux doubles mètres , dont l’un était garni d’un niveau à bulle d’air et d’un fil à plomb, s’en allèrent du côté de la Bièvre ; les arbres commençaient à verdoyer, et cependant leur tendre feuillage laissait encore voir toutes les branches, rougissantes de sève nouvelle
Pas un souffle d’air ne troublait l’herbe naissante, et la campagne semblait recueillie dans son travail printanier.
« Bon, temps pour faire des opérations élémentaires, » dit M. Majorin , quand on fut sur le bord de l’eau.
« Sais-tu quelle est la largeur de la riviere sur ce point où nous sommes? poursuivit le maître.
— Non, bon ami.
— • Mais , à peu près ?
— Ça pourrait bien avoir six mètres.
— Veux-tu connaître exactement cette largeur, à quelques centimètres près et sans passer la rivière à gué ?
— Comment cela ?
— Admets que tu es en campagne et que ce cours d'eau est trop profond pour risquer de le passer et, cependant, qu'il te faille faire une passerelle pour atteindre l’autre rive, comment t'y prendrais-tu pour connaître la largeur de la rivière sur un point donné ?
— Je ne sais pas.
— Tu vas voir que la chose n’est pas malaisée. Voici justement une petite iaisse de sable, presque au niveau de l'eau. Plante un des doubles mètres tout près du bord.... là-, mais bien vertical, ce que tu peux obtenir avec ce fil à plomb. Bon-, maintenant, mesure quatre mètres en arrière et plante
de même le deuxième double mètre qui est garni d'un niveau à coulisse (*fig. 61).
« Voilà qui est bien. Fais glisser le niveau à la hauteur de
ton œil et, par la mire, quand la bulle d'air va être au milieu du tube, vise l'autre mètre.... Vois-tu le point?
— Oui; il tombe à la cote im, 80 b.
— Regarde de combien ce premier double mètre est enterré.
— De o,lt,2o.
— Donc, il reste entre le sol et le point visé ira,6o, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Il te faut alors retourner au deuxième double mètre et, du point où est placé le niveau, viser un objet sur l’autre rive: un caillou, un piquet, n'importe, un peu au-dessus du niveau de l’eau. Vois-tu quelque chose?
— Oui, voilà une petite pierre blanche.
— Eh bien, en visant le sommet de cette petite pierre qui, en effet, est à très peu près au niveau de notre laisse de sable , où ce sommet vient-il toucher le premier double mètre ?
— A la cote im,5o.
— Donc, entre ton premier point b et celui-ci c, il y a ora,3o, et entre ce point c et le sol, il y a im,3o, puisque la règle est enterrée de om,20.... c’est bien cela? Traçons sur un morceau de papier.
« Voici les deux piquets, le pointa qui est à la hauteur de ton œil, la ligne a b qui est horizontale et perpendiculaire, par conséquent, à la ligne b d qui est verticale, et le point c, marque de la rencontre du caillou visé avec ce premier piquet b d. Donc tu as un triangle a b c dont un côté a b a deux mètres et la base b c, o,n,3o centimètres; puis un autre triangle c d e semblable au triangle abc . Tu sais que cette base c d a i“,3o; donc, les triangles étant semblables, le côté d e est à la base c d , comme le côté a b est à la base b c. Tu n’as plus qu’à fâire une règle de proportion et tu connaîtras la longueur du côté d e, largeur de la rivière —
ora,3o sont à 2 mètres comme im,3o sont à 8m,56, je néglige les fractions. Donc, la rivière a'8ra,5o et quelques centimètres de largeur, et tu peux établir ton pont en toute assurance. Viens faire l’opération tout seul sur un autre point. »
Petit Jean recommença, en effet, sans les avis du maître et s’en tira à son honneur ; ce dont il fut très fier.
Après cette première expérience, les deux amis s’en allaient vers Frêne, quand M. Majorin avisa un poteau indicateur au croisement de trois voies.
« Eh ! petit ? sais-tu, dit-il, quelle est la hauteur de ce poteau? »
Petit Jean se mit à tenter de le mesurer avec son double mètre ; mais il n’arrivait pas au sommet.
« Bon , reprit M. Majorin, tu n’y arriveras pas ; mais on peut avoir cette hauteur sans essayer de la prendre avec an mètre. Suppose, d’ailleurs, que ce poteau est trois fois plus long. Tiens, tu vois là-bas, à quelque distance, une petite flaque d’eau. Mesure la distance qu’il y a entre le poteau et le milieu de cette flaque d’eau. Combien?
— Sept mètres.
— Marque le point avec une brindille de bois plantée tout doucement dans l’eau, sans la troubler.... c’est cela. Maintenant, va-t’en à reculons bien dans l’alignement que tu viens de tracer, jüsqu’à ce que tu voies la tête du poteau se refléter dans l’eau, au point où est ton petit bâton. Ça y est?... Tiens-toi bien droit, voici le double mètre; mets-le devant toi, tout contre ta poitrine, trace le pied sur le sable et marque le point où arrive ton œil; quelle est la cote de hauteur ?
— Im,25.
— Du pied du double mètre qui est la verticale abaissée de ton œil sur le sol, combien y a-t-il jusqu’au petit piquet de la flaque d’eau ?
— Eh bien (fig. 62), ta as maintenant la hauteur du
Fig. 62. — Deuxième opération sur le terrain.
poteau. La réflexion dans l’eau en c fait un angle d'incidence qui donne avec l’horizontale a e deux angles égaux b c a. d c e ; tu as la hauteur a b , la base a c , puis la base c c ; les deux triangles b a c, d c c étant semblables, la base ne est au côté a b comme la base e c est au côté e d.
« Or, ira, 75 centimètres est à ira, 2 5 centimètres comme sept à cinq. La distance du point c au poteau étant de sept mètres, as -tu dit, le poteau a cinq mètres de hauteur. Estce bien clair pour toi?
— Mais je crois que oui , bon ami.
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
— Alors explique-moi l’opération. »
Petit Jean ne s’en tira pas encore trop mal cette fois.
Bientôt M. Majorin avisa un vieux puits abandonné à quelque distance du chemin :
« Eh ! dit-il, le hasard nous sert bien aujourd’hui. Tu connais maintenant un des moyens de prendre la hauteur d’un poteau, d’une colonne, d’un arbre : car, à défaut d’une flaque d’eau, tu peux placer à terre un miroir ou un seau d’eau qui te donnera l’angle d’incidence voulu. Comment t’y prendrais-tu pour connaître la profondeur d’un puits, de la margelle au niveau de la nappe d’eau ? »
Après avoir réfléchi un instant, petit Jean dit:
« J’attacherais un caillou à une ficelle, je laisserais filer le caillou jusqu’à l’eau* puis, retirant la ficelle, je la mesurerais.
— Oui , c’est un moyen ; mais si tu n'as pas de ficelle et seulement les deux règles que voici, comment feras-tu ?... tu ne le sais pas ? Eh bien, voici un moyen (fig. 63). Place une de tes règles sur la margelle et , suivant le diamètre du cercle, enfonce la deuxième règle de moitié dans le puits le long de la paroi qui est verticale; maintiens cette règle et approche ton œil de son extrémité en visant le bord opposé de l’eau. Si tu ne vois pas nettement ce bord, jette un petit caillou, il se fera à la surface de l’eau des cercles qui, s'élargissant, iront mourir contre la paroi du cylindre creux en traçant une ligne brillante à la rencontre de i’eau avec cette paroi. Est-ce fait?
' — Oui.
— Eh bien, vise le point de la règle horizontale que cette ligne du bord de l’eau vient toucher; quelle cote?
— ora,3o. ,
— Mais comme ta règle porte de om,o5 sur la margelle, ce n’est que om,2 5, n’est-ce pas?
— Oui.
Fig. G3. — Troisième opération sur le terrain.
— L’opération est faite, et ce croquis va te l’expliquer. En b est le niveau de la nappe d’eau; c d , le diamètre intérieur du puits qui est de im,4o; a c, la règle verti-
MS
HISTOIRE D'tJN DESSINATEUR.
cale qui a un mètre, et la base c e qui a ora,25 ; ce qui fait que de e en d il reste i m , 1 5 . Partant du même principe appliqué sur le bord de Peau tout à l’heure , nous disons : Les deux triangles a c e , b d e étant semblables , la base c e est au côté a c comme la base d e est au côté d b; donc, puisque tu connais les longueurs c c, a c, et la longueur e d, tu as la profondeur du puits jusqu’à l’eau , laquelle profondeur est la longueur de la ligne d b , et nous disons : ora,2 5 sont à un mètre comme ira,i5 sont à 4m,6o. Donc, de la margelle au niveau de l’eau, il y a 4m,6o. »
Tout en continuant leur promenade, les deux amis devisaient.
« Alors, dit petit Jean, quand on veut avoir la hauteur d’une montagne ou la profondeur d’un grand, grand trou, c’est comme ça qu’on fait ?
— Mon petit, ces moyens que je viens de t’indiquer là, sont tout à fait primitifs, élémentaires, et n’ont pas une précision suffisante pour permettre de grandes opérations. Pour opérer d’une manière rigoureuse, on se sert d’instruments dont je t’expliquerai l’emploi, un peu plus tard. Quant à la hauteur des montagnes, comme il est bien difficile d’avoir très rigoureusement le point sur lequel tomberait une verticale abaissée du sommet sur un plan niveau passant par le point où on opère et, par conséquent, la base du triangle qui permettrait de connaître très exactement la distance qui sépare l’opérateur de la projection horizontale de ce sommet, on n’a qu’approximativement le côté vertical de ce triangle, c’est-à-dire la hauteur de la montagne, et l’opération ne peut être d’une rigueur absolue.
« En d’autres termes (fig. 64), si tu es en <3, comme je te l’indique, et que tu aies devant toi le sommet s, pour savoir très exactement la hauteur de ce sommet , par rapport au plan niveau a c sur lequel tu es placé , il faudrait d’abord connaître très exactement la distance de ton œil à ce pointe,
r f.CMEXADES ET OPÉRATIONS SUR LE TERRAIN. 149
projection horizontale du point s ; puis , à l’aide d’un quart de cercle gradué, tu prendrais l’angle e/\ et alors l’hypoténuse a s te donnerait la hauteur exacte s c. Mais, encore une fois, la difficulté , c’est de mesurer exactement la longueur a c sur un plan horizontal qui n’existe pas, puisque pour le mesurer avec des règles il faudrait percer un tunnel de niveau de a en c et un puits parfaitement vertical en sc.
« Pour mesurer la hauteur des montagnes , on dispose d’autres moyens plus sûrs ; on opère à l’aide du baromètre. L’air étant plus léger à mesure qu’on s’élève dans l’atmosphère, la colonne de mercure introduite dans le tube en verre, moins chargée dans son récipient, descend dans ce tube et indique ainsi, par son abaissement, la hauteur à laquelle on est arrivé. Mais il faut qu’on fasse faire, du point d’où on est parti , une observation barométrique à la même heure, car tu sais que la colonne de mercure varie sans cesse suivant que l’atmosphère exerce sur elle une pression plus ou moins forte ; réunissant les deux observations simultanées et tenant compte de la chaleur de l’air , on
atteint une précision à peu près complète. Mais il faut répéter ces observations et prendre une moyenne entre toutes.
— Vous m’avez expliqué, bon ami, comment on peut faire des cartes avec des triangles quand on a mesuré une base ; mais comment fait-on pour marquer sur une carte les montagnes ?
— Toute opération topographique consiste à marquer d’abord tous les points qu'il s’agit de signaler sur un plan , comme s’ils étaient posés sur une table de niveau. Cela est donc la- projection horizontale de tous ces points , quelle que soit leur altitude.
— Mais si une montagne est bien haute ?
— • Ton observation me fait connaître que tu ne te rends pas bien compte de cette projection horizontale fictive et que tu n’es pas encore familiarisé avec ces questions de projections et de plans dans l’espace. Ce n’est pas un reproche que je t’adresse , il faut du temps pour que ces opérations pénètrent dans l’esprit. Mais asseyons-nous, et je vais, devant le paysage que nous avons là sous les yeux, te faire comprendre comment on procède (fig. 65). Voici, là, au point A, notre cercle gradué, dont je t’ai expliqué l’emploi. Voici, en B, l’arbre que nous avons un peu sur notre droite beaucoup au-dessus de notre point d’observation. En C est, sur notre gauche, cette petite bicoque, un peu au-dessus de notre niveau, et là, derrière nous, cette borne D plantée le long du chemin creux , au-dessous de notre niveau.
« Admets que par ce point A, qui est notre cercle gradué, passe un plan horizontal, devant nous, il pénétrera sous le coteau et, derrière nous, passera beaucoup au-dessus du chemin creux.... Tu as bien compris ?.
— Oui.
— Maintenant, par les points A et B nous faisons passer un plan vertical.... je te le marque.... Il coupera l’arbre et tout le terrain compris entre lui et nous, ainsi que je trace,
PR O Al EN AI) ES ET OPÉRATIONS SUR LE TERRAIN.
Fig. 6ü. — Trigonométrie.
et viendra (ce plan vertical) couper notre cercle et le plan horizontal suivant la ligne A G.
« Procédons de même à l'égard de la bicoque C; nous aurons un second plan vertical, dont la trace sur plan horizontal donnera avec le premier un angle quelconque sur notre cercle gradué. Pour la borne , faisons de même ; seulement, le plan vertical qui passera par le centre de notre cercle et ce point D sera au-dessous et non au-dessus de notre plan horizontal. Sa trace A I , sur ce plan horizontal, ne formera pas moins avec les lignes A G et A H deux an-
gles quelconques sur notre cercle gradué.... C’est compris?
— Oui.
— Eh bien , faisons tomber les points B C D sur ce plan horizontal par des verticales , nous aurons les points bcd , projections horizontales de cet arbre, de cette bicoque et de cette borne exactement à leur plan , bien qu’ils soient au-dessus ou au-dessous du niveau de notre cercle. Alors, si nous voulons, sur notre carte, indiquer le niveau de chacun de ces points au-dessus d’un plan horizontal, et afin que les hommes puissent dans tous les pays lire les cartes, on convient de prendre la mer pour ce plan horizontal.
« Nous supposons une succession de plans horizontaux parallèles, par conséquent, et espacés régulièrement les uns des autres, soit de cinq, dix ou vingt mètres, ou plus. Ces plans horizontaux viennent couper les terrains , et on marque cette ligne de coupure , ce qui donne une altitude égale tout le long de cette tranche. C’est ce qu’on appelle courbes de niveau.
- — Je n’ai pas vu ces courbes sur les cartes qu’on nous montre à l’école.
— A l’école, on vous présente des cartes faites surtout pour graver dans votre mémoire les délimitations des continents, des États, le cours des fleuves, la place des villes, la situation des chaînes ou massifs de montagnes, le parcours des grandes voies*, mais ces cartes sont à une trop petite échelle pour qu’il soit possible d’y tracer les courbes indiquant le niveau des altitudes : car, quelle est la hauteur de la plus haute montagne de l’Europe, par exemple, le Mont-Blanc? 4880 mètres, pas tout à fait cinq kilomètres; c’est bien peu de chose, relativement à la surface des continents, et sur une carte de la France, laquelle a environ 900 kilomètres de Dunkerque à Marseille, à vol d’oiseau, tu peux supposer ce que représente cette altitude de 4880 mètres : un léger pli.
« Ces courbes de niveau ne sont donc applicables qu’aux cartes dressées à une grande échelle, au cinquante-millième par exemple, ou, si tu l’aimes mieux, à des cartes qui sont cinquante mille fois plus petites que la contrée figurée.
« Mais, j’en reviens aux courbes de niveau. Suppose que tu as devant toi une colline et que tu puisses la couper par tranches horizontales, ayant chacune dix mètres d’épaisseur, ainsi que te le montre le croquis (fig. 66) en A. Les tranches seront marquées par les points a, b , c, d, e, f, etc.
« Il est entendu que l’on part toujours du niveau de la mer NO. Le pied de la colline d’où part la première tranche a est à vingt mètres; la seconde b, à trente mètres; la troisième c, à quarante mètres, etc., au-dessus de ce niveau NO. Mais, au lieu de regarder la coupe de cette colline, considérons-la sur plan horizontal en B. Notre coupe étant figurée par la ligne ponctuée , les tranches sont représentées par les courbes a ', b\ c', d\ e\f' avec les cotes d’altitude à chacune d’elles.
« En examinant une carte ainsi dressée, nous avons don: exactement la configuration des localités, non seulement au point de vue des distances, mais au point de vue des altitudes relatives. Ainsi , nous savons que le château V qui est bâti à la cote de quarante mètres, est en contrebas de trente-huit mètres de la tour X, bâtie à la cote de soixante-dix-huit. Nous savons que si nous voulons monter au sommet X, sur lequel cette tour est établie, par la route R , nous trouverons des pentes de dix centimètres environ par mètre, puisque entre une courbe de niveau et l’autre, d’après l’échelle de notre carte, nous avons environ cent mètres à parcourir.
« Quand tu seras soldat, si tu sers dans l’artillerie ou le génie, tu reconnaîtras l’importance des cartes à courbes de niveau.
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
« Sur les anciennes cartes, il y avait parfois des cotes d’altitude. Ici, par exemple, il y aurait eu les cotes : vingt mètres au bas de la colline, soixante-dix-huit mètres au sommet et l’indication d’une route ; mais comment savoir si cette route, pour s’élever à cette altitude de cinquante-
huit mètres, est tracée suivant une pente uniforme; si, sur certains points, elle ne donne point des pentes trop raides pour les gros charrois ?
« Avec les courbes de niveau, cette incertitude ne peut plus exister et, à la manière dont est tracée une voie par rapport à ces courbes, on sait qu’elle donne telle ou telle pente. Et, si ton chef de corps t’ordonne de faire arriver une batterie au point X, eh bien, en examinant la carte à courbes de niveau, tu constateras que la chose peut se faire sans difficultés, puisque tu n’as que des pentes de dix centimètres par mètre à monter, pendant un parcours de six cent cinquante mètres environ. »
Et comme les deux amis étaient assis près d’une sablonnière exploitée , ils avisèrent un tas de sable humide laissé là par les charretiers. Petit Jean essaya alors de tracer avec un petit bâton les lignes de niveau le long de ce tas; mais il n’y arrivait pas, et les lignes montaient et descendaient.
Alors, M. Majorin, prenant le double mètre, y attacha, avec un bout de ficelle, un bâton appointé à dix centimètres du bout de la règle et à angle droit; puis, ayant nivelé passablement le tour du tas de sable, il montra à petit Jean comment la pointe du bâton en potence marquait une ligne de niveau à dix centimètres, sur ce tas, au-dessus du sol nivelé, en faisant tourner la règle verticalement autour du tas.
Cette première tranche horizontale marquée, le bâton en potence fut rattaché à vingt centimètres de l’extrémité inférieure de la règle, et la deuxième tranche fut obtenue; et ainsi, jusqu’au sommet du tas (fig. 67).
Cetti opération acheva de faire comprendre à petit Jean la manière d’obtenir les courbes de niveau sur les terrains plus ou moins inclinés. Mais, comme on ne peut se promener avec une règle de cent mètres de hauteur autour de Montmartre et trouver, au pied de la colline, un chemin de ni-
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
Fig. 67. — Leçon pratique.
veau, M. Majorin expliqua à petit Jean comment on obtenait le même résultat avec un niveau à lunette et promit de lui apprendre à se servir de cet instrument.
L’occupation à laquelle le maître et l’élève s’étaient livrés avait paru fort intriguer un bonhomme qui passait par là avec un bambin. Tous deux s’étaient arrêtés et regardaient à distance, bouche béante, comment ce bourgeois et son petit traçaient attentivement des lignes horizontales le long d’un tas de sable. Quand ce fut fini, le paysan s’approcha, regarda, et voyant son attitude perplexe, M. Majorin lui dit simplement :
« Mon brave! ça vous surprend, ce que nous faisons
là.... J'apprends à cet enfant à prendre des niveaux sur des terrains. Soyez tranquille, si c’est à vous qu’appartient la sablonnière, nous n’avons pas envie de vous faire tort de ce demi-mètre cube de sable.
— Faites excuse , m’sieur, ne vous dérangez pas; j’sais ben que vous n’avez pas de mauvaise idée. »
Er alors le paysan tournait toujours autour du tas, les mains derrière le dos.
« Allons! dit M. Majorin, explique à monsieur et au moutard ce que nous venons de faire. »
Petitjean rougissait jusqu’aux yeux, se grattait la tête, regardait M. Majorin, les règles et le tas, et ne commençait pas.
« Allons, allons! répéta M. Majorin, si tu as bien compris (et tu as compris), tu dois pouvoir t’expliquer. »
Et, la première émotion passée, petit Jean ne s en tira pas trop mal. Quand la démonstration fut finie, le bonhomme dit :
« Tout de même, on apprend aujourd’hui de belles choses aux enfants; c’était pas comme ça, d’ not’ temps; aussi nous ne savons rien de rien.... mais ces enfants-là, ça saura.... Excusez, m’sieur, de vous avoir dérangés.... Si ça vous faisait plaisir d’ vous rafraîchir un brin, j’ demeure là à trente pas, et le petit doit avoir soif d’avoir parlé comme un instituteur.
— Avec plaisir, mon brave; allons chez vous boire un coup à votre santé et à celle des écoles. Le moutard que voilà, y va-t-il à l’école?
— Oui, oui, m’sieur, y va à l’école ; mais il n’est pas encore ben gros; c’est mon petit-fils.
— Et il aime à se promener avec le grand-père?
— Eh oui, quand les parents sont aux champs et qu’y n’y a pas de classe, y vient chez 1’ grand-père.... mais moi, j’ peux rien Ty apprendre, » ajouta le bonhomme avec un
sou oî r.
On fut bientôt à la maison, et le vieux alla chercher une bonne bouteille de vin dans son caveau.
Lorsque les deux amis eurent pris congé de leur hôte , avec promesse de revenir, M. Majorin ne put se tenir de faire tout haut les réflexions suivantes :
« Quand ce vieux paysan avait l'âge de son petit-fils, si son grand-père eût vu des bourgeois occupés comme nous Tétions autour d’un tas de sable, celui-ci nous eût regardés avec défiance, et l’enfant nous eût jeté des pierres.
— Ah ! et pourquoi donc , bon ami?
— Parce que l’ignorance était telle alors dans les campagnes, et même aux environs des grandes villes, que le peuple était prêt à considérer comme dangereux pour ses intérêts ou sa sécurité tout acte qu’il ne comprenait pas. Il ne voyait dans tout homme vêtu en bourgeois , muni d’un instrument propre à faire des opérations sur le terrain ou d’un carnet et d’un crayon, qu’un exacteur, qu’un agent du fisc, qu’un employé chargé de grever d’impôts nouveaux sa propriété, ou peut-être de la lui enlever.... Ce n’était pas sans causes que le paysan avait appris à se défier de tout ce qui était au-dessus de lui, et l’ignorance, les préjugés, les superstitions même aidant, il ne montrait que de l’hostilité envers toute personne se livrant à une observation quelconque, dans le voisinage de son champ ou de son village.
« Étant très jeune, — j’avais alors dix-huit ou vingt ans, — il m’arriva, dans un hameau de la Bourgogne, de dessiner une ou deux maisons dont la construction toute primitive m’intéressait. Je ne prenais pas garde à l’attitude malveillante de quelques indigènes. Bientôt l’un d’eux, s’approchant de moi, me demanda brusquement ce que je faisais là. « Vous le voyez, lui répondis-je, je dessine cette maison. — — Est-ce qu’on veut la démolir ? — Je ne sache pas, et en tout cas ce n’est pas en la dessinant que je la démolirais. — C’est pour y mettre le feu , peut-être ? » Le cercle des habitants,
PROMENADES ET OPÉRATIONS SUR LE TERRAIN. l5o
hommes, femmes et enfants, s’éiait resserré autour de moi pendant ce dialogue. « Il faut le mener chez le maire, c’est un incendiaire! c’est un agent des droits réunis!.. » Ces bonnes gens devenaient menaçants et s’animaient en criant tous ensemble.
« Je fus assez brutalement conduit chez le maire, lequel demeurait à plus de deux kilomètres. A la vue de mes papiers (car alors il était prudent d’avoir un passeport en bonne forme sur soi), le magistrat municipal me laissa libre de continuer mon chemin, mais en m’engageant à ne pas m’arrêter à trop considérer des maisons auxquelles je n’avais rien à voir, du moment que mes intentions n’étaient pas mauvaises.
« Et quand , plus tard , attachés aux études d’un tracé de chemin de fer, il nous fallait aller planter des piquets dans les champs, Dieu sait les avanies que parfois nous eûmes à subir, en dépit des pièces officielles dont nous étions munis et de la protection des autorités. Les premiers ballons qui tombèrent dans la campagne ne furent-ils pas mis en pièces par les paysans, et les voyageurs aériens souvent maltraités comme sorciers ou agents diaboliques? Heureusement, les choses ont bien changé, et partout en France les topographes, les hommes de science, les chercheurs, botanistes, géologues, ingénieurs, les aéronautes trouvent chez la population accueil bienveillant, aide et protection; et si l’instruction n’est encore qu’insuffisamment répartie , du moins ces populations ont-elles appris à la respecter et à reconnaître son action bienfaisante. Aussi faut-il s’instruire et enseigner chaque fois que l’occasion s’en présente.
« Dans un pays policé, nul n’a le droit de garder pour lui seul ce qu’ii sait, ce qu’il a appris, et on est aussi coupable de se montrer avare de son savoir que de son avoir.
« C’est pourquoi, chaque fois que l’occasion se présente
d’instruire son semblable, il ne faut pas la laisser échapper. Qui sait si la leçon élémentaire de nivellements que tu viens de donner à ce bonhomme et à son petit-fils ne développera pas chez ce dernier l’envie d’en savoir davantage et ne sera pas pour lui la première semence jetée dans la tête d’un savant futur ? »