‹ Histoire d'un dessinateur, comment on apprend à dessiner;Chapitre 18 sur 41 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

UN CONTRAT

Chaque jour, M. Majorin faisait entrevoir ainsi à son élève un champ nouveau d’étude.

Sa méthode consistait à semer dans ce jeune cerveau tous les éléments des connaissances auxquelles la pratique du dessin est nécessaire, afin de lui faire saisir P utilité de ce langage, considéré à tort, trop souvent, comme un art spécial, tandis qu’au contraire, le dessin est un art complémentaire, comme est Part d'écrire et de parler.

Tenant compte des dispositions naturelles de son élève pour le dessin, et redoutant la facilité avec laquelle les organisations ainsi douées se jettent dans les carrières qui n’ont pour objet que la production purement artistique, il tenait à rattacher toujours l’application du dessin à un objet positif, à l’étude d’une science ou à l’exercice d’un état.

Les six mois, après lesquels M. Majorin avait promis au père Loupeau de prendre une décision définitive relativement à son fils, étaient expirés. Le maître s’attachait à l’élève

HISTOIRE D’bN DESSINATEUR.

et avait l’intention bien arrêtée de le garder près de lui ; mais, scrupuleux en toutes choses, M. Majorin ne crut pas devoir prendre cet engagement définitif sans avoir consulté l’enfant, quoiqu’il ne doutât guère de son adhésion.

Il ne croyait pas pouvoir disposer ainsi, même d’un mineur, fût-ce avec l’assentiment de ses tuteurs naturels, sans avoir obtenu son plein consentement.

Un soir donc, 'au moment de se retirer, M. Majorin parla ainsi à petit Jean :

« Mon ami, il a été convenu avec ton père et ta mère qu’au bout de six mois passés ici, je serais libre de te rendre à ta famille si tu ne répondais pas à ce que j’attendais de toi, ou s’il te plaisait de retourner près d’elle*, les six mois sont révolus; pour moi, je désire continuer à t’instruire et à te faire instruire de mon mieux ; mais tu es libre de prendre un autre parti si bon te semble et de retourner à Boissy-Saint-Léger. Il va sans dire que cet engagement que je prendrais ne peut, en aucune façon, lier tes parents qui sont toujours ,les maîtres de te reprendre près d’eux; cet engagement ne lie que moi, et cela dans une certaine mesure ; mais je dois te demander, avant de le prendre, si tu y souscris sans arrière-pensée. Prends le temps de réfléchir sur cette proposition, je ne te demande pas une réponse aujourd’hui; mais il est nécessaire que je connaisse le fond de ta pensée à ce sujet. Consulte-toi donc. »

Petit Jean avait ouvert de grands yeux dès le commencement de ce discours, et voyant son émotion, M. Majorin continua :

« Il ne faut pas te méprendre sur mes paroles. Je désire te garder près de moi; mais je dois te laisser la liberté de choisir, bien qu’à ton âge tu ne puisses disposer de ta personne. Il faut que tu saches que si tes parents ne mettent pas obstacle aujourd’hui ou plus tard à ton séjour près de moi, que si, au contraire, ils adhèrent pleinement et ne

UN CONTRAI.

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cessent d'adhérer à mes projets à ton égard, tu demeures sous ma direction jusqu’à ta majorité, c’est-à-dire jusqu’à l’âge où tu prendras la responsabilité de ta personne et de tes actes. Tu comprends donc pourquoi je te parle ainsi : c’est pour ne point contraindre tes sentiments, et afin que tu ne puisses jamais me reprocher de n’avoir pas tenu compte de ces sentiments. Exprime-les donc} mais après y avoir pensé et non immédiatement.

— Mais, bon ami, répondit petit Jean, tout en larmes, vous savez bien que je veux rester avec vous !

— Je le veux croire*, mais, mon ami, tu as mangé ton pain blanc le premier*, pendant ces six mois, nous avons travaillé tout en nous amusant un peu. Il ne faut pas croire qu’il en sera toujours ainsi. Si tu restes avec moi, c’est pour que je fasse de toi un homme instruit et capable d’embrasser un état et d’y bien faire, un homme utile aux autres et à lui-même. Pour cela, il faut rudement travailler, approfondir plusieurs connaissances que nous n’avons fait qu’entrevoir en jouant. Te sens-tu le courage de t’astreindre pendant des années à un labeur assidu pour acquérir ces connaissances? Car, réfléchis bien à ceci : si, en prenant visà-vis de ta famille l’engagement de t’instruire et de faire de toi un homme en état de se tirer d’affaire et de l’aider, je ne devais pas trouver chez toi l’amour du travail qui seul peut assurer ces résultats, tu comprends quelle lourde responsabilité j’aurais acceptée, et quelle serait plus tard ma position vis-à-vis des tiens qui pourraient me reprocher, non sans motifs, de m’être chargé d’une tâche que je n’aurais pas remplie et de n’avoir fait de petit Jean qu'un monsieur inutile, incapable de se suffire à lui-même et, à plus forte raison, de venir en aide à sa famille? Donc, je le répète, réfléchis mûrement à cela. Je te connais assez pour savoir que tu es un honnête garçon; si donc tu adhères à mes projets à ton égard, je serai certain qu'en même temps ta

auras pris, vis-à-vis de toi-même, rengagement de travailler assidûment et de suivre toujours avec déférence les conseils que je te donnerai. Mais si tu ne te sentais pas assez de raison ou assez de force pour prendre cet engagement, je te crois trop honnête pour me tromper, et alors mieux vaudrait, pour nous éviter à tous deux des regrets et à moi, en particulier, une position inacceptable auprès de ta famille, me dire franchement : « Je ne suis pas sûr de « mon courage, rendez-moi à mon père et à ma mère. » Ce n’est pas en dix minutes que tu peux ainsi répondre à une question aussi sérieuse; nous en causerons demain, situ veux, »

Petit Jean s’en alla coucher, le cœur un peu gros, et ne dormit guère. Les paroles graves de son ami lui revenaient et semblaient s’accentuer de plus en plus. Il revoyait dans la nuit le visage énergique et austère de M. Majorin, ses yeux qui le regardaient fixement pendant son discours. D’abord la pensée de petit Jean n’hésita pas; l’idée de retourner à Boissy-Saint-Léger et de se retrouver dans ce milieu agreste, besoigneux, et que le père Loupeau n’illuminait jamais d’un éclair de gaieté, ne lui souriait en aucune façon; puis, peu à peu, les dernières paroles du maître, la responsabilité que ces paroles faisaient tomber sur l’élève, lui causaient une sorte d’effroi.

Il sentait bien que ce maître avait raison, et que sa réponse à lui, petit Jean, l’engageait ou le dégageait comme s’il eût signé ou refusé de signer une sorte de contrat irrévocable. Il était un peu épouvanté d’être mis en demeure de se lier ainsi, car l’esprit de l’enfant, à l’âge qu’avait petit Jean, si léger qu’on le suppose, prend toute chose au sérieux, et la conscience parle net. Un instant, la pensée ui vint de reculer devant les épreuves que M. Majorin lui avait fait entrevoir, et ce fut sur cette dernière pensée qu’il s'endormit.

UN CONTRAT

Mais la nuit porte conseil, et le matin, quand dame Orphise vint réveiller petit Jean pour rheure de l’école, les fantômes nocturnes s’étaient évanouis.

Le grand air, le travail à l’école, l’énergie naturelle à cette jeune nature avaient fait disparaître les incertitudes, et quand petit Jean revint dîner à l’usine, il n’eut d’autre pensée, le visage tout rayonnant, que d’aller se jeter dans les bras de son ami et de lui dire :

« Oui, oui, je reste près de vous, je travaillerai, je deviendrai un homme !

— Bien, petit! se contenta de répondre M. Majorin*, mais n’oublie jamais de te rappeler cette résolution ! »

L’enseignement que pouvait fournir l’école primaire où petit Jean se rendait régulièrement ne devait bientôt plus suffire. Il y avait alors à Bourg-la-Reine une institution dirigée par un homme d’une haute intelligence ; sans abandonner les études classiques, et notamment celle du latin qu’on ne saurait négliger en ce qu’elle se rattache intimement au passé de notre nationalité, il était donné dans cette institution une large part aux mathématiques, à la physique, à la chimie avec leurs applications, à l’enseignement des choses.

Un vaste jardin, joint à l’établissement, permettait l’étude de la botanique, de l’arboriculture*, aussi, cette institution fournissait -elle, chaque année, un contingent très respectable à l’École centrale des arts et métiers et à d’autres é;oles spéciales.

M. Majorin résolut de faire entrer son élève dans cette institution, en qualité d’externe, car il tenait à l’avoir toujours sous les yeux et à suivre ses progrès. Pendant l’été qui devait précéder l’admission de petit Jean, celui-ci fut, par le maître, plus spécialement poussé dans l’étude de la géométrie, ce qui ne l’empêcha pas de le faire dessiner d’après nature, et le plus souvent en plein air.

HISTOIRE d’un DESSINATEUR.

Et, à ce propos, M. Majorin voulut habituer son élève à dessiner dans toutes les positions; debout, latéralement au modèle, de manière à ce que le dessinateur fût obligé de tourner la tête pour reproduire l’objet. Ou bien encore, il demandait à petit Jean de copier au rebours, c’est-à-dire en plaçant à droite ce qui était à gauche et vice versar ainsi que les graveurs procèdent.

Tous deux se plaçaient devant une bâtisse, devant un site aux terrains accidentés. M. Majorin faisait remarquer à son élève les points saillants, la disposition des ombres, les pentes du sol, et, le soir, petit Jean devait reproduire de mémoire cette bâtisse ou ce lieu. On allait les jours suivants contrôler sur place l’exactitude du dessin.

Petit Jean faisait ainsi des progrès très sensibles, et à la grande satisfaction du maître; déjà, quand il voulait expliquer quelque structure, la disposition d’un terrain, décrire un objet, il prenait un crayon et faisait un croquis pour aider à l’intelligence.

Jamais d’ailleurs le maître ne laissait passer ces croquis sans corriger les imperfections, les défauts de perspective ou de tracé.

M. Majorin tenait à ce que son élève fût adroit de ses mains; il lui avait fourni quelques outils et lui apprenait à s’en servir. « On ne dessine bien un objet, lui disait-il, que si on est en état de le modeler, de le tailler, de lefaçonner, en un mot; de telle sorte qu’on puisse suppléer à ce que le dessin ne pourrait donner qu’avec beaucoup de peine, de temps et d’explications. »

On élevait alors sur les terrains de l'usine un grand atelier en charpente et présentant une disposition particulière, en ce qu’il possédait latéralement deux galeries relevées propres à établir des transmissions.

Petit Jean profitait de toutes les occasions de suivre ce travail et était au mieux avec le gâcheur qui dirigeait les.

UN CONTRAI.

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ouvriers. Aussi voulut-il entreprendre de faire le modèle d’une travée de cet atelier qui se composait de plusieurs fermes.

Il fallut d’abord que petit Jean relevât une de ces fermes dont la figure 68 présente une moitié, puis il mit au net ses croquis cotés, afin d’observer les dimensions relatives. Cela fait, et le gâcheur lui ayant fourni des bouts de bois équarris à l’échelle voulue, c’est-à-dire à quatre centimètres pour mètre, petit Jean, procédant comme avaient opéré les ouvriers sur le chantier et plaçant ces bois sur l’épure tracée par lui à l’échelle, les tailla successivement et les assembla non sans peine.

Ce travail l’intéressait assez pour que , de grand matin , avant l’ouverture de l’école, il voulût y consacrer deux heures. Puis, le soir, à la lampe, il dessinait les pièces assemblées sous différents aspects (fig. 69). M. Majorin lui faisait inscrire les noms de chaque pièce1.

Quand les charpentiers mirent au levage, petit Jean dut faire un croquis de l’équipe (fig. 70), opération qui lui donna beaucoup de travail.

Petit Jean, consciencieux par nature, tenait à remplir ses engagements, d’autant que, plus il dessinait facilement, plus il essayait de réunir des matériaux. Suivant les instructions de M. Majorin, il mettait ses notes en ordre et les classait par natures.

M. Majorin lui avait fait voir ses cartons et comment étaient rangés les croquis ou notes qui les remplissaient, de telle sorte qu’il pût facilement trouver les renseignements dont il avait besoin. « Ce n’est pas tout, disait-il à son

1. A, poteau; B, lien; C, palier; D, filets; E, potelet; F, entretoise; G, moïses; H, jambe de force; I, arbalétrier; K, sablière; L, pannes; M, poinçon; N, faîtage; O, liens; P, chevrons; R, tirant en fer; S, tige de .suspension idem (figure 68); T, décharges; V, potelets; X, chantignolles (figure 69).

HISTOIRE D’UN DESSINATEUR

élève, d’être riche, il faut savoir employer sa richesse. Il est quantité de personnes qui ont accumulé des notes; mais, faute de pouvoir mettre la main dessus quand besoin est, ces notes leur deviennent inutiles. L’ordre et le classement sont les conditions essentielles du travail. »

Petit Jean mettait une telle ardeur à remplir ses cartons que M. Majorin , ne le croyant pas en âge encore de se livrer à un travail trop assidu et craignant de surexciter ce jeune

UN CONTRAT

Fig. 69. Détail de charpente.

cerveau, profita de l’époque des vacances, pendant iesquel-

les lui-même pouvait quitter Tusine, pour faire faire à son élève un petit voyage.

Ce fut une grande joie pour petit Jean.

Le 2 août 18... M. Majorin et lui descendaient en gare à Dieppe à onze heures du soir.

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