CHAPITRE XIII
De bon matin, les deux amis étaient habillés ; M. Majorîn n’avait parlé que vaguement du but de ce voyage.
Quand petit Jean vit, dans les bassins, les navires à quai, il fut fort émerveillé ; mais M. Majorin ayant pris un chemin qui monte derrière le château , la mer apparut tout à coup aux yeux des voyageurs quand ils furent sur la crête de la falaise. Le maître observait attentivement sur la physionomie de petit Jean l’impression qu’il éprouverait, afin d’en tirer des déductions. Il se rappelait qu’étant enfant, — alors on ne voyageait qu’en diligence, — son père lui avait fait faire ce même voyage. La voiture , vers le soir, montait au pas la côte du sommet de laquelle l’horizon apparaît tout à coup avec la ville de Dieppe se découpant sur la nappe liquide, et, conformément aux habitudes du temps, les hommes, descendus du véhicule, montaient cette côte à pied.
Depuis quelques instants, on entendait un murmure lointain ; puis l’immense horizon , sombre , nettement tranché
sur le ciel, s’était démasqué à ses yeux. Il se souvenait de l’impression profonde qu’il avait ressentie -, c’était comme une révélation subite.
A cette époque , on n’avait pas défloré dans l’esprit des enfants ces grands spectacles par des descriptions anticipées , et le père Majorin, commerçant de la rue Saint-Denis, n’étant rien moins que poète , ne voyait dans la mer qu’une route très large, mais peu sûre, ouverte aux denrées coloniales. L’idée n’était pas venue à l’enfant de faire part à son père de ce qu’il ressentait devant ce spectacle grandiose ; il avait gardé pour lui les sentiments qui l’agitaient; aussi avaient-ils laissé dans son souvenir une trace ineffaçable. M. Majorin s’était donc bien gardé de préparer l’esprit de son élève, pensant avec raison peut-être qu’il faut laisser aux impressions que produisent les spectacles de la nature toute leur grandeur, et se garder de les altérer par ces descriptions banales ou pompeuses devenues si fort à la mode de notre temps. Et en effet,, se disait M. Majorin, ceux que ces spectacles émeuvent naturellement n’ont nul besoin qu’on décrive cette émotion ou qu’on la provoque , et les descriptions, si brillantes qu’elles soient, ne sauraient émouvoir ceux qui restent indifférents devant les splendeurs de la nature.
C’était peut-être raisonner avec trop de rigueur, mais nous avons dit que M. Majorin était un original. Il observait donc petit Jean qui, lui, s’était arrêté et regardait.
« C’est la mer ! dit-il.
— C’est la mer !
— Comme c’est grand ! asseyons-nous là.
— Non, avançons plus près du bord de la falaise. »
Petit Jean ne s’occupait pas assez du terrain sur lequel il
marchait; aussi butait-il à chaque pas dans les herbes.
On voit des enfants sauter et crier de joie devant un spectacle qui leur cause une vive émotion; d’autres, au
contraire, deviennent sérieux, semblent se concentrer en eux-mêmes et demeurent immobiles et silencieux pour ne rien laisser échapper des sensations qu’ils ressentent. Petit Jean appartenait évidemment à cette seconde catégorie, et M. Majorin s’en félicitait intérieurement-, aussi, quand on eut atteint le bord de la falaise, les amis s’assirent, et tous deux gardèrent le silence pendant quelques minutes.
« Bon ami, dit enfin petit Jean, comme l’horizon est haut !
— Eh non , pas plus haut que ton œil !
— Il paraît plus haut.
— Gela tient à ce que la surface de la mer ne présentant pas une série de plans qui se découpent les uns sur les autres, tu ne te rends pas un compte exact de l’éloignement de cet horizon; mais regarde bien là, dans cette direction, ne vois-tu pas comme un petit point brumeux sur cette ligne , limite apparente de la mer ?
— Ah! oui.
— C’est un navire et qui doit être assez grand; ne le perds pas de vue pendant un instant, alors tu auras acquis le sentiment de l’éloignement et de l’horizontalité. La mer ne paraîtra plus se dresser devant toi comme un mur. Regarde aussi ces moutons , ces petites vagues qui se couronnent d’écume ; vois comme ces taches blanches diminuent de grandeur à mesure qu’elles s’éloignent du rivage : bien avant la limite de l’horizon, tu ne les distingues plus.»
Puis , après un autre silence, petit Jean reprit :
« Maintenant, je vois bien que la mer est plate.
— Horizontale, veux-tu dire?
— Oui, horizontale.
— Et au premier moment, elle ne te paraissait pas ainsi?
— Je ne savais pas Ça me semblait venir sur moi
et ça m’a fait comme peur, d’abord. »
M. Majorin était édifié, il retrouvait dans son élève ses
HISTOIRE D’EN DESSINATEUR
premières impressions d’enfant. Il se rappelait, lui aussi, comment il avait ressenti ces terreurs inexplicables en présence d’un de ces grands spectacles de la nature s’offram brusquement à sa vue. Il se souvenait du frisson intérieur qui l’avait saisi, le soir où pour la prèmière fois on lui avait montré la lune à travers un télescope, quand la surface du satellite étrangement semée de boursouflures s’était peinte sur sa rétine.
« Petit Jean, se disait-il, est de l’étoffe dont sont faits les observateurs. Combien peu, parmi tant d’hommes qui voient, reçoivent une impression qui se grave dans le cerveau ! et comme il faut se garder d’altérer ces impressions premières ! »
Les deux amis étaient ainsi plongés dans leurs réflexions ; petitJean, tout entier à celles que la vue de la mer faisait naître en lui, sans se rendre compte de ce qu’il ressentait, et M. Majorin retrouvant dans toute leur fraîcheur les sentiments éprouvés dans sa jeunesse... On se leva enfin.
« Pourquoi, bon ami, dit petit Jean, ces falaises sont-elles coupées toutes droites?
— Verticalement, tu veux dire; il faut toujours employer les termes exacts, il n’y a que ce moyen de s’entendre. C’est la mer qui , rongeant leur pied, a taillé cette muraille verticalement, parce que, toutefois, la nature de la craie s’y prêtait. C’eût été de l’argile, du sable, du grès ou du granit que le résultat eût été différent.
« Observe les flancs de ces falaises de craie; ils se rongent sous forme de losanges, et cependant tu remarqueras des couches horizontales de silex espacées à peu près régulièrement (fig. 71). Ce terrain tendre, blanc, auquel on donne le nom de craie, est presque entièrement composé de débris de carapaces d’animaux microscopiques. Cette rochen’est qu’une épaisse couche calcaire formée par des animalcules, et elle atteint parfois jusqu’à près de deux cents mètres d’épais-
Fig. 71. — Falaise de Dieppe.
seur. On est épouvanté du temps qu’il a fallu à ces animalcules, à peine visibles à l’œil nu, pour composer des terrains aussi épais. Les strates de cailloux qui se trouvent fréquemment dans la craie, et surtout ici à Dieppe, sont des silices qui flottaient dans l’eau à l’état gélatineux, comme de la gomme, et qui se sont arrêtés par filaments ou nodules autour d’une substance organique. Ces nodules gélatineux ont été déposés dans la craie, laquelle était elle-même sous l’eau, à l’état de pâte (et il s'en forme encore dans certaines parties de l’Océan). Quand cette craie s’est séchée, s’est dur cie, ces amas de silice se sont durcis de même, lentement, et la preuve c’est que tu vois que beaucoup de ces cailloux sont entourés d’une pâte de craie adhérente, pénétrée ellemême de silice.
« Pourquoi ces nodules siliceux sont-ils ainsi déposés par couches espacées régulièrement? je ne saurais te le dire. Ii faut supposer que, périodiquement, et pendant la lente formation de la craie, sont intervenues des productions de silice en grande quantité. Pourquoi ? Je n’en sais rien, le fait est constant, c’est tout ce que nous pouvons affirmer.
« La mer, en taisant ébouler la craie, délaie la substance blanche et dépouille les silex; ceux-ci, très durs, sont roulés par les flots, s’arrondissent au frottement incessant qu’ils subissent et forment ces bancs de galets qui envahissent les plages.
« Tu vas comprendre pourquoi cette craie blanche offre ainsi des ruines verticales lorsqu’elle est sapée au pied par la mer. Faisons quelques pas et dépêchons-nous, car voici la marée qui monte, et nous ne pourrions plus voir, aujourd’hui du moins, ce travail de la mer. »
S'étant avancés d’une centaine de mètres environne long de la falaise, en tournant le dos au château, les deux amis atteignirent une large anfractuosité d’où on découvrait la
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR