partie encore émergée au bas de l’escarpement (fig
« Regarde! reprit M. Majorin, la mer s’est chargée de te faire une coupe horizontale de ces roches, pour te montrer leur contexture. Vois ces lignes de suture entre ces grands losanges enchevêtrés. Ce sont les fentes produites dans la masse crayeuse par le retrait, par la dessication, et qui ont divisé cette masse en rhomboèdres, en prismes. La mer attaque au pied un de ces prismes et, quand elle l’a affouillé, il tombe d’un bloc en laissant intacte la paroi verticale du prisme non encore entamé. Et ainsi, peu à peu, la mer détruit la masse par tranches verticales.
— C’est aussi de la craie , ces grands losanges que la mer vient couvrir ? c’est tout noir !
— La couleur sombre qui recouvre cette coupe horizontale de la craie est due à des algues, à des plantes marines brunes et aux galets noirs qui sont arrêtés dans les anfractuosités ; mais, quand la mer sera basse, nous irons nous promener sur cette plage rocailleuse, et tu reconnaîtras que c’est de la craie qui s’enfonce encore bien au-dessous du niveau de l’eau.
— Comme la mer monte vite !
— - Aussi ne fait-il pas bon l’attendre au pied de la falaise , car elle peut vous couper la retraite.
— Alors , autrefois, les falaises étaient là où sont ces losanges ?
— Oui certes, et beaucoup plus loin*, il est même à croire qu'elles joignaient celles qui sont en face, en Angleterre.
— Et où était la mer ?
— Oh ! elle avait assez de place ailleurs, car ce que nous avons devant nous n’est qu’un canal, le canal de la Manche, que la mer a ouvert en prenant le temps de l’élargir pour communiquer plus facilement du nord-est au sud-ouest, entre l’Angleterre et la France.
— Mais on ne voit pas les côtes de l’Angleterre?
Fig. 7:2. — La constitution de la craie indiquée par la mer
DU PREMIER VOYAGE QUE FIT PETIT JEAN. l8l
— Non, d’ici on ne peut les voir, parce que la courbure du globe nous les dérobe , ainsi que te le fera comprendre ce croquis (fig. 73). Voici en A les falaises de France, et
en B les falaises anglaises ; tu vois qu’en tirant une ligne droite tangente à l’arc que forme la mer, cette ligne passe au-dessus de ces falaises B. Pour nous l’horizon est donc au point tangent G.
« Je vois bien que cette mer bombée te chiffonne ; mais, puisqu’elle recouvre la terre qui est sphérique, il faut bien que ce que nous en voyons soit une portion de sphère. Rappelle-toi ce que je t’ai dit quand je t’ai expliqué comment l’horizon est toujours à la hauteur de l’œil (fig. 24], et tu comprendras comment il se fait qu’à l’altitude où nous sommes, on ne puisse voir les côtes d’Angleterre ; mais que, si la falaise était trois ou quatre fois plus élevée, nous les pourrions découvrir, parce que nous embrasserions une portion de sphère plus étendue, ou que, pour parler plus correctement, nous serions au sommet d’un cône dont la base serait plus large. »
Toute la journée, petit Jean se mita faire des croquis sur *es falaises, et M. Majorin qui, de son côté , se livrait à quelques recherches géologiques, corrigeait ces croquis en montrant à son élève comment ces roches, qui présentent une apparence si désordonnée, possèdent toujours cependant certaines grandes lignes résultant de leur structure et de leur formation.
« Ce sont, disait-il à petit Jean, en revoyant ses dessins, ces lignes principales qu’il faut toujours chercher quand on copie des terrains, sans tenir compte des
Fig. 73. — Courbure de la terre.
accidents de détail. On croit, trop souvent, quand on dessine des roches, des terrains, que leurs formes, en apparence désordonnées, sont dues au hasard. Il n’en est rien, et ces masses sont soumises à des lois de formation, de stratification, de cristallisation qui sont immuables.
« Tu le verras si jamais nous avons l’occasion de visiter ensemble des contrées où ces formations géologiques sont variées et abondantes.
— Qu’est-ce que la géologie? répliqua petit Jean.
— C’est juste, j’ai omis de te dire ce qu’est cette science.
« La géologie, c’est la science qui a pour objet l’histoire
naturelle de la terre, des terrains successifs qui composent la croûte terrestre, l’étude de leur âge relatif et des révolutions qui ont modifié leur position première.
— Ça doit être bien amusant.
— - Certes, cette science est pleine d’attraits*, elle est aussi fort utile , car elle permet de savoir, par exemple, à la vue de telle ou telle couche terrestre, si on trouvera dans cette couche du charbon ou du fer, ou du plomb, ou du cuivre, ou des matériaux propres à bâtir, à faire du mortier ou de la terre à brique , à porcelaine, à faïence , ou des ardoises pour couvrir les toits, ou du sable à mouler, ou de la terre à modeler, ou des marnes propres à améliorer les terres végétales, etc. Il n’y a guère de science qui soit plus utile et qui en même temps soit plus intéressante.
« Cependant, il n’y a pas longtemps qu’elle est pratiquée, qu’on sait que la croûte terrestre s’est formée lentement en s’épaississant peu à peu; que certains végétaux élémentaires ont commencé à couvrir cette croûte, puis des animaux d’un ordre inférieur, des mollusques primitifs, puis des poissons et des reptiles, des oiseaux, puis des mammifères.
« Tous ces animaux, tous ces végétaux ont laissé leur dépouille dans ces terrains qui leur servent de sépulture et où
nous les retrouvons aujourd’hui ; ce qui a permis de classer les couches successives par époques correspondantes à un état particulier du globe.
— Et qu’y a-t-il sous cette croûte ?
— Evidemment une masse très chaude, peut-être à l’état de fusion ; masse qui se fait jour par les bouches des volcans pour se répandre sur la croûte.
— Est-ce qu’elle est très épaisse cette croûte ?
— Elle est au contraire très mince, relativement au diamètre du globa, à peu près ce qu’est la coquille d’un œuf de poule, relativement au volume de cet œuf.
— Mais si elle cassait ?
— Aussi se brise-t-elle quelquefois pour laisser passer ces matières intérieures que vomissent les volcans, ou se disloque-t-elle, ce qui produit des tremblements de terre. Aujourd’hui, cela est peu de chose parce que la croûte est assez épaisse pour ne pouvoir plus se plisser ou se casser ; mais, quand elle était plus mince et souple, cette croûte était soumise à des déformations terribles qui ont produit les grandes chaînes de montagnes et les dépressions immenses où s’est réfugié l’Océan *, si bien qu’entre le sommet des plus hautes montagnes, qui est à 8000 mètres environ au-dessus du niveau de la mer, et le fond de cette mer qu’on a pu sonder jusqu’à 9000 mètres, il y a une différence de dix-sept kilomètres. Ces dix-sept kilomètres sont toutefois bien peu de chose par rapport au diamètre de la terre. »
Ainsi devisant, les deux amis rentrèrent le soir à l’hôtel, non sans avoir vu le soleil se coucher dans l’Océan, spectacle qui ravit petit Jean.
« Pourquoi donc, bon ami, dit-il au moment où l’astre touchait l’horizon, le soleil n’est-il plus rond ? il est tout aplati.
— Par la raison que, l’atmosphère étant plus dense près de la terre qu’à sa limite supérieure, les molécules humides
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
qu’il tient en suspension sont plus abondantes dans les couches inférieures que dans les couches supérieures, surtout lorsqu’il s’agit de la mer dont l'évaporation est considérable pendant le jour. Or, ces molécules d’eau sont autant de petites lentilles placées entre notre œil et les objets, qui les grossissent. Aussi, quand le soleil ou la lune atteignent l’horizon, ces globes paraissent-ils plus gros qu’au zénith, et s’élargissent-ils en raison de la différence qu’il y a entre la quantité de molécules d’eau dans le sens vertical ou dans le sens horizontal (fig. 74). Cette figure te fera saisir le phénomène.
Fig. 74. — Pourquoi le soleil ne parait pas sphérique au coucher.
« Les lignes horizontales parallèles indiquent, par leur rapprochement plus ou moins prononcé, le degré de pesanteur de l’air, en supposant entre chacune d’elles une quantité égale de molécules d’eau. Il est clair que, dans les couches les plus basses, ces molécules seront plus rapprochées, plus pressées les unes contre les autres qu’elles ne le seront dans les couches supérieures plus larges et plus légères ; elles grandiront donc plus les objets en bas qu’en haut, et ainsi, le soleil te paraîtra déformé dans le sens horizontal plus que dans le sens vertical et comme affaissé sur l’horizon. C’est ce qui fait que plus on s’élève dans l’atmosphère, plus le diamètre du soleil ou de la lune paraît petit, lorsqu’on voit ces astres au zénith. Une moins grande quantité de molécules d’eau étant interposée entre notre œil et eux, ces globes tendent à reprendre la dimension réelle que
donnerait la perspective en raison de leur éloignement de .a terre.
— Alors, quand il y a du brouillard, on voit le soleil plus gros ?
— Non, le brouillard est de la vapeur d’eau déjà condensée ; les molécules se sont réunies en gouttelettes translucides, mais non transparentes; ces gouttelettes ne produisent pas l’effet de lentille que présentent les molécules d’eau à l’état volatilisé, c’est-à-dire tellement divisées et petites qu’elles laissent voir au travers de leurs corpuscules. Quand il fait très beau temps, il n’y a pas moins, dans l'air, une certaine quantité d’eau considérable, surtout près du sol; mais cette eau est volatilisée. On ne distingue pas ces gouttelettes comme on les distingue dans la formation des nuages ou du brouillard, ce qui est tout un ; elles sont beaucoup plus petites, transparentes, laissent voir les objets très nets, mais en les grossissant, comme le feraient des milliards de milliards de loupes imperceptibles. »
Petit Jean ne se rendait pas un compte bien exact de ce phénomène; mais ces propos n’en laissaient pas moins dans son esprit une trace qu’il retrouverait un jour. C’est sur quoi comptait M. Majorin, et il ne se trompait pas. Et c’est pourquoi il est si funeste de donner aux enfants des idées fausses ; plus tard, elles se dressent devant les démonstrations de la science, et c’est à grand’peine qu’on s’en débarrasse.
Le lendemain, de bon matin, une pluie fine rayait l’air. On ne pouvait songer à sortir avant le déjeuner; mais, de la fenêtre, petit Jean voyait le grand bassin du port et tous les navires amarrés. Pendant que M. Majorin lisait les journaux et faisait sa correspondance, Jean prit son cahier de croquis et dessina un petit vapeur de déchargement qui était à quai devant lui.
En vérité, ce dessin n’était pas mal (fig. 75), et le maître,
bien qu’il ne fût pas prodigue de louanges, lui en fit com-
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Fig. 75. — Croquis dans le port de Dieppe.
pliment. Petit Jean avait exactement mis le quai et tout ce qui l’encombrait, en perspective. Il avait assez finement saisi l’allure du bateau, plus chargé à l’arrière qu’à l’avant. Mais ce qui plaisait surtout à M. Majorin, c’était de voir son . élève dessiner indifféremment tout ce qui attirait son attention , car il n’admettait pas les spécialistes en fait de dessinateurs. A son sens, le dessin est un moyen propre à fixer tous les objets : les plantes aussi bien que les animaux, un rocher aussi bien qu’un arbre, une statue comme un ornement, un édifice comme une figure vivante. Mais puisque petit Jean avait copié un bateau, dès que la pluie eut cessé, M. Majorin le conduisit au chantier, sur la plage,
et lui fit voir comment se construit la coque d’un navire, lui expliqua la destination de chaque pièce, comment elles s’assemblent, comment elles sont ferrées. Et là, encore, petit Jean fît des croquis d’après certaines de ces pièces.
Mais une susprise attendait petit Jean. M. Mellinot arrivait à Dieppe avec Mmc Mellinot et André, le surlendemain. Les deux frères de lait ne s’étaient pas vus depuis fort longtemps. André, entré au lycée après les dernières vacances, n’avait été conduit à l’Hay que pendant la semaine de Pâques, un jour où M. Majorin recevait quelques amis, et les enfants n’avaient guère eu le loisir de s’entretenir.
Tous deux se trouvèrent quelque peu changés; mais le premier moment de surprise passé , ils reprirent leurs premières habitudes de franche camaraderie.
On allait faire des promenades dans les environs de Dieppe, à Arques, dans la forêt, au phare. Petit Jean avait toujours un cahier de croquis en poche et, dès qu’on s’arrêtait quelque part, il ne manquait pas l’occasion de copier soit une chaumière, soit un arbre, une plante, une barque. M. Majorin semblait ne point attacher d’importance à ces essais, lui qui habituellement s’intéressait à tout ce que faisait son élève; il tenait à s’assurer si le goût qui semblait se développer chez petit Jean résisterait à l’apparence d’indifférence du milieu où il se trouvait. André, qui depuis son entrée au lycée n’avait point touché un crayon , ne savait trop s’il devait railler son camarade ou essayer de dessiner comme lui. Devant les croquis de petit Jean, tout imparfaits qu’ils étaient, il se sentait humilié, d’autant que petit Jean n’en tirait nulle vanité et semblait n’avoir d’autre pensée que de satisfaire un penchant naturel.
Un jour, les deux enfants étaient assis devant un de ces portails de ferme normande, pendant que Mme Mellinot s’occupait de faire préparer le déjeuner, et que les deux hommes se promenaient sous la feuillée, en causant. Petit
i SS
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Jean considéra quelque temps ce portail, ouvrit son cahier et tenta de copier ce qu'il voyait (fig. 76).
« Qu’est-ce que tu vas encore dessiner ? lui dit André.
— Cette porte.
— Pourquoi ?
— Parce que je n’en ai pas encore vu comme ça.
— Qu’est-ce qu’elle a donc cette porte ?
— Elle est drôle ; c’est fait pour mettre à l’abri ceux qu attendent et aussi les charrettes.
— Tu crois ?
— Bien sûr*, bon ami me l’a dit. Et puis la charpente est gentille.
— Qu’est-ce qu’elle a, cette vieille charpente toute pourrie, de si gentil ?
— Elle est vieille, c’est vrai, mais elle est bien arrangée.
— Un tas de bois !
— Ça me plaît, avec ces ormes serrés comme un mur.
— Ce sont des ormes ?
— Mais oui*, bon ami m’a raconté que les vieux Normands, les plus anciens, fermaient aussi leurs clos, pour s’y défendre, et que cela se fait toujours par habitude.
— Comment M. Majorin t’a-t-il appris à dessiner comme ça tout ce que tu vois ?
— Mais en me faisant tout dessiner d’abord chez nous, des petits modèles de maisons, des solides, des plantes, des squelettes.
— Des squelettes ?
— Oui, des squelettes.
— Pour quoi faire ?
— Pour savoir comment nous sommes faits, et les bêtes; des insectes, toutes sortes de choses.
1 — Alors ?
— Alors, quand nous allions en promenade, il me disait : « Petit Jean, faut copier ça. » J’essayais, il me coi>
rigeait, me disait le nom de tout pour l’inscrire à côté.
— Il ne corrige pas tes dessins , maintenant ?
— Oh ! parce qu’il est occupé avec ton père*, mais je sais bien qu’il est content si je dessine quelque chose tous les jours.
— Tu seras peintre, dit papa.
— Peintre, pour quoi faire ?
— Mais pour faire des tableaux qu’on envoie aux expositions. Papa dit que c’est pas un état.
— Oh ! alors, bon ami ne voudra pas que je sois peintre; il me dit toujours qu’il faut se dépêcher de prendre un état quand on est en âge.
— Qu’est-ce que tu seras ?
— Je ne sais pas.
— Mais puisque tu dessines comme ça, toujours, c‘est pour prendre un état où l’on dessine.
— Bon ami me dit que le dessin est nécessaire à tous les états.
— Ah ! par exemple ! Est-ce que papa dessine? Il est professeur cependant ! Est-ce que mon oncle dessine ? Il est notaire ‘Cependant ! Et notre ami M. Pommier, le médecin! Il ne dessine pas non plus; il n’y a que les peintres qui dessinent, et les architectes.
— Et les ingénieurs, puisque bon ami dessine.
— Oh non ! M. Planchut, l’ingénieur, notre cousin, papa a toujours dit qu’il ne dessinait pas du tout, et cependant il a une belle place au chemin de fer de Lyon ; c’est un très grand ingénieur, il est décoré et va dîner chez le ministre. »
Petit Jean n’avait rien à répliquer; aussi continuait-il son croquis, sans mot dire.
« Papa disait l’autre jour, continua André, qu’il faut apprendre le dessin quand on a fait ses classes et qu’on a bien le temps. Est- ce que tu fais tes classes ?
— Quelles classes ?
— Est-ce que tu vas au lycée ?
— Non, je dois entrer après les vacances dans l’institution de Bourg-la-Reine.
— - Y apprend-on le latin ?
— Bon ami m'a dit qu’on y apprenait le latin, que c’est utile à tout le monde.
— Tu sais! ce n’est pas si amusant que de dessiner!
— Bon ami m’a dit que tout ce qu’on apprend est amusant quand on veut travailler.
— Oh non ! pas le latin, pas la géométrie !
— Mais si, la géométrie, c’est amusant.
— Tiens, est-ce que tu l’as apprise?
— Bon ami m’en a appris un peu, et cela m’amuse beaucoup *, je voudrais en apprendre plus, mais il dit que je ne suis pas encore assez grand} il m’a appris aussi un peu de perspective.
— De perspective?
— Oui, car on ne peut dessiner sans la savoir.
— Mais les grands, au lycée, ont une classe de dessin, il y en a qui dessinent très bien, qui ont des prix, et on ne leur enseigne pas la perspective.
— Gomment font-ils ?
— Mais ils copient de beaux modèles lithographiés.
— Ils ne dessinent pas dehors, d’après nature?
— Oh non! le maître que j’avais à la pension, avant d’entrer au lycée, disait que cela gâte la main et qu’il faut d’abord copier des vrais modèles. »
Petit Jean jeta un coup d’œil sur sa main.... Cet entretien apportait quelque trouble dans son esprit, et le croquis allait tout de travers; aussi ferma-t-il brusquement son cahier.
cc C’est trop difficile, » dit -il; et les deux enfants s’en allèrent rejoindre M. Mellinot et M. Majorin.
* Voyons ce que tu as fait? dit celui-ci à petit Jean.
— Oh ! rien, bon ami, je n’ai pas pu.
— On essaye?
— J’ai essayé, mais c’est trop difficile.
— Voyons.
— Ce n’était pas trop mal commencé, reprit M. Majorin, en regardant l’ébauche de son élève : il fallait continuer. »
Et refermant l’album sans rien ajouter, il le rendit à petit Jean. L’enfant se sentait mal à l’aise; les propos d’André, la froideur si peu habituelle de M. Majorin le déconcertaient... Le contact journalier avec un esprit bienveillant, s’intéressant aux moindres détails de l’éducation de l’élève, n’avait pas armé celui-ci contre les froissements de l’amourpropre.
M. Mellinot ne faisait nulle allusion jamais au genre d’études adopté par M. Majorin, mais s’étendait sur l’enseignement donné dans les lycées, sur l’avantage des études classiques et, devant les deux enfants, M. Majorin se gardait de discuter; loin de là, il semblait approuver tout ce que disait son ami.
Petit Jean se trouvait tout à coup isolé, transporté dans un milieu étranger.
A déjeuner, il fut silencieux et ne mangea pas, tandis qu’André se montra plus gai qu’à l’ordinaire. Sans s'en rendre compte , — car le garçon n’était point méchant , — il éprouvait une secrète satisfaction du trouble jeté, par ses propos, dans l’esprit de son frère de lait. L’espèce de supériorité acquise par petit Jean , qui paraissait savoir déjà tant de choses, l’offusquait.
Ces sentiments contraires chez les deux enfants n’échappèrent pas à M. Majorin. Il n’était pas de ceux qui traitent de bagatelles insignifiantes les impressions si vives ressenties par les enfants à propos de sujets sans portée sérieuse ; il avait , au contraire , cette opinion que ces pre-
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mières impressions peuvent avoir une influence déterminante sur ces esprits en formation, quelle que soit d’ailleurs la futilité dumotif. Il continua donc d’observer son élève pendant le séjour deM. Mellinot à Dieppe, sans montrer plus d’attention à ce que faisait ou pensait petit Jean, qui, jusqu’au départ d’André, n’emportait plus son album dans les promenades.