DES AVANTAGES ET DES INCONVÉNIENTS DE NE PAS SUIVRE LA GRANDE ROUTE
Il faut l'avouer , quand les deux amis eurent reconduit les Mellinot à la gare, petit Jean éprouva comme un soulagement, bien qu’il eût passé de charmantes journées avec André sur les plages et dans les promenades des environs -, mais les deux enfants, évidemment, ne parlaient plus la même langue. Petit Jean appelait déjà chaque chose par son nom ; il disait, en parlant d’un galet : « C’est un silex, voyons s’il contient une géode ? » Ce coquillage était « bivalve » -, ces boules brunes qu’on rencontre sur la grève, étaient « des pyrites de fer. » Cet arbre était « un frêne, un hêtre ou un chêne. »
Le pauvre petit n’y mettait nulle pédanterie, on lui avak appris ainsi à désigner chaque objet par son nom parti* culier*, mais cela agaçait André, qui regardait ironiquement son camarade en ayant l’air de lui dire : « Qu’est ce que cela méfait! »
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Quand donc les deux amis furent , après la conduite, rentrés au logis, petit Jean demanda si Ton n’irait pas se promener sur la plage , là où sont ces traces des fissures de la craie (fig. 72).
« Allons-y, dit M. Majorin, la mer est basse encore pendant trois heures au moins. »
Cette fois, petit Jean prit son cahier de croquis, ce qui n’échappa pas au maître. On fut bientôt sur cette plage rocailleuse toute pleine d’algues, de débris de coquilles, d’animalcules grouillant dans les flaques d’eau , sautant sur les rochers , de petits crabes, de méduses échouées -, tout un monde vivant, actif, chassant, combattant, dévorant, mourant. Petit Jean accablait son ami de questions ; il avait soif d’entendre ses explications si claires , si intéressantes, qui le faisaient penser et remplissaient son esprit, après ces quelques jours de conversations dont il ne gardait qu’un souvenir lourd sur le cœur.
« Ainsi, disait M. Majorin en manière de conclusion, après avoir satisfait la curiosité de son élève, la mer est bien autrement habitée que n’est la terre. Cette immense masse d’eau salée est remplie d’animaux, depuis la baleine franche jusqu’aux infusoires microscopiques qui ne sont pas les moins occupés dans ce monde liquide, car ce sont les principaux agents de formation.
« Autrefois, l’eau sur le globe a déposé, en faisant travailler ses habitants sans relâche, une partie considérable des roches qui composent nos continents et qui ont émergé lorsque la croûte s’est déformée. Aujourd’hui, la mer, reléguée dans les parties basses, continue à faire travailler sa population exactement comme elle le faisait jadis -, elle fait encore de la craie , des bancs de coraux qui formeront à leur tour des continents , s’il se produit une dénivellation de la surface terrestre. Alors nous , nous serons peut-être à notre tour au fond de l'eau salée et, sur nos villes , la mer dépo-
sera des bancs calcaires, des sables, débris de nos montagnes siliceuses, réduites en poussières.
— Est-ce que cela peut arriver bientôt ?
— Ce n’est pas probable ; nous serons prévenus, d’ailleurs, car la nature ne procède jamais brusquement. Il est des côtes, comme les côtes occidentales de l’Irlande et même comme celles de France, qui s’enfoncent graduellement ; si bien que, dans un certain nombre de milliers de siècles, la mer pourrait battre les remparts de Paris, si Paris existait encore à cette époque. D’autres côtes, au contraire, s’élèvent. Rien n’est au repos, ni à l’état permanent en ce bas monde et, dans l’univers, tout se meut, s’altère, se décompose et se recompose, travaille en un mot, car le travail n’est autre chose que le mouvement, l’analyse et la synthèse, c’est-à-dire la décomposition et la recomposition sous une forme semblable parfois, mais jamais identique... Me comprends-tu ?
— Oh oui ! bon ami. »
En effet, petit Jean semblait boire avidement les paroles de son maître. Ce langage, à la suite des propos décousus des jours passés, lui produisait l’effet d’une mélodie claire après un charivari; s’il n’eût été retenu par une sorte de pudeur, il se fût jeté au cou de M. Majorin. Ces sentiments n’échappaient pas au maître, qui continua ainsi :
« Toutes ces bestioles qui grouillent sous tes pas n’ont qu’une idée: vivre, et, pour vivre, la plupart doivent dévorer d’autres bestioles quand elles ne se dévorent pas entre elles, comme ont lait et font encore des hommes qui se considèrent comme des animaux très supérieurs. Et, en vivant, ces bestioles travaillent inconsciemment à former cette croûte terrestre sur laquelle nous marchons, que nous cultivons, d’où nous tirons nos pierres à bâtir, notre chaux, et quantité de matières qu’utilise notre industrie. Tout travaille donc, c’est-à-dire défait quelque chose pour faire une autre chose. La matière, que le vulgaire considère comme
inerte, travaille, car elle est perpétuellement en mouvement. Les végétaux sont les plus actifs travailleurs du globe. Ils assainissent la terre en lui enlevant, pour se nourrir, les ferments putrides qui sont des poisons pour l’homme*, ils assainissent l’air en absorbant l’acide carbonique que tout animal produit en respirant et qui est également un poison pour ses semblables. Ces végétaux retiennent l’humidité dans le sol, d’où sortent les sources qui font les rivières, et, en mourant, ils laissent à ceux qui leur succèdent, les approvisionnements d’où ceux-ci tirent leur subsistance.
« L’homme est soumis comme tous les animaux au changement et à la décomposition, et son corps, malgré lui, travaille au mouvement perpétuel de recomposition. Cependant il faut lui reconnaître une supériorité : l’intelligence. Il domine sur tous les êtres vivants du globe par l’organisme plus parfait de son cerveau. La faculté lui est laissée de ne pas faire travailler cette intelligence, mais, s’il ne la lait pas travailler, s’il n’exerce pas cette intelligence, s’il la laisse immobile, il agit contre nature, il est coupable, par cela même que la connaissance de ce qu’il fait ou ne fait pas lui est donnée.
« Ainsi est né dans l’intelligence de l’homme le sentiment du devoir, la connaissance de ce qui est bien et de ce qui est mal, c’est-à-dire la morale sociale.
« Voici un crabe, un peu plus gros que ses voisins, qui s’apprête à dévorer un pauvre petit être de son espèce qui est blessé et mourant. Cela est abominable, n’est-ce pas ? Mais, vas-tu envoyer ce crabe en cour d’assises ? Si tu l’écrases pour le punir, tu es un sot , car la punition n’est efficace qu’autanr que celui qui la subit comprend pourquoi on la lui inflige. Or, il est certain que ce crabe ne comprendra pas du tout pourquoi tu l’écrases. Mais, si un homme fort se jette sur un enfant blessé et incapable de se défendre, pour le dévorer, non seulement tu seras révolté,
mais ton devoir sera de faire punir le coupable si tu ne peux venger toi-même la victime.
« Eh bien, la connaissance et l’accomplissement de ce devoir que ton sentiment intérieur t’indique, et dont l’éducation définit l’étendue, c’est le plus bel attribut de l’homme, c’est ce qui établit sa supériorité entre tous les animaux. Et, parmi ces devoirs, le perfectionnement de sa propre intelligence est le premier de tous, puisque ce perfectionnement lui permet de définir et d’accomplir les autres. Je le répète donc, sont coupables, vis-à-vis de leurs semblables, les hommes qui , ayant à leur portée les moyens d’apprendre, d’élever leur intelligence par le savoir et d’accomplir leur mission laborieuse sur la terre, demeurent dans l’ignorance et la paresse et oublient un seul instant qu’ils sont créés, suivant l’ordre de la nature, pour travailler. »
— Oh! je sais, bon ami, qu’il faut travailler !
— J’espère que tu me comprends.
— Il m’en coûtait, ces jours passés, de ne rien faire!
— Ne crois pas que tu ne faisais rien, tu observais, tu comparais, tu sentais le besoin de reprendre le cours de nos études ; tu éprouvais des sentiments dont tu ne te rends pas un compte exact, bons et mauvais , mais que nous n’aurions pas l'occasion d’analyser si tu ne les avais pas ressentis. J’ai bien deviné ce qui s’est passé dans ta tête pendant ces quelques jours. D’abord, tu t’es trouvé froissé de ne plus être le seul à fixer l’intérêt. Quand nous sommes tous deux, je m’occupe naturellement de toi, et tu t’es un peu habitué ainsi à être le point où convergent nos préoccupations ; mauvaise chose! Puis, André t’aura fait sentir peut-être que l’instruction que tu reçois n’est point conforme à celle qui lui est donnée.
« Puis enfin, l’indifférence de ceux qui t’entouraient, en présence de tes petits efforts, t’a semblé friser la malveillance.... Est-ce vrai?
H TSTOI RE d'un dessinateur.
— Je crois que oui, bon ami !
— Ton cerveau a donc travaillé ; tu as tiré des déductions d’apparences, déductions fausses peut-être, mais qui n’en sont pas moins un effort pour démêler la vérité entre des faits qui te touchent personnellement, pour connaître les hommes et ce qu’ils pensent de toi.
« Eh bien, de ces réflexions, de ce travail intellectuel, on peut et l’on doit déduire les moyens de se rendre meilleur et d’accomplir ainsi ses devoirs avec plus d’exactitude. Il s’ouvre, dans la vie, pour chacun de nous, deux voies : l’une, qui est la grande route où passe le plus grand nombre et par laquelle on arrive au but plus ou moins rapidement, mais sans rencontrer d’autres obstacles sur le chemin que ceux causés pas l’encombrement. 11 y a les chemins de traverse, difficiles à parcourir, hérissés de broussailles et coupés par des fondrières, mais qui mènent au but plus vite, si l’on a la force et le courage de franchir ces obstacles. Ton camarade André suit certainement la grande voie, guidé par son père ; moi, je ne puis que te mener par les chemins de traverse ; il te faudra donc montrer, si tu veux les prendre, beaucoup de courage et de persistance et, d’abord, ne point regretter de les avoir pris. Donc, il en est temps encore; je puis te faire entrer au lycée qui est le grand chemin, si tu veux, comme ton frère André ; mais ce n’est pas moi qui te pourrai guider. Si, au contraire, il te convient de suivre les enseignements que j'ai commencé à te donner, il faut t’attendre à des mécomptes et trouver en toi seul le courage d’aller en avant sans te préoccuper de ce que font et pensent ceux qui sont sur le grand chemin.
« Peut-être ne saisis-tu pas bien le sens de mes paroles ?
— Bon ami, j’aurai tout le courage qu'il faut avoir, si je suis près de vous. André m’a dit que ce qu’on lui apprenait au lycée l’ennuyait ; et tout ce que vous m’enseignez m’a-
muse.
— Je le veux croire*, mais tu vois déjà qu’au contact de personnes qui, certainement, sont bienveillantes pour toi, tu as ressenti des froissements. Il ne t'a pas paru qu’on estimât tes petites connaissances à leur valeur; tes petits talents, si tu en as acquis, causaient plus d’étonnement que d’approbation.
« Que sera-ce quand tu posséderas des connaissances réelles et que tu te trouveras en présence de personnes hostiles ou d’envieux, si tu n’es pas armé contre le mauvais vouloir, si tu n’as pas en toi-même l’énergie qui fait surmonter les obstacles et la certitude de ne point défaillir en chemin ?
« Je crois t’avoir fait comprendre comment nous sommes tous au monde pour travailler. Cela ne suffit pas. La majorité des humains entend que l’on travaille d’une certaine manière et ne trouve pas bon qu’on ait une méthode à soi. Cette majorité respectable a ce qu’on appelle sa routine, qui est le grand chemin battu dont je te parlais, et il lui déplaît qu’on ne le suive pas, bien qu’il y ait encombrement.
« Elle suppose que l’ennui de parcourir cette voie unie et large est une des conditions du travail et n’admet pas que l’on puisse apprendre et travailler avec plaisir. Tu es trop jeune encore pour que je t’explique cela, comment et pourquoi le travail a été présenté à l’homme comme une sorte de peine ou de punition, tandis que c’est sa gloire et la plus noble de toutes ses jouissances. Mais enfin, si, comme tu le dis, notre façon d’apprendre et de travailler t’amuse, il faut compter que tu payeras cette satisfaction, car tous ceux qui auront travaillé et appris en s'ennuyant , c’est-à-dire en faisant un effort pénible, ne pourront admettre que le savoir acquis en s'amusant ait la valeur du savoir acquis en s'ennuyant.
« Tout ce que je te dis là est bien sérieux pour ta petite têt? ; mais tu y penseras, et plus tard, cela te reviendra en
mémoire. Ce que j’entends aujourd’hui, c’est que tu sois prévenu et que tu fasses provision découragé.... Voici la mer qui commence à monter, ne nous attardons pas davantage. »
Pendant cinq semaines, M. Majorin et son élève visitèrent le Havre, Caen, Evreux, Rouen, et dans cette dernière ville petit Jean fit une bonne récolte de croquis d’après des fragments d’édifices. Ainsi prenait-il chaque jour l’habitude de dessiner d’après nature, n’importe quels objets, et M. Majorin ne manquait jamais de lui fournir les explications utiles.