CHAPITRE XV
CINQ ANS APRÈS
Entré dans l'institution de Bourg-la-Reine, petit Jean « y reçut, comme le dit Sainte-Beuve, cette éducation moyenne, sans trop de tradition et sans trop de formules universitaires, à la fois professionnelle et suffisamment classique, que je voudrais voir devenir un jour celle de la majorité de nos concitoyens. L’avantage de cette éducation, pour ceux qui ne se destinent pas à desservir en lévites fidèles les autels de l’antiquité, c’est qu’elle laisse de la liberté aux aptitudes, qu’elle ne prolonge pas sans raison les années scolaires, qu’elle donne pourtant le moyen de suivre plus tard, si le besoin s’en fait sentir, telle ou telle branche d’érudition confinant à l’antiquité et que, vers seize ou dix-sept ans, le jeune homme peut s’appliquer sans retard à ce qui va être l’emploi principal de toute sa vie. » En effet, entré dans cet établissement à douze ans, petit Jean en sortait à dix-sept, ayant une connaissance suffisamment développée des auteurs de l’antiquité pour pour-
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suivre, s’il le jugeait à propos, ses études dans la voie classique} possédant à fond les connaissances mathématiques élémentaires et passablement instruit en physique, en chimie, pour pouvoir se présenter dans une école spéciale, après une préparation de quelques mois.
Il n’avait pas négligé, pendant cette période, l’étude du dessin, bien que, dans cette institution, comme partout ailleurs alors, l’absence de méthode rendît cet enseignement à peu près nul. Mais petit Jean avait reçu des principes qui ne s’oublient pas, et son professeur de dessin eut le bon esprit de le laisser faire.
Aussi, mettant de côté les éternels modèles lithographiés qu’on distribuait à ses camarades, il copiait les quelques bosses qui garnissaient les tablettes de la classe ou n’importe quel objet. Les vacances, pendant lesquelles M. Majorin faisait toujours voir des choses nouvelles à son élève, lui donnaient d’ailleurs l’occasion d’observer la nature et de se perfectionner dans la pratique du dessin.
Il faut dire que le bagage apporté par petit Jean, en entrant dans l’institution de Bourg-la-Reine, lui avait singulièrement facilité l’intelligence de tout ce qu’on lui enseignait. S’agissait-il de traduire un auteur latin, les Commentaires de César , par exemple, il comprenait rapidement des passages qui étaient absolument obscurs pour ses camarades. Il faisait des croquis en marge de ses versions pour indiquer la section d’un vallnm , la disposition d’une contrevallation et de ses tours de bois, la forme d’un agger ou la combinaison du fameux pont du Rhin. Grâce à l’esprit libéral qui régnait dans cette institution, le professeur ne se scandalisait pas de ces procédés inusités, et discutait même volontiers avec les élèves les illustrations du traducteur. Mais le bonheur de petit Jean était de montrer le dimanche à M. Majorin ses interprétations graphiques des textes, et cela donnait lieu à des conversations qui intéressaient vive-
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ment l’élève et lui faisaient prendre un goût particulier à ces études, considérées comme mortellement ennuyeuses par la plupart des lycéens.
Et comment en serait-il autrement, ne pouvant se représenter les scènes qu’on fait ainsi passer sous leurs yeux ?
Mais il faut dire que l’histoire, la géographie et les sciences mathématiques et physiques étaient plus particulièrement affectionnées par petit Jean; que ce fût par suite d’une disposition naturelle, ou par l’habitude que lui avait donnée M. Majorin de s’attacher aux choses positives et de raisonner.
Petit Jean rentrait donc à l’Hay, chez son bon ami, à la fin de l’année scolaire 18...
Quelle direction allait prendre petit Jean? M. Majorin lui demanda tout d’abord s’il avait à cet égard un parti pris.
« Je n’oserais me prononcer, répondit petit Jean. Quand je vois les belles choses d’art que vous m’avez montrées dans les musées, en me les expliquant si bien , il me semble que je voudrais aussi faire de la peinture ou de la sculpture; quand vous me faites visiter de beaux monuments et que vous me dites comment ils sont construits, j’ai l’envie de me faire architecte.
« Quand nous avons parcouru l’Auvergne, tout semblait m’engager à m’adonner aux études géologiques, à devenir ingénieur des mines ou topographe. Quand nous visitons des usines et que je vois ces machines si merveilleuses, je pense à me lancer dans la mécanique. Je ferai donc ce que vous me conseillerez de faire.
— Oh, je n’aurai garde de décider la question au pied levé. Puisque tu ne sais toi-même quelle est la carrière que tu veux embrasser, je le sais encore moins, et c’est une trop grosse affaire pour la trancher sans avoir mûrement réfléchi.
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« Trop souvent les parents destinent un peu à la légère leurs garçons à telle ou telle carrière. A force d’entendre dire qu’ils seront avocats ou médecins, ou professeurs, ou ingénieurs, ou n’importe quoi, ces jeunes gens s’imaginent réellement qu’ils sont nés pour embrasser l’un de ces états, et à vingt-cinq ou trente ans ils s’aperçoivent, un peu tard, que leurs goûts et leurs aptitudes les portaient ailleurs. Nous ferons en sorte qu’il n’en soit point ainsi. »
M. Majorin, voulant s’assurer si, dans son élève, il y avait l’étoffe d’un artiste, attaqua la question résolument et par un côté qui pût séduire l’esprit déjà passablement réfléchi de petit Jean. Il mit donc sous ses yeux quelques beaux ouvrages qu’il possédait, et on alla visiter les musées de Paris avec soin.
M. Majorin observait attentivement les impressions qu'éprouvait son élève devant les chefs-d’œuvre, et il reconnût bientôt ainsi, que petit Jean était surtout sensible aux déductions ; ce qui indiquait chez lui un esprit plutôt scientifique que capable d’inspiration.
Un jour, petit Jean feuilletait des photographies recueillies par M. Majorin et faites d’après des œuvres de l’antiquité et des maîtres italiens de la Renaissance. Un dessin de Léonard de Vinci, du musée de Florence, vint à passer sous ses yeux ; petit Jean le considérait attentivement, ce qui donna à M. Majorin l’occasion de parler de ce maître.
« Oui, dit-il, Léonard de Vinci fut à la fois un artiste admirable et un savant. Il avait prévu l’emploi de la vapeur, ainsi que le prouvent des notes et croquis laissés par lui et que nous possédons. C’était un chercheur, en avant de son époque, et ses œuvres d’art dénotent une intelligence étrangement mystérieuse. Évidemment, ce génie avait la conscience de n’être pas absolument compris, ce qui ne l’empêchait pas de poursuivre, à part lui, ses recherches *, dans ses productions d’art, il y a toujours
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comme une énigme à déchiffrer. Ce dessin (fig. 77) en est
Fig. 77. — Dessin de Léonard de Vinci.
une preuve. Ce type de femme lui appartient, on le reconnaîtrait entre mille, et ce qui domine dans cette personnification, c’est Tintelligence , mais une intelligence qui a ses mystères. Quand j’étais dans le nord de l’Italie, j’ai souvent cherché l’original de ce type, et mes recherches ont été absolument vaines. Où Léonard l’a-t-il trouvé ? Dans son imagination, peut-être ; mais (et c’est là où apparaît l’homme de génie) il lui a donné une telle vie, une unité anatomique si complète, une physionomie si personnelle, qu’on connaît cette tête et qu’on se demande toujours ce que signifient et promettent ces traits à la fois si fermes et si délicats, ce
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regard doux et plein de problèmes, cette bouche qui peut être si aimable et si railleuse.
« Léonard de Vinci, qui, à mon avis, est le plus grand artiste du seizième siècle, donne tort absolument à ceux qui prétendent que l’art et la science sont incompatibles, que celle-ci étouffe toute inspiration d’art ; et peut-être le défaut dominant de nos artistes aujourd’hui, malgré leurs qualités incontestables, est-il, dans ce siècle de savoir, de ne pas croire à cette alliance, de ne pas demander à la science l’appui qu'elle peut donner à l’art. L’artiste circonscrit ainsi, comme à plaisir, le champ où il se meut, et cependant, la science conduisant à la découverte du vrai, et le vrai étant toujours supérieur à la fiction, il y aurait tout intérêt à considérer la science comme une amie utile. Que d’idées elle pourrait inspirer aux artistes s’ils la voulaient consulter ! Vois donc, par exemple , ces fragments de sculptures et de peintures égyptiennes (fig. 78) (et ces artistes delà haute antiquité de l’Egypte étaient de merveilleux observateurs). Voici une tête de lion d’Afrique dont le galbe est saisi avec une finesse rare, puis, voici évidemment une charge, mi-partie bête, mi-partie humaine. Maintenant, examine cette tête de femme qui, au total, est charmante, mais où l’on retrouve quelque chose du félin. L’avancement de la mâchoire, ce qu’on appelle le prognatisme , la distance entre le coin de l’œil et les ailes du nez, l’élévation de l'oreille sont bien observés, puisque aujourd’hui encore, parmi les fellahs du bord du Nil, on retrouve ce type, qui rappelle un peu les félins. Compare cette tête avec le dessin de Léonard de Vinci-, ne vois-tu pas quelle distance énorme sépare ces deux individus, et comme l’observation, suivant la méthode scientifique, pourrait être utile aux artistes et étendre leurs ressources ?
« Et cette tête si caractérisée du sphinx colossal de Djîseh (fig. 79) ne dénote-t-elle pas chez ces artistes ég/p-
Fig. 78. — Angle facial.
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Fig. 79. — Le sphinx de Djiseh.
tiens, sous les premières dynasties, une admirable compréhension de la nature et une façon singulièrement grande de l’interpréter? Elle aussi, cette tête, est prognahte; mais quelle puissance dans ces grands yeux rapprochés des arcades sourcilières, dans cette carrure du maxillaire inférieur ! Et c’est bien à la nature seule, observée dans ses caractères dominants, que ces artistes ont dû de donner à cette statuaire une physionomie si grandiose et en même temps individuelle ; si bien que ces types se fixent dans la mémoire et y laissent une empreinte ineffaçable ; cependant cette sculpture, qui date de plus de quatre mille ans, nous donne aujourd’hui le caractère très nettement écrit des races humaines qui alors occupaient la basse vallée du Nil.
— Et cette sculpture est bien conservée ?
— Non, elle a été mutilée par la main des hommes, car le temps , dans ce climat conservateur, a très peu altéré la roche dans laquelle les sculpteurs Font taillée. Le nez est brisé, les globes des yeux ont été attaqués par le marteau -, mais le type est si bien accusé et les analogues sont si nombreux , qu'on ne peut se méprendre sur la forme des détails endommagés. Ces artistes égyptiens voyaient la nature par ses grands côtés ; mais ils l'observaient avec l’attention de savants , c’est-à-dire qu’ils démêlaient d’abord les caractères dominants de chaque individu, de manière à en dégager le type ; aussi leurs œuvres sculpturales ont une puissance qui écrase tout ce qu’on place auprès d’elles.
« On a écrit des volumes sur le Beau dans l’art et , au total, tout ce papier n’a jamais fait laire une belle œuvre. C’est qu’en effet le beau, si on veut entendre par ce mot autre chose qu’une sorte de canon , de forme de convention , est dans la manière d’observer la nature, non dans la reproduction d’un type éclectique. Le beau, c’est l’harmonie, la concordance exacte de la forme avec la fonction , et c’est en cela que la science vient apporter à l’art un concours nécessaire. La science démontre , en effet , que telle particularité du crâne humain , par exemple , amène forcément telle disposition de l’ensemble. L’ bservation scientifique a conduit Cuvier à reconstituer un animal entier avec une mâchoire ou un membre, et des découvertes postérieures n’ont fait que confirmer ses dires. Il y a donc pour l’artiste qui recherche le beau, c’est-à-dire l’harmonie, un intérêt majeur à savoir comment procède la Nature, quelles sont les conséquences logiques déduites de la conformation d'une partie.
« Les artistes égyptiens n’avaient certes pas pratiqué l’anthropologie ; mais la délicatesse de l’observation suppléait chez eux à la science expérimentale, et on a lieu d’être surpris, quand on examine les œuvres nombreuses
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de la haute antiquité égyptienne, de la concordance parfaite qui existe entre toutes les parties des types qu’ils ont voulu représenter, hommes ou animaux. Nos savants modernes, s’ils savaient sculpter ou dessiner, ne feraient pas mieux. Mais le malheur veut que si nos artistes négligent absolument la science, nos savants sont hors d’état de se servir passablement d’un crayon , tant notre éducation est défectueuse.
’ « Pour toi , qui dessines déjà passablement et qui perfectionneras ce que tu sais , souviens-toi de ceci : si tu prétends suivre une carrière scientifique, le dessin te donnera des facilités qui manquent à la plupart des savants ; si tu veux être un artiste , la science peut te donner sur tes confrères une supériorité très marquée et surtout l’originalité qui est , dans l’art, la première de toutes les qualités. Ainsi, en t’occupant des choses d’art , aie en vue de recourir à la science*, en t’occupant de sciences, n’oublie pas un instant de pratiquer ce langage du dessin qui non seulement, est la meilleure des descriptions, mais dont l’usage apprend à voir.
« Voici donc des œuvres d’art bien différentes comme caractère, séparées par des dizaines de siècles, écloses au sein de civilisations étrangères l’une à l’autre, et dues à des artistes qui sont bien éloignés d’appartenir à la même race -, j’entends parler de ce dessin de Léonard de Vinci et de cette tête du sphinx de Djîseh; ni l’une ni l’autre de ces œuvres ne ressemble à la Vénus de Milo que nous avons examinée l’autre jour au Louvre. Toutes deux cependant sont incontestablement belles-, pourquoi? Uniquement parce que leurs auteurs ont cherché dans l’inépuisable nature, un élément d’art qu'ils ont lait ressortir sous forme d’un type, dont toutes les parties sont harmoniques. Est-ce à dire qu’il n’y en ait pas des milliers d’autres ? Est-ce à dire même que l’on ne puisse produire une œuvre d’art
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qu’à la condition de se soumettre aux procédés employés par
les auteurs de ces deux exemples? Non, certes Tiens,
voici un livre de gravures japonaises-, ne nous gênons pas pour courir le monde, d’autant que les Japonais sont d’excellents dessinateurs. Il ne faut pas demander à ces artistes de reproduire les types admis par les sculpteurs et les peintres de l’Egypte, de l’Italie, de la Renaissance, ou de la Grèce antique : ils n’en ont nulle connaissance -, mais ils vivent dans un milieu particulier, entourés de races qui ne ressemblent en rien à celles de l'Occident; ils observent la nature , et ainsi sont-ils parvenus à composer des œuvres d’art d’une grande valeur, et dont l’originalité est incontestable.
« Vois, comme ces artistes sont arrivés à saisir le geste, la pantomime, comme tous ces personnages sont à leur affaire et ne posent pas pour la galerie ; quelle sincérité et quel esprit dans ces attitudes ! comme tout cela est vivant! (fig. 80).
« Ce haut fonctionnaire qui porte gravement quelque objet précieux , recouvert de ses amples manches , avec sa large robe de soie brodée et son sabre à la ceinture (car il y a deux choses que le Japonais de haute classe ne quitte jamais : son éventail et son sabre) , est-il assez pénétré de sa dignité? Et cette femme en toilette élégante, qui examine un champignon avec une grande attention, n’a-t-elle pas une attitude prise sur le vif? Et cette autre qui remet un placet? Et le mouvement de ce porteur, n’est-il pas admirablement saisi ? Ce livre qui représente des métiers , des jeux, tous les actes de la vie, est ainsi plein de scènes charmantes, spirituellement indiquées, et qui nous font vivre au milieu de ce peuple comme si nous étions en plein Japon. Penses- tu que nos illustrations aient cette valeur, cet attrait, et qu’elles rendent aussi exactement nos mœurs journalières, notre physionomie? Non, n’est-ce pas? C’est
Fig. 80. — Les dessinateurs japonais.
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qu’il y a toujours chez nous de mauvaises traditions, que nous nous manierons , surtout quand nous voulons être naïfs.
« L’amour vrai et réfléchi des Japonais pour la nature apparaît dans toutes leurs œuvres d’art.
« Évidemment, il faut qu’ils l’aiment singulièrement pour l’observer avec tant de soin et rendre avec tant d’exactitude ses moindres productions. Pour eux, rien n’est indifférent, et ils étudient aussi bien la forme et Fallure d’un insecte , le port et les détails d’un végétal que le caractère physique de l’homme ; ce qui ne les empêche pas de ne voir au besoin que les ensembles et de rendre en quelques touches de pinceau (car ils ne dessinent guère qu’avec des pinceaux) l’aspect d’un site.
« Parcours ces trois cahiers, publiés en l’honneur d’un des volcans du pays, cahiers, qui sont pleins de scènes de toute sorte et de paysages.
« Observe comme ceux-ci sont rendus, comme, avec des moyens si simples, ils donnent une idée exacte du pays ; pourquoi ? C’est que l’artiste a saisi le caractère principal de chacun des aspects qu’il veut rendre, et que, sans s’attacher aux détails, il a traduit cette impression dominante avec un sentiment d’une extrême délicatesse.
« Ainsi, comme la nature elle-même, il a fait de la poésie sans le savoir. Je dis delà poésie, et je m’explique, car, sur ce chapitre, comme sur bien d’autres, nous sommes imbus d'idées de convention, fausses par conséquent dans la plupart des cas, en ce qu’elles prétendent circonscrire, dans une certaine manière de présenter les faits ou les impressions, un phénomène qui s’applique à tout, partout, et en toutes circonstances.
« On attache généralement au mot poésie l’idée d’une fiction, et dès l’instant qu’on entre dans la réalité, on n’admettrait pas que la poésie ou le sentiment poétique pût intersis
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venir. Le tout est de définir les termes : si par poésie on entend la fable, le surnaturel, l’impossible que conçoit l’imagination humaine, il n’ÿ a pas de difficulté ni d’équivoque-, mais si par poésie, on entend une qualité particulière d'impressions ressenties ou communiquées par la vue, ou la description d’un fait naturel, rien ne réunirait davantage les éléments attribués à la poésie, lesquels émeuvent l'esprit dans un sens élevé, que l’observation très attentive de la nature, autrement dit, que l’observation scientifique. Si, pour nous, les chants homériques sont demeurés des expressions poétiques, ce n’est pas, à coup sûr, parce qu’ils nous présentent l’Aurore ouvrant les portes de l’Orient ou parce que Diomède blesse une déesse; mais parce que nombre de passages nous dépeignent les sentiments du cœur humain (lesquels ne sont jamais une fiction) dans toute leur réalité et, peut-on dire, leur âpreté native.
« Il y a cependant une distinction à faire entre la méthode scientifique et la méthode poétique ou d’art.
« La méthode scientifique consiste à donner les résultats de toute observation, si minimes qu’ils soient en apparence, une analyse aussi complète que possible de l’objet ou du sujet observé, quitte à en déduire la synthèse. L’art, ou la poésie, si tu veux, peut faire cette analyse et par conséquent, procéder comme procède la science ; mais elle doit ne présenter que l’effet dominant, l’impression majeure qui se fixe dans l’esprit en y laissant une trace indélébile -, c’est là son mérite et la difficulté, car, pour rendre cette impression majeure, il faut la ressentir soi-même, ce qui n’est pas donné à tout le monde -, et beaucoup, dans les lettres et les arts, se croient poètes qui ne sont que des commissaires-priseurs faisant un inventaire. Eh bien! pour en revenir à ces dessins japonais, voici tel site, par exemple, qui, à l’aide de quelques traits et de trois teintes, représente une vague se couronnant de mousse emportée par le vent; au-dessus du dos
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de cette vague se découpe la silhouette d’arbres et le sommet du Fou-Si , du volcan. Une nuée d’oisillons tourne sur un ciel gris. Le moyen d’exécution est des plus simples Mais les lignes sont si heureusement observées et rendues, les formes de cette mousse déchirée par le vent sont si admirablement interprétées, par suite d’une observation évidemment minutieuse, que ce croquis produit une profonde impression.
« On entend le choc des vagues, le crépitement des globules d’eau, le bruit du vent. En un mot, on assiste à la scène.
« Il a bien fallu que l’artiste, qui l’a si puissamment rendue, bien qu’elle soit fugitive, éprouvât l’impréssion communiquée et qu’il distinguât, au milieu de cette mobilité des éléments qui composent le sujet choisi, le caractère principal, l’union accidentelle de lignes qui nous le dépeignent avec une si émouvante réalité. Cet artiste est un poète, dans la véritable acception du mot , tout comme le rhapsode grec qui, en deux ou trois vers, nous dépeint l’attitude silencieuse des vieillards troyens devant Hélène passant fortuitement, pendant qu’absente, ils l’accablaient entre eux sous des propos amers, est un poète. Un auteur moderne aurait probablement préparé la mise en scène de cet épisode en nous énumérant ces propos, en dépeignant le lieu, la toilette et le port d’Hélène apparaissant, et il est également probable que dans deux mille cinq cents ans, on aurait oublié la peine qu’il se serait donnée; tandis qu’il a suffi à ce rhapsode grec de quelques mots qui frappent juste, pour que cette scène si vraie demeurât à jamais fixée dans la mémoire des hommes comme l’expression la plus vive de l’influence de la beauté sur les sentiments humains. »
« La science a encore un avantage; c’est qu’elle veut être traitée sincèrement et simplement. Elle donne à l’esprit des habitudes robustes et saines qui, loin de contrarier le
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vol de l’imagination, lui donnent, au contraire, plus de sûreté, d’ampleur et l’empêchent de s’égarer.
« Aujourd’hui, si les savants ont trouvé leur voie, qui est l’observation et la méthode expérimentale, les artistes cherchent encore la leur. Pourquoi ? C’est qu'ils redoutent le contact de la science *, ils croient que ce contact est mortel pour l’art, tandis que, dans un siècle comme le nôtre, il peut seul suppléer aux traditions usées ! »