CHAPITRE X Y I
Quelques jours après, M. Majorin dit après dîner à petit Jean :
« Nous allons faire un tour à Naples; nous partirons demain si cela te convient. J’y ai une affaire de soufre à traiter, nous y resterons une vingtaine de jours. »
Petit Jean bondit sur sa chaise.
« A Naples! quel bonheur!
— Ne nous chargeons pas de colis; une valise à la main doit suffire; car je n’aime pas attendre dans les gares, et il est plus simple de porter son bagage avec soi. Mets donc de côté, dès demain matin, un vêtement de rechange, quelque linge, tes objets de toilette; dame Orphise t’arrangera cela dans une petite valise réglementaire. Une musette en bandoulière et une couverture doivent compléter l’équipement. »
Petit Jean ne dormit pas de la nuit; dès le petit jour, il était levé. Les deux amis prirent la voie de Lyon à 7 h. 1 5
du soir et étaient en gare à Marseille à io h. 40 du matin. Le bateau partait le lendemain et faisait escale à Gênes pendant une heure, ce qui permit au jeune homme de croquer un coin du port (fig. 81).
Fig. 81. — Croquis du port de Gênes.
Les splendides horizons du Midi, la mer bleue, les îles rocheuses éclatantes de lumière, mettaient petit Jean dans le ravissement, et M. Majorin se demandait si son élève n’était pas décidément né artiste.
On arriva à Naples vers le soir, et petit Jean n’avait pas assez de ses deux yeux pour admirer les horizons montagneux dorés par le soleil couchant qui émergaient à mesure que le bâtiment entrait dans le golfe.
Les deux amis s’établirent sur la Chiaïadans un bon hô-
OU Lit VOCATION DE PETIT JEAN SE DESSINE
tel et, après souper, s’en allèrent respirer le frais sur la promenade. La nuit était claire et permettait de distinguer Capri, les montagnes de Castellamare et le Vésuve, d’où s’élevait lentement un panache de fumée blanche qui, atteignant les parties élevées de l’atmosphère, s’étendait en manière de parasol. Toute la côte jusqu’à Torre-del-Greco était semée de points lumineux qu’interrompait la masse sombre du château de l’Œuf.
Tomber de l'Hay à Naples, c’est bien fait pour émouvoir les natures les plus indifférentes , et petit Jean ne savait s’il était éveillé ou s’il n’était pas sous le charme d’un beau rêve. Il en voulait presque à tous les promeneurs, qui semblaient causer de leurs affaires sans se préoccuper de la beauté du spectacle offert ainsi gratis à leur admiration. Il ne se lassait pas surtout de considérer le volcan et accablait M. Majorin de questions sur la cause des éruptions, sur leurs effets, sur les phénomènes qui les accompagnent, etc. M. Majorin répondait à ses questions suivant son habitude, tout en se demandant si son élève n’avait pas une tendance à s’attacher plus particulièrement aux sciences naturelles.
« Si on peut, à ce moment, atteindre le sommet du Vésuve, sois tranquille, nous irons, et tu verras tout cela de près. Il y a là matière à des observations très intéressantes. »
Et alors petit Jean se faisait raconter dans ses détails, l’éruption décrite par Pline et qui avait englouti des villes, après un repos dont on ignore la durée } il voulait savoir pourquoi le volcan s’était brusquement réveillé de son long sommeil, et pourquoi depuis lors il n’avait cessé de vomir des laves et de la cendre, et s’il s’éteindrait de nouveau, et comment les populations vivaient si tranquilles à la base de ce foyer sans cesse menaçant, et pourquoi elles rebâtissaient, sans se décourager jamais, leurs habitations sur la lave qui venait de les engloutir, etc.
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
Le lendemain, après que M. Majorin eût été voir ses correspondants, on alla à Pompéi.
« Ce sera la pierre de touche, se disait M. Majorin, et je saurai bien là si petit Jean a en lui l’étoffe d’un artiste, ou si ses dispositions naturelles se portent vers des occupations d’une autre nature. »
Et M. Majorin en ceci ne se trompait pas.
C’est qu’en effet cette petite ville, prise en flagrant délit d’existence antique (laissant de côté les touristes qui la visitent en simples curieux), produit des impressions très diverses, suivant le tour d’esprit de chacun.
Si l’artiste, qui n’est qu’artiste, trouve là une ample moisson de matériaux ; si l’historien, le philosophe se reportent, en visitant ces ruines, au milieu d’une civilisation différente de la nôtre, l’observateur, l’esprit pratique découvre dans ce coin figé d’un monde éteint, des principes d’une grande valeur et qui conduisent à des déductions singulières. L’antiquité se montre là dans un déshabillé tort différent de l’allure majestueuse et passablement fausse sous laquelle l’enseignement classique nous la fait entrevoir. L’antiquité se montre là éminemment pratique, logique , mais, enveloppant tout ce qui est à son usage sous une forme d’art, pour ainsi dire, inhérente à l’objet. Il est probable qu’on eût fait hausser les épaules aux Pompéiens, et surtout à ceux qui habitaient cette cité avant l’établissement delà colonie de Sylla, si on leur eût parlé d'art industriel et de cette distinction académique que, de notre temps, on fait entre un art prétendu supérieur et un art subalterne. A Pompéi, l’art antique se montre bien ce qu’il était, surtout chez les Grecs, une qualité naturelle et non une parure d’emprunt.
Ce n’est pas chez les Pompéiens qu’un maître eût pu tenir le propos que nous avons entendu sortir de la bouche d’un éminent professeur d’une de nos écoles spéciales, en par-
lant d’un programme à donner aux élèves : « Surtout, leur recommander de ne pas chercher à mettre de Vart en cette affaire ! » C’est qu’en vérité chez nous, on veut ou on ne veut pas de l’art en ceci ou cela, comme on met ou on ne met pas une rivière de diamants. C’est une affaire de luxe, une superfluité qui peut être gênante, mais qui est certainement coûteuse et nuit à Futilité pratique. Les plus humbles bourgeois et les plus petits boutiquiers de Pompéi ne l’entendaient pas ainsi, et on eût fort surpris l’un de ceux-ci en lui 'demandant une casserole, si on eût ajouté : « Surtout, pas d’art ! »
En parcourant la petite cité avec son élève, M. Majorin reconnut bientôt que celui-ci, le premier étonnement passé, ne manquait pas de lui adresser des questions qui indiquaient chez petit Jean, autre chose qu’une curiosité pittoresque.
Il voulait savoir comment ces salles étaient couvertes, comment ces baies étaient fermées, comment ces croisées étaient vitrées, comment ces intérieurs étaient meublés, etc. M. Majorin ne se faisait pas faute de répondre à chacune de ces questions, aussi clairement que cela lui était possible. Il montrait à son élève les scellements des poutres, les attaches encore en place des boiseries, les moyens de fermeture ; et le petit musée annexé à Pompéi lui fournissait les meubles, les châssis estampés par la cendre et obtenus par le moulage.
Tout cela semblait intéresser plus vivement le jeune homme que les fragments de sculpture.
« On se fait de l’antiquité une idée fort éloignée de la réalité, lui disait le maître, et, en dépit des recherches et des découvertes modernes, on en est resté aux appréciations des seizième et dix-septième siècles sur la vie des anciens, appréciations plus littéraires que critiques, et qui nous donnent sur cette civilisation les idées les plus fausses. Mais,
ajoutait-il, il y a, dans toutes les productions des anciens appartenant aux industries, une liberté et une individualité qui en font toujours, malgré les négligences ou les défauts d’exécution, des œuvres intéressantes, parce qu’elles rappellent l’homme, ses habitudes et ses mœurs avec une sincérité remarquable. Ce qu’il y a de conceptions imprévues, originales, déterminées par un besoin librement exprimé ou un désir personnel dans les œuvres d’architecture de cette ville est surprenant. Il n’y a guère de règle en dehors de celles imposées par le bon sens et la pratique ; ou du moins l’application de ces règles est singulièrement large.
« C’est la quatrième fois que je visite Pompéi et Herculanum avec le désir d’étudier les restes de ces petites cités antiques. Les fouilles entreprises depuis 1860 ont ce mérite sur les premières, d’être dirigées et conduites avec méthode et de conserver des traces qu’autrefois on laissait perdre. Le scrupule est poussé aussi loin que possible, et aussi les résultats obtenus sont-ils réellement instructifs.
« Des erreurs ont été rectifiées, et on commence à se rendre un compte assez exact de la construction de ces demeures et de la façon dont elles étaient garnies de boiseries et meublées.
a Disons d’abord qu’il y a trois Pompéi, ou plutôt trois époques visibles dans les constructions de cette petite ville. M. Fiorelli a classé ces époques de la manière la plus nette, dans un mémoire récemment publié. Il est des méthodes générales qui s’appliquent à ces trois époques ; il en est qui sont spéciales à chacune d’elles. La pierre sans mortier est employée en premier lieu avec le bois; en second lieu, le bois et la maçonnerie de moellon recouverte de stuc ; en troisième lieu, la maçonnerie de briques et de moellon et le bois avec revêtements de stuc épais Mais certaines constructions de la première époque, c’est-à-dire faites de pierres à joints vifs, ont été retouchées ou plutôt revêtues de stuc,
suivant le goût de la deuxième ou de la troisième époque.
« Le bois jouait dans ces constructions un rôle des plus importants ; on remployait comme linteaux, meme sous la pierre, pour couvrir les salles, et comme moyen de fermeture: portes, croisées, cloisons mobiles, lambris, châssis, et enfin pour le mobilier fixe ou meublant. Il y avait des portes à coulisses pour fermer ces grandes baies qui séparent F impluvium du vestibule ou du triclinium (salle à manger . et je vais te montrer la trace de ces fermetures, les scellements de leurs ferrements. Les Pompéiens fabriquaient des armoires tout comme les nôtres *, les boutiques avaient des devantures de menuiserie, des comptoirs, des coffres-forts *, le musée de Pompéi et le musée de Naples t’en montreront quantité d’exemples, soit résultant de moulages obtenus sur le creux laissé par ces meubles dans la cendre chaude et humide, soit sur les peintures représentant des intérieurs. Mais ce que l’on ne saurait trop admirer dans tout cela et dans la fabrication des moindres ustensiles, c’est le goût, la distinction, le choix de la forme appropriée à l’objet, l’art, en un mot, qui préside à tous produits.
« Entrons dans cette petite maison voisine du temple de Vénus.
« Le triclinium a vue sur l’impluvium par une large baie ouverte au-dessus d’un bahut ou mur d’appui.
« Tu vois la trace de la fermeture en menuiserie de cette baie , fermeture composée de deux vantaux repliés chacun en deux feuilles (fig. 82). S'il faisait froid ou si l’on voulait s’entretenir librement, on fermait les vantaux et on mangeait aux lumières; sinon, on avait vue sur cet impluvium ou sur cet autre plus vaste, car une seconde baie large s’ouvre du côté gauche de même, sous un portique entourant une cour, de telle sorte qu’on pouvait établir un courant d’air pour éviter la grande chaleur.
« Mais observons comme la coloration de ces murailles
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Fig. 82. — Triclinium à Pompéi.
est bien entendue : le soubassement noir faisait ressortir l’éclat de la lumière projetée sur les arbustes et fleurs qui garnissaient l’impluvium, le fond jaune des premiers panneaux latéraux envoyait dans l’intérieur un reflet gai, brillant, et, les fonds rouge sombre des panneaux suivants répandaient une lumière tempérée. Le plafond devait être assez clair, avec des tons blancs et bleus, et au-dessus de l’ouverture, de délicates arabesques occupent le tympan.
« Ailleurs, nous trouvons la trace de vantaux à coulisse roulant sur des galets, de telle sorte qu’ils ne pussent gêner dans leur développement. »
OU LA VOCATION DE PETIT JEAN SE DESSINE. 22g
« Beaucoup de ces plafonds de petites sa' les étaient cintrés*, ils étaient faits d’enduits posés sur des roseaux cloués sur les solives, procédé encore employé à Naples.
« Tu vois ici les scellements de ces solives et l’arrachement du plafond. Tous ces enduits sont peints de la façon la plus gracieuse et d’une surprenante variété.
« Ces gens-là n’admettaient pas la banalité des papiers peints, et les demeures les plus modestes possèdent leur décoration propre, bien que d’une extrême simplicité.
« Mais observe encore combien sont économiques les moyens de construction employés et comme, avec peu de chose, ces Pompéiens savaient se faire des habitations charmantes, appropriées à leur climat et à leurs habitudes, sans rien sacrifier à la vanité , car, à l’extérieur, toutes ces habitations, riches ou pauvres, ne présentent guère que des murs unis, percés de rares et petites fenêtres grillées, ou des boutiques tenues par les propriétaires ou louées à des marchands. Vois comme ces pièces sont disposées pour recevoir la lumière reflétée dans un pays où l’éclat du soleil est éblouissant, et comme il devait faire bon vivre dans ces logis si bien construits, pour ceux qui les habitaient.
« Ces peuples italiotes joignaient à une grande sobriété, à la simplicité, une élégance toute faite de distinction et de goût. Compare cette existence à celle de nos bourgeois de petites villes, vivant en dehors de tout mouvement intellectuel, étrangers aux arts, les repoussant même comme un luxe dangereux, occupant des maisons sales trop souvent, maussades et incommodes (tandis qu’ici on voit que la propreté était une des conditions essentielles de l’existence), plus occupés de leur cuisine que de leur bibliothèque.
« Quant aux cuisines, ici à Pompéi, elles ne sont ni vastes ni compliquées; un fourneau suffisait à la cuisson des aliments de la famille, et tu verras au musée de Naples, quelques-unes de ces cuisines portatives qui sont de véri-
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tables œuvres d’art, bien que très ingénieusement combinées au point de vue pratique. »
Il fallut que les gardiens avertissent les deux amis que la retraite sonnait, pour qu’ils se décidassent à reprendre le chemin de Naples, petit Jean se promettant bien de revenir pour travailler et prendre quantité de croquis.
Le lendemain, on s’en fut au musée, et quand petit Jean se vit au milieu de tous ces objets recueillis à Pompéi et à Herculanum, il comprit bien mieux encore tout ce que M. Majorin lui avait dit la veille sur l’application de l’art aux ustensiles les plus vulgaires, et comment cette application n’était faite toujours que dans le sens de l’usage. Il eût voulu dessiner tous ces objets, et M. Majorin fut obligé d’insister pour qu’il prît une idée d’ensemble de ces admirables collections avant de choisir. On visita donc les salles de sculpture, les tableaux, les bijoux ; mais, par inclination, petit Jean revenait à ces objets antiques, à ces peintures qui lui dévoilaient un monde inconnu pour lui. M. Majorin était désormais fixé sur les aptitudes de son élève, et les jours suivants, soit à Pompéi, soit à Herculanum, soit au musée de Naples, il le laissa libre d’étudier et de dessiner ce qui l’attirait plus particulièrement.
Gomme il faisait le croquis d’une pelle et d’une pincette (fig. 83), il demanda à son ami pourquoi ce dernier ustensile était muni d’une sorte de garde.
« Ne le devines-tu pas? lui dit M. Majorin-, réfléchis un peu, cela est parfaitement raisonné.
— Ah ! en effet, reprit petit Jean après un moment, c’est fait pour que les manches ne touchent pas terre et soient toujours faciles à saisir.
— C’est évident, la pincette abandonnée sur le sol, comme te le fait voir le profil A, isole les manches du pavé. Et ainsi, une commodité devient-elle un motif de décoration. Il en est de même de ces deux petits appendices qui