‹ Histoire d'un dessinateur, comment on apprend à dessiner;Chapitre 24 sur 41 · OU LA VOCATION DE PETIT · texte numérisé non relu

OU LA VOCATION DE PETIT

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Fig. 83. — Pelle et pincettes. Musée de Naples.

sortent de la tige de la pelle , comme deux bouts de branches coupées et qui empêchent la braise de tomber du côté du manche. Mais, en copiant ces objets, il faut te demander pourquoi telle ou telle décoration est adoptée , car elle est toujours la conséquence d’un besoin, et c’est pour cela que les anciens ne considéraient pas l’application de l’art aux objets comme une cause de gêne, ce qui n’arrive que trop souvent dans ce que nous fabriquons.

« Examine les anses de ce cratère de bronze (fig. 84). Vois cette fleurette qui s’épanouit entre les deux lions-, elle est là pour poser le pouce et assurer ainsi une prise facile. Deux doigts sous le ventre des lions et le pouce sur la fleu-

HISTOIRE D’UN DESSINATEUR

Fig. 84. — Anse de cratère, musée de Naples.

rette, et la main peut tenir, sans crainte de le laisser choir, ce charmant vase.

— Je copierai ces anses!

— Copie; mais n’oublie jamais de mettre les cotes sur tes croquis, car l’échelle est pour quelque chose dans ces compositions antiques, et telle ornementation, charmante sur telle dimension, serait ridicule, étant diminuée ou grandie. C’est là une règle qu’on n’observe guère, et qui nous fait produire des œuvres disgracieuses ou sottes, lorsque, sans tenir compte de l’échelle, nous reproduisons des objets dus à l’antiquité, au moyen âge ou à la renaissance, car les artistes de ces temps ne pensaient pas que telle ornementation pût être indifféremment appliquée à toutes les dimensions.

« Mais, à Pompéi, nous avons vu des cuisines dans les-

quelles on peut à peine se retourner et qui ne sont garnies que d’un âtre relevé avec un tuyau pour l’évacuation de la fumée. Sur ces âtres on préparait un plateau portatif qui contenait le repas, comme sont nos plateaux à thé.

« Voici l’un de ces plateaux, qui est charmant (fig. 85), et qui mérite un examen attentif.

'< En A est un petit foyer à double fond, avec un trou pour donner de l’air au charbon allumé. Ce foyer est entouré d’une enveloppe double, contenant de l’eau, laquelle communique à la grande bouilloire cylindrique B par la cloison double C. Sur les trois cygnes en bronze qui couronnent le foyer, on posait le vase qui contenait les viandes, poissons ou légumes*, puis, sur le plateau garni d’une doublure en fer battu , de la braise ou de la cendre chaude permettait de faire cuire quelques mets. Voulait- on de l’eau chaude, on ouvrait le robinet R. Un petit masque antique placé en M, à la partie supérieure du cylindre, laissait échapper la vapeur, et des anses D donnaient aux esclaves la facilité d’apporter cette cuisine sur la petite table qui occupait le milieu du triclinium, lorsque les mets étaient cuits. Ainsi mangeait-on chaud, les restes de cendre brûlante demeurant sur Je plateau. Les anciens usaient souvent de boissons chaudes en mangeant, et tu verras ici, outre cet exemple, quantité de ces bouilloires; quelques-unes rappellent le samovar russe, qui peut bien être une importation grecque.

« Ce plateau culinaire en bronze qui provient d’Herculanum mérite une étude attentive. Il est bon de te rendre compte de sa structure. Quant à son ornementation, elle est charmante*, il est bon de l’étudier dans ses détails, car elle est singulièrement appropriée à la destination.

« Mais quand tu auras pris l’ensemble et les détails de cet objet, je te recommande ce guéridon (fig. 86), qui probablement était fait pour occuper le milieu de l’un de ces triclinia. Ce ravissant pied de bronze, qui représente une

Victoire ailée portant un trophée devant un Terme, soutenait une tablette de marbre sur laquelle on posait les mets avant de les servir aux convives, car les viandes étaient découpées par les esclaves et présentées devant chaque personne, couchée autour du triclinium sur des lits inclinés terminés par une tablette. Plusieurs de ces lits de bronze existent dans le musév

« Il ne faut pas négliger non plus ce marchepied de bronze incrusté de cuivre rouge et d’argent (fig. 87), dont l’ornementation est si charmante (fig. 88). Ces sortes de marchepieds, garnis d’une sangle avec coussin, se posaient devant des sièges d’honneur, dont le musée nous donne quelques exemples, et notamment celui-ci (fig. 89), qui est d’un merveilleux travail de bronze incrusté de cuivre blanc sur les listels a. »

M. Majorin, laissant petit Jean, au milieu de toutes ces richesses , se tirer d’affaire comme il pourrait, s’en alla de son côté prendre des notes. Il voyait assez que son élève était en proie à cette fièvre de posséder qui saisit certaines natures, lorsqu’elles trouvent à leur portée des renseignements précieux, et il se garda de l’interrompre jusqu’à l’heure de la fermeture des salles.

Le soir, après dîner, petit Jean montra ses croquis à M. Majorin. Celui-ci ne manqua pas de faire de nombreuses observations; mais il constatait avec plaisir que sa méthode avait profité au jeune homme, en ce que chaque objet était sincèrement reproduit, suivant son caractère propre. Toutefois, bien des points restaient indécis.

« Plus de précision, dit-il à petit Jean, pas <ï à-peu-près . Il ne s’agit pas de faire des images, mais de te rendre compte de l’objet dessiné, de sa structure, quand elle est rationnelle, des moyens employés.

<v C’est ainsi que le dessin peut être utile ; autrement , ce n'est qu’un amusement d’amateur. Nous sommes assez

Fig-. 85. — Cuisine portative antique, musée de Naples.

-o-ss-

Fig- 8G. — Guéridon antique en bronze, musée de Naples

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disposés, en France, à nous contenter d’ à-peu-près, comptant sur notre intelligence pour suppléer au défaut d’observation. C’est un travers dont il est bon de se garer. Quand tu seras à Paris, tu ne pourras venir au musée de Naples, pour vérifier un détail omis, ou rectifier une erreur. Donc, quand on a sous les yeux un objet dont on veut connaître exactement la structure et les moindres détails , il faut ne rien laisser d’incertain dans l’étude qu’on en fait. »

Le lendemain, on examina les peintures déposées au musée et extraites d’Herculanum et de Pompéi.

Devant ces œuvres, M. Majorin put faire comprendre à son élève combien ces populations antiques étaient civilisées, combien elles montraient de liberté et d’invention dans ce qu’elles produisaient. Il fit voir à petit Jean des représentations d’armoires absolument pareilles aux nôtres (fig. 90), une boutique de boulanger (fig. 91); comment les portiques étaient parfois fermés de cloisons basses et ouvrantes (fig. 92), puis l’invention pleine de charme des ornements; comment la peinture était toujours appelée à

faire valoir l’architecture, et comment ces deux arts semblaient ne pouvoir se passer l’un de l’autre (fig. 93).

Il lui montra que, dans leurs jardins, ces Pompéiens faisaient, comme nous autres, des treillages figurant des portes, des vases (fig. 94), de petits jets d’eau, des rocailles, des boulingrins, et qu’enfin , s’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, ces Italiotes pourraient souvent nous considérer comme des barbares, en ce que nous ne savons, comme eux, mêler l’art à toute chose, et que nous en avons fait trop longtemps une jouissance réservée aux privilégiés.

« Et, continuait M. Majorin, ne crois pas que depuis la chute du monde romain il en a toujours été ainsi. Notre moyen âge, tant accusé de barbarie, suivait en cela librement la trace des anciens et savait mettre l’art dans tout. Mais il s’est formé un jour une sorte d’association qui a eu cette singulière prétention de se faire, de la pratique des arts jadis appartenant à tous, un monopole profitable à elle seule. Soutenue par le plus despote des monarques, elle s’est fait donner des privilèges, déclarant que rien n’existait de bon avant elle et avant le règne de ce monarque, ce que celui-ci trouva fort bon.

« Depuis lors, sur notre vieux sol français où l’art poussait tout seul, on a prétendu le cultiver en serre chaude, le soumettre à un régime, l’émonder suivant certaines méthodes-, considérer comme mauvaises herbes tout ce qui voulait encore végéter en dehors des serres, et faucher, par conséquent, ces plantes malencontreuses. Si bien que nos artistes se sont habitués à ces procédés , quùls se sont retirés dans cet asile qu’on supposait seul leur convenir, et ont cru qu’ils n’étaient faits que pour orner les palais et plaire à ceux qui les habitent.

« La barbarie a ainsi envahi peu à peu les classes les moins élevées de notre société française , et c’est ce qui ar-

Fig. 88. — Détail du Marchc-pied antique.

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