PETIT JEAN SE DESSINE
Fig. 90. — Peintures de Pompéi; armoire.
Fig. 9E Peintures de Pompéi; boutique de boulanger.
HISTOIRE D’UN DESSINATEUR
rive toujours chez les peuples où l’art est considéré comme un objet de luxe, comme une superfluité.
« L’étude du dessin est devenue une occupation à' agrément, que seuls pouvaient se permettre les gens qui ont du temps à perdre, une sorte de mauvaise note pour les pauvres diables qui se sentaient une vocation pour les arts. Et si.
Fig. 93. — Peinture de Pompéi, ornements d'architecture.
OU LA VOCATION DE PETIT JEAN SE DESSINE. 2zp
Fig. 94. — Peintures de Pompéi; treillage.
de notre temps, il se fait une réaction contre ces déplorables préjugés, il ne faut pas croire qu’ils soient déracinés dans l’esprit du plus grand nombre.
« De nous, que la nature a fait proches parents des Grecs, et qui leur ressemblons si fort par les bons et les mauvais côtés, le despotisme du dix- septième siècle a prétendu faire des Romains de l’Empire. Or, si les riches Romains remplissaient leurs demeures des chefs-d’œuvre dérobés à la Grèce ou achetés à ses artistes , plutôt par vanité que par amour de l’art, ils dédaignaient de pratiquer les arts et tous les états manuels. Cela était bon pour des esclaves ou des affranchis. Louis XIV, ce grand roi, qui a fait assez de mal à notre pays pour que nous payions encore aujourd’hui son égoïsme, sa vanité et ses fautes, a voulu faire de l’art,
HISTOIRE d’üN DESSINATEUR.
comme de toute émanation intellectuelle du pays, une chose à lui, dépendant de la cour-, des artistes, une sorte de corporation aristocratique dévouée à la monarchie et exclusive , par conséquent. Il n’y a que trop bien réussi , et l’art,' ainsi pratiqué dans une sphère élevée, s’est éteint dans la population.
« Depuis cette époque, si funeste pour la France, nous mettant à la remorque des Romains de l’Empire, non seulement nous n’avons plus possédé un art national, mais un écart immense s’est fait dans toutes les productions de notre industrie.
« Autant les unes , destinées aux privilégiés , affectaient un luxe d’art inouï , sans tenir compte des forfties commandées par le besoin, autant les autres , destinées au vulgaire, allaient se dépouillant chaque jour de tout sentiment d’art. Et c’est pourquoi, mon ami, il est bon de voir et d'étudier comment cette civilisation de l’antiquité italiote, encore grecque dans ses mœurs, savait mettre de l’art jusque dans les ustensiles les plus vulgaires ; comment elle faisait de l’art inconsciemment , comme les pommiers font des pommes, parce que l’art libre appartenait à tous, était compris de tous, nécessaire à tous et n’était point un monopole.
« C’est afin que tu sois bien convaincu de cette vérité que je t'ai conduit tout d’abord dans ce centre de l’art antique r et aussi pour que tu apprennes comment la forme d’art n’est digne de ce nom que si elle est d’accord avec la nature et l’emploi de l’objet auquel elle s’applique.
« Ces qualités bien constatées , bien connues , tu les retrouveras à d’autres époques et notamment chez nous, en France, avant le dix-septième siècle, et toutes les fois que tu reconnaîtras qu’elles existent, ne te soucie ni des préjugés* ni des idées préconçues, ni des banalités sottes que tu entendras répéter partout. Etudie et recueille ; ainsi formeras-tu ton jugement, pourras-tu acquérir les connaissances qui te
seront utiles, quelle que soit la carrière que tu embrasses. »
Le séjour des deux amis à Naples fut partagé entre Pompéi, Herculanum et le musée, et petit Jean avait recueilli une ample moisson de croquis, sous la direction de son maître. Mais il devenait chaque jour plus évident pour celui-ci que l’esprit de petit Jean s’attachait plus particulièrement aux choses qui satisfaisaient sa raison, et dont il comprenait facilement l’utilité et l’emploi.
« Tant mieux, se disait M. Majorin ; avec ces dispositions, de notre temps, le garçon sera ou ingénieur ou architecte, ou industriel. Il n’est pas né artiste, j’aime autant cela. »