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CHAPITRE XVII

DOUZE JOURS DANS LES ALPES

« Cependant, se disait encore M. Majorin, qui sait si le petit, vu la nature positive de son esprit, n’a pas l’étoffe d’un savant , observateur et praticien ! Essayons ! »

On s’arrêta trois ou quatre jours à Rome, deux jours à Florence et, prenant la voie de Milan, les voyageurs s’embarquaient sur le lac de Corne pour descendre à Colico-Piano et monter par Chiavenna au col du Splügen, afin d’atteindre la vallée du Vorder-Rhein par la Via-Mala et Tusis, puis Interlaken, par Ilanz , Dissentis, l’Ober-Alp, Andermatt, la Furka, leGrimsel, Handeck, Hoff, Grindelwald et Lauterbrunnen.

Inutile d’énumérer les étonnements et les exclamations de petit Jean pendant ce trajet que nos deux voyageurs firent presque entièrement à pied, le sac au dos. 11 importe seulement de savoir quel profit en put tirer notre jeune homme. M. Majorin s’était muni de la carte géologique de la Suisse dressée par Studer et avait le soin, sur place, de lui montrer.

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les changements de terrains et les dispositions des soulèvements de cette partie des Alpes. Mais les explications qui intéressaient plus particulièrement petit Jean étaient celles relatives aux transformations successives qu’avaient subies ces soulèvements par suite de la présence des glaces, de leur fonte successive, du travail des eaux et de la décomposition produite par les phénomènes atmosphériques. Sur ces chapitres, M. Majorin ne s’étendait jamais trop, et ses explications ne faisaient que provoquer de la part de son élève de nouvelles questions auxquelles il n’était pas toujours facile de répondre.

Dès Camerlata et avant de s’embarquer sur le lac de Corne, M. Majorin avait fait voir à petit Jean des moraines , c’est-à-dire des amas de pierres et de sables amenés par les glaces qui remplissaient le lac pendant l’époque glaciaire.

Il avait fallu dire ce qu’avait été l’époque glaciaire. Naturellement, petit Jean avait demandé pourquoi, pendant des milliers d’années, des glaces s’étaient accumulées sur le massif alpin. A cela, M. Majorin n’avait pas répondu, sinon que le fait est indéniable, puisque ces glaces ont laissé partout les traces qu’elles laissent encore aujourd’hui sur les rochers qui encaissent les glaciers , et ces moraines composées de débris des sommets et des rampes -, que cette époque glaciaire était divisée en deux périodes séparées par un intervalle pendant lequel la végétation avait pu se développer à peu près comme elle se développe aujourd’hui. Alors, sur les cartes, M. Majorin indiquait à son élève les courants principaux de ces glaces, descendant des sommités dans les plaines jusqu’à Camerlata, au bout du lac de Corne ; jusqu’au-dessous d’Arona, au bout du lac Majeur ; jusqu’à Bornato, au bout du lac d’Iseo , et jusqu’auprès de Lyon, au-dessous du lac de Genève. Et petit Jean de demander s’il y avait alors des hommes dans les plaines.

« La chose est probable, répondait M. Majorin-, ce qui

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est certain, c’est qu’on signale leur présence dans les dépôts apportés par les inondations qui ont été la conséquence de la fonte de ces glaces. Le climat de la France était à peu près celui de l’Islande actuelle, où les hommes peuvent vivre, si ce n’est que les jours et les nuits étaient répartis comme aujourd’hui. »

Mais petit Jean arrivait encore à demander pourquoi cette température froide , puisque le soleil devait avoir alors l’action qu’il possède aujourd’hui. Et M. Majorin de répondre que, sur ce sujet, bien des hypothèses avaient été faites, mais qu’aucune ne paraissait satisfaisante-, que, dans l’étude des sciences, il fallait longtemps se contenter de réunir des observations précises avant de conclure ; qu’alors , pendant l’époque glaciaire, la mer baignait le pied des Alpes italiennes, puisqu’on trouve quantité de coquilles marines attachées à la base des moraines terminales des glaciers de ce côté.

Et alors, tout en remontant le lac, M. Majorin faisait voir à son élève, sur les rampes des montagnes qui l'encaissent, la trace du passage des glaces, ces roches moutonnées caractéristiques, mais que bientôt il observerait de près sur les rives mêmes des glaciers actuels.

Et en effet, quand les voyageurs gravirent le val San- Giacomo, au milieu des énormes éboulements de gneiss qui se voient encore au-dessous de Campo-Dolcino, M. Majorin montrait à petit Jean ces roches usées et striées par les glaces, puis ces petits lacs comblés successivement par les boues torrentielles résultant de la fonte des glaces. Et il ne manquait pas de faire prendre des notes et des croquis à son jeune compagnon, de lui faire faire des relevés topographiques au pied levé , pour se rendre compte de la disposition des terrains. Il lui montrait comment, peu à peu, ces fonds de vallée tout composés de creux et d’étranglements avaient été nivelés par ces apports torrentiels.

v A la longue, lui disait-il , ces lacs, que tu vois encore

sur la carte, comme les lacs de Thunn et de Brienz, par exemple , seront comblés par ces sables et cailloux entraînés par les torrents, lors des fontes des neiges.

« Jadis, il y avait dans chaque vallée des chapelets de ces lacs qui, successivement , ont été comblés et forment ces paliers légèrement inclinés livrés à la culture.

« Les torrents ont ainsi réglé leur cours et formé les berges entre lesquelles ils coulent. »

Toutes ces choses émerveillaient grandement petit Jean, bien qu’il eût quelque peine à démêler les phénomènes que lui expliquait M. Majorin, au milieu de ce désordre apparent. Mais, à mesure qu’on approchait du col du Splügen, les explications lui paraissaient plus claires, ses yeux n’étant plus distraits par la végétation , par les éboulements et les mille accidents des vallées.

Ces hautes solitudes arides causent aux voyageurs qui les visitent des impressions très diverses. Les uns déclarent affreux ces déserts où tout semble en ruine et désolé, et n’ont que le désir de les fuir au plus vite -, d’autres trouvent à ces sommités un charme indéfinissable et ne les quittent qu’à regret. M. Majorin, suivant son habitude, s’était bien gardé de provoquer chez son élève l’une ou l’autre de ces impressions par un préambule descriptif. Mais, quand les voyageurs eurent dépassé la douane italienne et qu’ils gravirent la route qui atteint le col, là où nulle trace de végétation ne se montre et où les flaques de neige s’étendent entre des roches grises décomposées , M. Majorin examinait attentivement la physionomie de petit Jean. Celui ci hâtait le pas, bien que la course fût déjà longue, afin d’atteindre plus rapidement le col; sa figure s’illuminait. 11 s’empressa de joindre une des flaques de ces neiges; il voulait la voir de près, la toucher.... De la neige en août, sous un ciel éblouissant de lumière et par une chaleur de vingt-cinq degrés !... On s'assit au col.

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« Oh ! qu’il fait bon ici ! dit petit Jean, et que c’est beau ! et ce silence !... »

Alors, M. Majorin, de cet observatoire, put lui expliquer la marche des glaces descendant des sommets dans les vallées et lui faire toucher ces roches polies et striées par leur passage , lui montrer comment ces sommets se décomposent chaque jour pour aller combler les vallées et se répandre en limon fertile dans les plaines....

« Mais il nous faut descendre au village de Splügen , ditil après une conférence d’une bonne heure, il se fait tard et la route est encore longue!

— C’est dommage de descendre sitôt, repartit petit Jean, on est si bien ici ! »

M. Majorin, qui avait la passion des altitudes, mais qui jamais ne s’étendait sur le charme que ces solitudes avaient pour lui, sachant que cet amour n’est guère compris, éprouva une secrète joie de trouver chez son élève les mêmes impressions; aussi, en descendant, il parla ainsi :

« Ce n’est que depuis que la science est venue révéler à l’homme quelques-uns des mystères de la nature , que l’on s’est mis à parcourir les montagnes avec le désir de les connaître et que quelques-uns se sont pris de passion pour les spectacles grandioses des altitudes. Les hommes primitifs redoutaient ces hauteurs et les considéraient volontiers comme le séjour des divinités, qui n’étaient à tout prendre que la personnification des forces de la nature.

« De ces sommets partaient les tempêtes, descendaient les torrents destructeurs et les fleuves fertilisants.

« Pendant les jours sereins, ces pics élevés, couverts de neige, dont les ombres se confondent avec l’azur du ciel, empourprés aux rayons du soleil couchant, pouvaient passer pour des demeures célestes.

« Ces naïves croyances étaient, au fond, bien près de la réalité; en effet, les montagnes ont été et sont encore

le laboratoire où se sont formés et se forment en grande partie les territoires que nous cultivons, que parcourent les fleuves sinueux et où nous bâtissons nos villes. Le labeur a été immense, prodigieusement long et traversé de mille accidents qui se produisent encore, quoique sur de moindres proportions.

« Pendant des siècles, les hommes n’ont vu dans ces soulèvements qu’un affreux désordre, qu’un inextricable chaos; ils ne les traversaient qu’à leur corps défendant, et on ne trouve nulle trace, chez les écrivains des derniers siècles, d’un sentiment d’admiration pour les spectacles que présentent les altitudes.

« Il fallait que la science intervînt, qu’elle ébauchât les connaissances géologiques et fît pressentir les travaux auxquels la nature se livre dans les massifs montagneux , pour que l’on examinât de près, avec des yeux nouveaux, pourrait-on dire, ces phénomènes grandioses. Et alors, on s’est pris de passion pour ces spectacles, au point de risquer cent fois sa vie pour découvrir quelques-uns des mystérieux labeurs de la matière. Pour ces chercheurs, les montagnes ne sont plus le séjour de la divinité; mais ce que nous appelons la matière inorganique s’y livre à ce grand travail incessant de décomposition, de transformation, de trituration, d’élimination, de mouvement, d’évaporation, de condensation qui fournit à la terre l’eau des fleuves et des rivières, le limon fertile des plaines, les courants atmosphériques locaux et l’assainissement des vallées basses que nous habitons, ainsi que des bois résineux dont on ne saurait se passer et des. prairies pour d’innombrables troupeaux. Cette matière en apparence cahotique est ainsi la grande nourricière de la terre, et ces solitudes dénudées couvertes de neiges et. de glaces, le laboratoire, je le répète, où se fabriquent les éléments de nos champs fertiles, de nos jardins charmants des plaines.

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« Cependant, à chaque heure, ces sommets s’abaissent ; la pierre qui s’en détache pour rouler dans le ravin, la poussière que le vent entraîne, ne remontent plus. Les torrents charrient ces débris jusque dans les vallées basses qui s’élèvent d’autant, et on peut dire qu’un jour viendra où, de ces énormes soulèvements, il ne restera que des ruines éparses. Alors, plus de glaciers où s’accumulent pendant l’hiver les provisions destinées à fournir de l’eau aux fleuves pendant l’été, plus de ces amoncellements de vapeurs qui se résolvent en pluie pendant les chaleurs.

« La steppe, marécageuse ou aride, remplacera nos vertes campagnes.

— Est-ce que cela arrivera, bon ami ?

— Oh ! sois tranquille, ce ne sera pas de sitôt; mais cela doit inévitablement arriver.

— Et alors?

— Et alors les races humaines, les animaux disparaîtront peu à peu de la surface de la terre faute de pouvoir y vivre, comme elles ont disparu sur quelques points de notre globe où se sont produits des phénomènes analogues depuis les temps historiques, c’est-à-dire depuis hier. »

Cette conclusion eût peut-être attristé petit Jean, et il se fût gardé de pousser du pied un caillou pour le faire rouler dans le précipice, crainte de contribuer à la ruine de la montagne; mais il commençait à avoir terriblement faim, et, quand l’estomac est vide , on est mal disposé à s’apitoyer sur la fin du monde, probable dans quelques milliards de siècles.

Un bon souper et une bonne nuit passée au village de Splügen, et le lendemain nos voyageurs étaient prêts à recommencer. De grand matin, ils montaient au-dessus du village, et petit Jean fit un dessin de la pointe d’Ucello, composée de micaschistes.

« Oh ! mais, lui dit M. Majorin pendant qu’il ébauchait

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son croquis, tu en prends à ton aise avec ces roches*, cela demande à être dessiné avec précision, et ces formes ne sont pas dues au hasard. II y a de grandes lignes principales qu’il faut d’abord indiquer; puis, quand elles sont fidèlement tracées, en tenant compte des angles et des inclinaisons, il faut y faire entrer les détails suivant leur importance (fig. 95). Autrement tu donneras à ces détails et accidents, à cause de la netteté avec laquelle ils se présentent à ton œil, une valeur exagérée. Ceux qui connaissent les montagnes s’aperçoivent tout de suite quand un dessin est fait de chic ou quand il est scrupuleusement étudié; chaque nature de roche affecte des formes spéciales, et il ne faut pas plus les négliger qu’on ne néglige d’observer les traits d’un visage ou les allures d’une plante. »

Mais quand, après avoir dépassé Ander, les voyageurs s’engagèrent dans la Via-Mala, petit Jean fut émerveillé. La route s’enfonce dans une fissure de la montagne le long du torrent qu’elle traverse plusieurs fois. Taillée dans le roc à pic, c’est à peine si l’on aperçoit le ciel de temps à autre.

Sur un point, où cette immense fêlure s’élargit un peu, M. Majorin fit voir à son élève comment le glacier qui descendait du val d’Ander s’était frayé un passage en élargissant les parois supérieures, en les usant, en les arrondissant, tandis qu’il avait laissé libre cette fente étroite qui servait de cunette à son torrent, de telle sorte que la coupe de ce val de la Via-Mala donne aujourd’hui le profil fig. 96. Le glacier remplissait tout l’espace A, tandis que la fêlure B était vide et servait d’écoulement aux fontes. Et, en effet, sur les parois C, le passage du glacier est marqué par l’usure des roches et même par des dépôts de moraines latérales en M quand ce glacier s’abaissa ; tandis que les parois P montrent des brisures nettes et vives, nullement arrondies par le frottement glaciaire.

« C’est, dit M. Majorin, que si la glace est plastique, elle

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ne coule pas comme de Peau -, elle forme un corps élastique qui se resserre ou s’étend suivant la disposition des parois entre lesquelles on la voit s’avancer ; mais elle ne moule pas les fissures. Ainsi, regarde là-haut, la glace a arraché et usé en amont la roche qu’elle frotta pendant des siècles, si bien qu’on croirait voir une tour; mais, du côté d’aval, elle a négligé de toucher aux brisures vives qui apparaissent encore dans cette partie creuse, tandis qu’elle frottait les parois saillantes B (fig. 97) ; si bien que, si nous figurons suivant une section horizontale ces roches en O, nous aurons ainsi la preuve que la glace s’appuyait fortement en D, parties saillantes. La direction de son écoulement étant donnée par la flèche, elle touchait à peine la paroi E et laissait un vide en V, puisque, sur ce point, la roche n’a pas été limée par son passage.

« D’ailleurs, nous observons ce même phénomène sur les glaciers existants. Tu le vois, rien n’est indifférent, rien n’est dû au hasard dans ces formes qui paraissent, au premier abord , si désordonnées , et si on veut les reproduire pour l’étude, il faut faire attention aux moindres accidents qui expliquent les révolutions successives subies par ces grands soulèvements. Ainsi, je me souviens d’avoir

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observé dans la vallée de Valorsine, entre le Châtelard et Salvan, des témoins énormes de schistes laissés par le glacier qui alors descendait dans la vallée du Rhône ; au milieu de ce val, ces témoins forment comme des îlots dont le diagramme que voici te donne la coupe transversale (fig. 98).

« Pendant la période glaciaire, le courant de glace remplissait tout ce val, et si les témoins T ont résisté à son frottement, c’est qu’ils sont composés de filons de roches beaucoup plus durs que ceux F.

« Eh bien, aujourd’hui, le torrent coule en G, et on ne trouve des cailloux roulés que sur ses bords. Cependant, il existe en A, sur la crête de ces témoins, quantité de ces cailloux roulés, et, comme ils n'qnt pas été apportés là par les aigles, il a bien fallu que le torrent remplît tout le val de B en G. La violence de son courant a pendant longtemps entraîné plus bas tous les cailloux déposés entre les parois de la vallée et les témoins ; mais ceux de ces cailloux échoués en A sont restés en place, et ils nous donnent la

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preuve que ce torrent glaciaire s’élevait au moins à ce niveau A qui est de cent mètres environ au-dessus du torrent actuel G.

«Tu vois donc, je le répète, que rien n’est indifférent, rien n’est à négliger dans l'étude de ces montagnes, si on veut comprendre quelque chose aux formes qu’elles adoptent aujourd’hui , et que , quand on les dessine autrement qu’en amateur de la belle nature, mais amateur ignorant, il faut ne pas omettre un détail, ne rien laisser d’indécis. »

Profitant de ces conseils, petit Jean se mit à copier les montagnes avec soin , et cela lui donna l’occasion de reconnaître qu’en effet, il y a dans leur forme, et jusque dans la façon dont elles se ruinent, des lois générales *, que telle disposition conduit invariablement à tel fait.

Après quelques jours, il savait assez bien dire quelle était leur nature rocheuse. Mais la vue du glacier du Rhône, les explications de M. Majorin aidant, lui fit bien comprendre la marche et les conditions d’existence de ces masses de glace.

Toutefois, ce ne fut guère que dans le trajet de Grosse- Scheidegg à Wengern-Alp qu’il se fit une idée passablement exacte du mode de soulèvement des montagnes ; toujours, bien entendu, à l’aide des explications de M. Majorin.

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Dans ce parcours, en effet, on suit la chaîne de i'Oberland, qui se dresse comme un rempart de roches cristallines perçant un énorme massif jurassique. Ce fut à la station de la petite Scheidegg, la carte sous les yeux et devant la nature, que M. Majorin donna l’explication suivante à son élève, à l’aide d’un croquis (fig. 99).

« Supposons une coupe faite du nord au sud, c’est-à-dire du lac de Brienz au Monch, pic situé au nord-est de la Yungfrau. La rive droite du lac de Brienz est bordée parle terrain néocomien, tandis que de la rive gauche émerge le terrain jurassique marqué par un j. Il reste, à quelque distance du lac, un lambeau n de ce terrain néocomien, puis le terrain jurassique continue à s’élever jusqu’au point où nous sommes. Là est une faille et apparaît par places le schiste qui se prolonge sous un escarpement formidable jurassique demeuré en place, tandis qu’il a été enlevé de cet escarpement, à la faille.

« Ce terrain jurassique a été percé par les gneiss g, lesquels ont été soulevés et percés par la roche éruptive, laprotogynep. Mais tu comprendras que ce gneiss et la protogyne, en crevant la croûte, ont soulevé les couches de schistes, de lias, des terrains jurassiques, néocomiens et sédimentaires supérieurs, que je t’indique par des lignes ponctuées. Ce sont les glaces, puis les eaux qui se sont chargées d’enlever toute

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ccttc partie ponctuée, en ne laissant que ce lambeau néocomien et quelques parties du jurassique.

« Ces couches supérieures ont été ainsi éliminées parce qu'elles étaient plus faibles et terriblement disloquées par le soulèvement, surtout aux points culminants. Vois comme ces terrains qui nous entourent ont été limés, érosés. De telle sorte que si les glaces n’ont pas creusé les vallées, £omme quelques géologues l’ont prétendu, du moins elles ont déblayé d’abord toutes les parties soulevées et disloquées par le soulèvement, les chassant devant elles ou les entraînant sur le dos des glaciers.

« Les énormes amas de neiges qui s’étaient formés sur la Yungfrau, sur l’Eigerque nous avons là devant nous, sur le Wetterhorn que tu vois de l’autre côté de Grindelwald vers l’est, ont peu à peu érosé les grands escarpements de la faille f et n’ont laissé que le morceau encore fort respectable qui se dresse le long de la chaîne et qui est marqué dans cette coupe, mais qui tous les jours est détruit.

« Hier, tu as fait un croquis à Grindelwald même, qui montre bien comment les glaciers continuent à trancher les restes de ce soulèvement jurassique (fig. ioo). L’Unter- Grindelwald agit ou du moins a agi dans cet escarpement comme une gouge *, ainsi que l’indique cette houle au fond de laquelle il descend, fort amoindri aujourd’hui.

— Mais, bon ami, cette roche que vous appelez protogyne et qui, dites-vous, est éruptive, ne ressemble pas aux laves que nous avons vues dans l’Auvergne et au Vésuve.

— Non, la protogyne et le granit (car la protogyne ne diffère guère du granit) ont fait leur apparition sur le globe et ont percé sa croûte à une époque bien antérieure à la formation des volcans, et le granit ou la protogyne ne s’est pas épanchée comme la lave en fusion. Ces matières n’étaient pas à l’état incandescent, mais à l’état de pâte, à une température très élevée, et n’avaient pas la ductilité de la lave dont

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Fig. 100. — Le bas du glacier de TUnter-Grindelwald.

la composition chimique ne diffère guère d'ailleurs de ces granits. Ces pâtes granitiques, qui contiennent principalement du feldspath et du quartz, n'ont pas coulé le long des soulèvements qu’elles provoquaient, ainsi que le fait la lave ; elles se sont cristalisées par suite d’un refroidissement très lent, tandis que la lave, refroidie rapidement, demeure à l’état amorphe comme de la fonte de fer sortie d’un hautfourneau.

— Mais pourquoi , alors , n’est-elle pas sortie comme aujourd’hui ?

— A cela, mon ami, je ne saurais répondre d’une manière satisfaisante. C’est un fait constaté par l’observation que les volcans ne datent que d’une époque relativement récente.

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Peut-être est-ce parce que la croûte terrestre a acquis plus d’épaisseur et de rigidité, que les matières internes en fusion dans le globe ne trouvent plus moyen de s’épancher, par suite de la contraction exercée par cette croûte refroidie sur leur masse, que par des cheminées. Toutefois, si tu consultes une carte des volcans terrestres, tu remarqueras qu’ils se ' trouvent placés suivant certaines lignes continues ou fêlures de la croûte, et le même phénomène s’observe avec bien plus d’évidence quand on regarde la lune à travers un télescope. Les énormes cratères de ce satellite forment de véritables chapelets suivant des fissures rectilignes qui sillonnent la sphère lunaire.

— Mais comment peut-on savoir si les volcans sont d’une époque relativement récente?

— Oh ! quant à cela, la preuve est facile à donner. Après le refroidissement de la première pellicule de la sphère terrestre (refroidissement qui a dû se produire d’abord sur les matières les plus réfractaires, comme le mica, par exemple), cette croûte s’est épaissie de deux manières : i° par le refroidissement successif des matières encore en fusion sous cette croûte *, 2° par le dépôt des matières tenues en suspension par suite de leur légèreté relative, dans une atmosphère étrangement chargée ; si bien (fig. ioi) que l’atmosphère A B s’est trouvée séparée un jour du noyau par les matières D qui ne se trouvaient plus avoir assez de chaleur pour rester à l’état de fusion ou gazeux. Une fois la séparation faite, la chaleur du noyau a moins rayonné sur cette atmosphère. Peu à peu, cette première pellicule s’est épaissie en E. c’est-à-dire au-dessous de sa surface externe, et les matière.' les plus lourdes, suspendues dans l’atmosphère, se sont déposées en F, sur cette première pellicule, par couches successives qui sont les terrains dont tu connais la position. Si donc il s’est fait une déchirure et un soulèvement de la croûte après le dépôt du premier terrain T, ainsi que je le

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Fig. 101. — Refroidissement de la croûte terrestre et terrains sédimentaires.

marque en S, les autres terrains, déposés depuis, sont venus s’arrêter horizontalement le long de ce premier soulèvement, comme je l’indique en t. Si c’est après la formation du deuxième terrain que s’est produit le soulèvement, ainsi que tu le vois en O, le terrain tertiaire vient s’appuyer horizontalement sur les rampes de ce soulèvement, comme il est tracé en£'. Et s’il arrive que ce tertiaire est lui-même soulevé, comme en V, cela indique, à n’en pas douter, que ce soulèvement est postérieur à la formation d’un terrain tertiaire, déposé par les eaux, normalement horizontal par conséquent. Donc, en examinant les soulèvements et les couches plus ou moins anciennes du globe qu’ils ont dérangées, on ne peut avoir de doutes sur leur âge relatif. Donc, les volcans étant les soulèvements qui ont dérangé jusqu’aux dernières couches terrestres ou à peu près, on en peut conclure que ces soulèvements sont les derniers produits.

« Quand je dis soulèvement, je me sers là d’une expression consacrée-, mais le mot affaissement serait plus exact. Car, observe bien ceci:

« Quand un corps se refroidit , il perd une partie du volume qu’il occupait à l’état chaud , il se contracte. Or , la

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terre, au moment où sa première pellicule s’est refroidie et où elle fut définitivement séparée de son atmosphère, était nécessairement un peu plus grosse qu’elle ne l’est aujourd’hui que ce refroidissement l’a réduite de volume. Il est vrai que, d’autre part, les matières en suspension dans l’atmosphère et qui se sont déposées sur cette première pellicule, ont augmenté la croûte primitive. Quoiqu’il en soit, la sphère terrestre s’est contractée.

Si donc (fig. 102), la section de la croûte première du

Fig. 102. — Mode de soulèvement et d’affaissement de la croûte terrestre.

globe terrestre est la circonférence A B C, etc. , et que le volume de ce globe vienne à se contracter par suite de son refroidissement jusqu’à la circonférence abc , etc., il est clair que les segments E F, F G, G H ne pourront tenir dans les longueurs e f->f g, g h, et que, si les surfaces ABC suivent la réduction du noyau et viennent en a b c , il faudra bien qu’il se produise des plis, des cassures, des failles, comme l’indique ce diagramme (fig. 102). De telle sorte

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qu’on peut dire que ce sont bien moins les montagnes qui se sont soulevées que les plaines qui se sont affaissées.

— Je comprends, repartit petit Jean; mais ce noyau central terrestre, à l’état incandescent, n’est donc pas composé maintenant comme il l’était à l’époque des éruptions granitiques, porphyritiques , etc.?

— La question est, en effet, embarrassante; cependant, en supposant la réalité du noyau à l’état de fusion, on peut admettre que les couches supérieures qui ont surgi à la surface du globe, après son premier état de refroidissement, étaient les plus légères; mais que, s’étant refroidies à leur tour, les matières sous-jacentes, encore à l’état incandescent, peuvent différer des premières dans leur composition et contenir du fer , par exemple , que ne contenaient pas les premières matières épanchées.

. — Vous dites , bon ami : te en supposant la réalité du noyau à l’état de fusion; » est-ce que cela est douteux? Dans le cours de géologie qu’on nous faisait suivre, on admettait ce fait comme certain.

— Il n’y a de certain dans les sciences que ce qui peut être prouvé par l’observation directe; or, comme personne n’a pu pénétrer dans ce noyau central brûlant, ni le voir, on ne saurait affirmer qu’il existe. Plus on creuse en terre verticalement, plus la chaleur augmente, si bien qu’il faut ventiler les mines très profondes, et que, malgré cette ventilation énergique, il y fait très chaud; puis, tous les volcans vomissent des laves qui ont entre elles une grande parité; mais, enfin, nous n’avons sur ce phénomène que des présomptions , non des certitudes.

i « Il est parfois gênant de ne pouvoir affirmer , l’affirmation étant commode pour établir un système tout d’une pièce; mais nous devons nous garder de ces affirmations tant que l’observation directe n’a pas démontré un fait. Je puis affirmer que le soulèvement des Alpes est postérieur à

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la formation du terrain jurassique, puisqu’il l’a soulevé et disloqué, je le vois; mais je n’ai pas vu le noyau incandescent terrestre, et les laves elles-mêmes qui semblent en venir ne sont pas une preuve suffisante , car ces laves pourraient se produire autrement, par des compositions chimiques souterraines locales, par exemple, par l’infiltration des eaux dans les couches souterraines, lesquelles infiltrations peuvent produire des actions chimiques et produisent certainement de la vapeur. Or, tu remarqueras que tous les volcans terrestres sont situés non loin de la mer ou de très grands lacs et que toutes les éruptions rejettent de la vapeur d’eau en grande quantité. L’eau joue donc un rôle important dans ces éruptions volcaniques. Ce n’est que par le doute que la science progresse ; il faut donc douter, tant que la preuve scientifique n’est pas faite. »

Ainsi, en toute occasion, M. Majorin savait intéresser son élève à tout ce qu’il voyait et développait chez lui le désir d’apprendre , pensant que toutes les connaissances se tiennent et que si , dans la vie , on doit s’attacher à la pratique d’une spécialité, c’est fausser le jugement de n’exercer l’esprit que sur l’étude d’une seule chose.

En descendant de Vengern-Alp à Lauterbrunnen, M. Majorin indiqua à petit Jean le lit du glacier qui, coulant de la Yung-Frau à Interlaken, remplissait le val, et il lui fit faire un croquis de ce val (fig. io3) en lui montrant comment ce glacier avait érosé les parois des montagnes en a et déposé des moraines sur la crête de ces érosions.

Le lendemain , de la station de Heimwehfluh, au-dessus de Matten , M. Majorin fit dessiner avec grand soin à petit Jean la Yung-Frau et la Yung-Fraujoch , dont les roches cristallines sont si nettement accusées et présentent une formation si caractérisée (fig. 104). Les névées font apercevoir, en effet, les grands rhombes cristallisés, subdivisés en petits rhombes, ce qui permet d’estimer les parties rui-

nées et l'abaissement de ces sommets, dont l’altitude, primitivement plus considérable , sans compter les débris des terrains soulevés , devait amasser les neiges en plus grande abondance et contribuer ainsi au développement des glaciers.

Ce voyage, pendant lequel petit Jean avait vu tant de choses diverses, ne laissa d’abord dans son esprit que confusion ; mais bientôt, grâce aux notes prises sur le conseil de M. Majorin et aux croquis recueillis, une certaine lumière

Figure 104

La Yung-Fraujoch.

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se fit dans ce chaos, et il lui parut bien que les œuvres humaines l’attiraient plus encore que l’étude des phénomènes naturels. De retour à l’Hay, il se prépara donc à entrer à l’Ecole centrale, et sur l’avis de M. Majorin , il dut dessiner d’après le modèle vivant, et il se mit à modeler. « Car, lui disait le maître, celui qui sait dessiner doit être en état de modeler, et quand on conçoit bien une forme, il n’est pas plus difficile de la rendre à l’aide de l’ébauchoir qu’à l’aide du crayon- il faut donc s’habituer à se servir indifféremment de l’un ou de l’autre. »

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